François Dubet : « L’expérience des inégalités se diversifie et s’individualise »

François Dubet : « L’expérience des inégalités se diversifie et s’individualise »

« La classe ouvrière n’a jamais eu l’unité qu’on lui prête », rappelle le sociologue et directeur d'études à l'EHESS François Dubet dans son nouvel ouvrage, Le Temps des passions tristes, publié aux éditions du Seuil. En revanche, elle parvenait auparavant à catalyser la frustration et le sentiment d'injustice à travers un récit social capable de créer du sens. En présentant les inégalités comme des problèmes individuels ou des défauts de caractère, chacun doit se résoudre à chercher une justice pour soi, dans un monde injuste. Quand cela est impossible, le ressentiment et la haine prennent le pas. Entretien.

Comment sommes-nous arrivés à « l’épuisement du régime de classe » ? 

François Dubet : Au cours de l’histoire, les inégalités n’ont pas été seulement plus ou moins grandes, elles ont aussi pris des formes différentes. Longtemps, les sociétés ont été structurées par un régime d’inégalités de castes distinguant des groupes inégaux, mais aussi des individus tenus pour fondamentalement inégaux en termes de droits et de « nature ». Au lendemain des révolutions démocratiques, et avec la formation des sociétés industrielles, se sont constitués des régimes de classes sociales définissant des ensembles plus ou moins homogènes à partir de leur position dans le système capitaliste de production. Ces classes étaient constituées par des conditions communes et des conflits de classes. Progressivement, les systèmes politiques ont représenté ces conflits de classes, avec les gauches et les droites, et avec des compromis et des États-providence réduisant les inégalités sociales. Ceci ne signifie pas qu’il n’y avait d’autres inégalités que les inégalités de classes, mais le régime des classes dominait la représentation de la société et, dans une grande mesure, la subjectivité des individus.

Depuis une trentaine d’année, le régime des classes sociales s’épuise au moment où les inégalités sociales se renforcent et se transforment. Cet épuisement me semble procéder de plusieurs facteurs. Le premier d’entre eux est la transformation du capitalisme qui affaiblit la grande industrie et les grandes concentrations ouvrières, tout en fractionnant les ensembles socio-professionnels en fonction des statuts, de la précarité, des temps partiels contraints, des niveaux de qualification… Le second facteur est celui de la société de masse dans laquelle les niveaux de distinction se substituent aux barrières entre les classes : on consomme pour se distinguer des autres et les inégalités « fines » comptent autant que les grandes inégalités de classes. Enfin, dans une société qui affirme l’égalité de tous et le droit de conduire sa vie de manière autonome, l’idéal de l’égalité des chances se substitue à celui de l’égalité sociale. Dès lors, le thème des discriminations finit par s’imposer et, parfois, par se substituer à celui de l’égalité des conditions. Avec les discriminations, l’injustice est perçue comme une expérience personnelle et une forme de mépris, bien plus qu’elle ne procède de l’exploitation de classe. Au fond, l’expérience des inégalités se diversifie et s’individualise car chacun de nous est traversé par de multiples inégalités alors que dans le régime des classes sociales, toutes les inégalités paraissaient converger vers une expérience commune : une conscience de classe.

Vous parlez de « petites inégalités », ce qui pourrait initialement paraitre comme une minoration de ces inégalités. Mais vous expliquez qu’elles se transforment en « grandes inégalités finales » au terme de divers processus. Comment cela a-t-il lieu ?

F. D. : Nous avons raison de dénoncer les très grandes inégalités et la création d’une classe de super riches. Non seulement elle pose un problème moral avec des revenus obscènes, mais elle pose des problèmes fondamentaux quand l’économie financière échappe au contrôle des États et des sociétés. Mais les acteurs sociaux sont confrontés à des inégalités plus petites, plus proches et qui les affectent directement dans la manière dont ils vivent et dans leurs relations avec les autres. Ce sont les inégalités de revenus, les inégalités territoriales, les inégalités de diplômes, celles qui tiennent au sexe, aux origines et à bien d’autres dimensions.

Non seulement ces inégalités ne forment pas un système, mais elles sont souvent peu congruentes entre elles. Alors que dans le régime des classes, les inégalités initiales semblaient déterminer toutes les inégalités, aujourd’hui les inégalités résultent souvent des parcours individuels et de l’agrégation de « petites inégalités ».  On peut illustrer ce changement par le cas des inégalités scolaires. Jusqu’aux années 1970, pour l’essentiel, les jeunes allaient dans l’école du peuple ou celle de la bourgeoisie en fonction de leur naissance selon un destin tout tracé. Le grand clivage scolaire opposait les lycéens et les étudiants, d’un côté, aux jeunes qui travaillent précocement, de l’autre. Avec la massification scolaire, les inégalités « fines » l’emportent en distinguant les élèves selon les établissements, les filières, les disciplines choisies… Quand bien même tous ou presque font des études. Dans ce système, il suffit d’une petite inégalité sociale initiale pour que ses effets se multiplient au cours des carrières pour aboutir, à la fin des parcours, à de très grandes inégalités. Les inégalités s’accentuent et se déploient dans les parcours individuels. Il en est de même pour les inégalités de santé où les inégalités entre les sexes puisque la séparation conjugale appauvrit plus les femmes que les hommes. Là encore, les inégalités sont vécues comme des expériences singulières, parfois comme des inégalités dont on se sent confusément responsable.

Quel est l’effet de ce « régime des inégalités multiples » sur la perception des inégalités par l’individu : comment les vit-il, les affronte-t-il ?

