« On rencontre peu de tentatives d'agrégation des intérêts des classes populaires dans un discours commun »

« On rencontre peu de tentatives d'agrégation des intérêts des classes populaires dans un discours commun »

Nicolas Duvoux et Cédric Lomba sont sociologues et universitaires. Ils ont coordonné Où va la France populaire ? (Puf), un ouvrage passionnant. Il décrit des classes populaires qui, parallèlement à une plus grande intégration culturelle, ont subi de plein fouet précarisation du marché du travail et crises du logement. Pour les auteurs, prudents sur la crise des gilets jaunes, ce mouvement pourrait, peut être, aboutir à un discours rassemblant les classes populaires autour d'intérêts communs.   

L'ouvrage Où va la France populaire ? (Puf) regroupe les travaux de six chercheurs, de l'étude des conséquences des rénovations urbaines à l'utilisation de la télévision, en passant par l'analyse des conduites économiques. Ces contributions, souvent des études de cas, permettent de dessiner les visages de la « France populaire ». Un ouvrage, élaboré bien avant le début du mouvement des gilets jaunes, mais qui l'éclaire bien évidemment. Nicolas Duvoux et Cédric Lomba, sociologues, ont coordonné l'ouvrage. 

Dans cet ouvrage vous parlez de « classes populaires ». Pourquoi ce pluriel ?

Nicolas Duvoux et Cédric Lomba : Le pluriel est utilisé pour la notion de « classes populaires » dans la mesure où les classes populaires sont hétérogènes, et l'ouvrage s'attache à montrer comment de petites différences entre individus à l'intérieur d'un groupe social produit de fait de grands effets. Penser les classes populaires au pluriel, c'est se donner le moyen de penser ensemble les caractéristiques partagées de ce groupe social et leurs différenciations internes notamment entre les fractions les plus stables des ouvriers et employées, qui partagent un ensemble de pratiques avec les petites classes moyennes, les fractions plus instables du salariat et les fractions plus basses hors du salariat. Utiliser le pluriel renvoie aussi à l'idée que contrairement à un moment de l'histoire où le groupe ouvrier a pu faire l'objet d'un travail d'unification, notamment par des organisations syndicales et partisanes, on rencontre peu aujourd'hui, dans l'espace public, de tentatives d'agrégation des intérêts de ces fractions de classe dans un discours commun. De ce point de vue, les Gilets jaunes peuvent représenter une inversion de tendance, même s’il est difficile de se prononcer de manière immédiate. 

Qu’est ce qui les caractérise, ces classes populaires ? 

N. D. et C. L. : Le mouvement ouvrier devait lui aussi être très hétérogène. Mais cette diversité était subsumée par des porte-paroles (des hommes, blancs, ouvriers, syndiqués et plutôt qualifiés) qui permettaient de lui donner une unité et une voix, de le représenter. Cette unité a volé en éclat dans les années 70 et 80 avec les transformations objectives du marché du travail (tertiarisation, féminisation, restructurations, chômage de masse... ), le déclin des appareils syndicaux et politiques mais aussi parce que la représentation qu’on se donnait de la classe ouvrière a changé.

Les groupes populaires ont connu la poussée de transformations de grande ampleur où l'accès à l'éducation (la deuxième phase de démocratisation scolaire) ou la tertiarisation des emplois (qui implique une plus grande porosité avec les modes de vie et valeurs des membres des autres classes), l'espace matériel, social et mental des classes populaires a été bouleversé. Elles ont, par exemple, eu accès à des pratiques qui étaient autrefois l'apanage de groupes plus favorisés. Néanmoins, ces forces qui ont poussé à une intégration culturelle plus avancée ont été battues en brèche par la précarisation de pans entiers du marché du travail, par les restructurations industrielles ou encore par la (ou plutôt les) crise(s) du logement qui les pénalisent fortement. Les évolutions de la sphère privée, l'augmentation des séparations par exemple, les affectent également et peuvent les fragiliser, parfois très brutalement.

Existe- t-il toujours un « éthos de classe » ? Quelle est la conscience sociale de ces classes ?  

N. D. et C. L. : Les classes populaires sont extraverties, ouvertes aux autres groupes et à leurs pratiques, mais elles le sont avec retard et en restant marquées par des conditionnements forts. Si les classes populaires restent marquées par des positions sociales dominées et une opposition aux dominants et aux élites, cette opposition est tempérée par des formes de rapprochement avec les pratiques des classes moyennes et une aspiration à la mobilité. Mais elles sont également désormais tournées contre les segments immigrés et assistés dont l'attitude est supposée déroger aux valeurs du travail, de la réciprocité et de l'égalité qui les ont constituées. Le chapitre de Florence Weber sur les transformations d'un monde ouvrier industriel en Bourgogne insiste sur la remise en question de ce qu'elle appelle la morale égalitaire dans ce groupe. Cet ethos renvoyait au sens du collectif et au souci de rester à sa place. En particulier, ce groupe stable mettait à distance ceux qu'ils appelaient les « cas-soc » et ceux qui sortaient par le haut de la classe ouvrière (notamment les contremaîtres). Cette morale est fragilisée depuis quelques années par une nouvelle morale qui valorise l'individualisme au travers de pratiques de consommations hédonistes, de gestions plus individualisées des carrières dans les entreprises, etc.

L’opposition cités/pavillons est-elle juste ?

N. D. et C. L. : Les analyses rassemblées montrent que la frontière passe à l’intérieur de chacun de ces mondes. Une fragmentation est progressivement apparue au sein des classes populaires et elle traverse des espaces trop souvent représentés comme homogènesDans notre ouvrage, le sociologue Pierre Gilbert montre par exemple l’impact de la rénovation urbaine sur les habitants des grands ensembles des Minguettes, dans la banlieue de Lyon. Pour reloger les résidents des HLM démolis, les bailleurs se livrent à un « tri » en fonction de la stabilité des revenus, de leur ancienneté et de leur réputation… Certains connaîtront une trajectoire ascendante en étant relogés dans des pavillons du parc HLM, d’autres se sentiront humiliés d’avoir à rejoindre des tours moins valorisées. Les anciens voisins n’ont plus la même vie et des logiques de distinction se mettent en place: les enfants ne jouent plus ensemble, les femmes des pavillons investissent davantage l’intérieur de leur domicile… Toutes ces stratégies fragilisent le collectif qui caractérisait le mode de vie populaire.

Les gilets jaunes, ce sont ces classes populaires ? 

N. D. et C. L. : Nous sommes très prudents quand il s’agit d’analyser ce mouvement en cours et qui semble très diversifié sur le territoire. Manifestement, il regroupe différentes strates de classes populaires, plus ou moins établies, mais aussi des petits indépendants et parfois des catégories intermédiaires du secteur public touchées par la remise en cause de l’État social. Des catégories qui peuvent être proches des classes populaires par les origines sociales ou dans les couples hétérogames. Il semble en revanche que l’engagement d’autres segments, qui occupent une position plus élevée dans la hiérarchie sociale comme la petite bourgeoisie culturelle (artistes, intellectuels, etc.), soit plus limité. Mais pour les sciences sociales, il est prématuré de rendre compte plus précisément des engagements dans ce mouvement par les différentes strates des classes populaires identifiées dans l’ouvrage et des effets de ces métissages sociaux sur des groupes sociaux. Il n’est pas exclu, l’avenir le dira, que s’opèrent des rapprochements durables entre ces strates populaires dans la condamnation d’un mépris social à leur égard et dans l’affirmation d’intérêts communs.

Propos recueillis par Aurélie Marcireau    

 

À lire : Où va la france populaire ?, coordonné par Nicolas Duvoux et Cédric Lomba, éd. PUF, 120 p., 9,50 €

Grand entretien

Éric Vuillard

Éric Vuillard
« La Guerre des pauvres est une guerre qui n'est pas terminée. »