F. D. : Dans ce régime d’inégalités, les inégalités injustes sont vécues comme une agression personnelle dans laquelle le mépris est l’émotion centrale. Ceci s’explique de plusieurs façons. D’abord, chacun vit des inégalités singulières en fonction d’un ensemble de dimensions tenant à sa situation et à son parcours : les revenus, la précarité, les diplômes, le lieu de résidence, la situation conjugale, le territoire où on vit… Il en résulte que les colères sont des sommes de colères personnelles. De plus, quand s’affaiblissent les identités de classes qui donnaient une certaine fierté aux individus, il est difficile de résister au sentiment d’être méprisé.

Ensuite, l’expérience de l’individualisation des inégalités se fonde sur un jeu de comparaisons continues avec les personnes les plus proches, qui paraissent mieux loties en termes d’accès à un certain nombre de biens comme la sécurité, la consommation, les services publics, les aides sociales… D’un côté, on se compare aux plus favorisés et aux plus riches, mais d’un autre côté, on rejette les plus pauvres auxquels on ne veut pas être assimilé. Les pauvres, les étrangers, les « cas sociaux », les habitants des grands ensembles de banlieue seraient des « faux pauvres », des « assistés » bénéficiant injustement des aides sociales. Les habitants des banlieues n’auraient pas été bienvenus sur les ronds-points des gilets jaunes et il faut rappeler que l’électorat de Trump et du Brexit par exemple, rejettent les riches, mais plus encore les pauvres et les immigrés, les Afro-américains et les « plombiers polonais ». Contre le mépris, il existe l’appel à la dignité, mais aussi la haine.

Enfin, dans le régime des inégalités multiples, il va de soi que chacun doit adhérer à l’idéal de l’égalité des chances et de la responsabilité personnelle. Dans ce cas, les individus doivent s’expliquer ce qu’ils vivent comme un échec. Ceci ouvre l’espace au ressentiment et à la haine consistant à rejeter la faute sur les autres et la société. Au fond, il s’agit là d’un vieux paradoxe établi par Tocqueville : plus la société affirme l’égalité fondamentale de tous, plus les inégalités sont insupportables. Mais on ne doit pas oublier que chacun cherche en même temps une inégalité qui lui soit favorable. Ainsi l’appel à l’égalité n’interdit pas la recherche d’inégalités pour soi. Nous sommes pour l’égalité, « sauf pour les faux chômeurs, sauf pour les faux pauvres, sauf pour les étrangers et les immigrés… » Nous sommes contre la sélection scolaire, mais nous choisissons les formations sélectives.  

Est-ce pourquoi la solidarité est si difficile dans ce régime ?

F. D. : Dans les sociétés industrielles nationales, la solidarité a été construite sur deux piliers. Le premier est celui de la division du travail, la solidarité « organique », aurait dit Durkheim, dans laquelle le travail ouvre des droits, dans laquelle chacun donne et reçoit en fonction de son travail. Le régime des classes sociales repose sur le conflit, mais aussi sur la solidarité entre les groupes sociaux. Avec la mondialisation et le chômage de masse, ce mécanisme faiblit : ceux qui paient ont le sentiment d’être grugés et ceux qui reçoivent pensent ne rien recevoir. L’État-providence français reste efficace, mais il est devenu illisible. Le second pilier de la solidarité a été l’imaginaire national, le sentiment d’être, pour une part, semblable aux autres. Dans ce cadre, l’égalité mérite des sacrifices parce que les autres sont comme nous, parce que nous sommes une communauté. Là encore, le fait que les sociétés deviennent « plurielles » affaiblit ce sentiment.

Ce qu’on appelle le populisme est la réponse au délitement du sentiment de solidarité. Le populisme est la tentative de construire un peuple unique et solidaire. Le peuple en question est celui des travailleurs, des petits, celui du Poujade et du parti communiste. Mais le peuple est aussi la nation menacée par les étrangers, les immigrés et l’Europe. C’est un peuple enraciné. Enfin, il est le peuple souverain trahi par les élites, la représentation démocratique, les médias… Ce peuple unifié est incarné par un chef et il s’oppose à un adversaire lui aussi unifié : l’oligarchie ; les forces de l’argent, les intellectuels, les médias, les élus… Bref tout ce qui n’est pas le peuple. Avec des nuances, cet imaginaire populiste gagne tous les pays, y compris les pays scandinaves relativement protégés de la crise. Il est au pouvoir en Autriche, en Italie, en Hongrie, en Pologne, aux États Unis, au Brésil… De mon point de vue, cet imaginaire, n’est pas une politique. Les populistes conduisent des politiques de droite ou de gauche. Surtout, une fois débarrassées de l’oligarchie, les politiques populistes découvrent que le peuple n’est pas unifié, qu’il est traversé par les inégalités, les conflits d’intérêts et les conflits culturels. Nous vivons une période dangereuse, parce que la solution populiste est toujours de nature autoritaire pour effacer les contradictions du peuple.

La refondation de la solidarité est donc un travail difficile et qui prendra du temps. Il importe d’abord de refonder la démocratie et de l’élargir, tout en sachant que celle-ci implique des droits, des mécanismes de représentation et une capacité de gouverner, une fois la souveraineté populaire établie. Il nous faut aussi reconstruire des mécanismes de représentation syndicale et associative afin que les colères individuelles produisent des demandes sociales, des revendications et des conflits négociables. C’est d’autant plus difficile que la social-démocratie s’est effondrée. Enfin, il nous faut réécrire un récit national dans lequel les nouveaux venus aient une place et un rôle. La balle est dans le camp des politiques et des intellectuels.

Propos recueillis par Sandrine Samii.

 

À lire : Le Temps des passions tristes. Inégalités et populisme, François Dubet, éd. du Seuil (col. La République des idées), 112 p., 11,80 €

Photo : François Dubet © Astrid di Crollalanza/Ed. du Seuil