« Le périurbain n’est pas un espace de relégation »

« Le périurbain n’est pas un espace de relégation »

Parler d'une « France périphérique » permet d'attirer l'attention sur les territoires loin des métropoles, mais cela continue de populariser une vision schématique et réductrice de ces espaces. Entretien avec Éric Charmes, chercheur en sciences sociales appliquées à l'urbain et auteur de La Revanche des villages (Seuil).

On a tendance à opposer la ville et la campagne. Or vous écrivez que « les villages préservent leur poids démographique dans la même dynamique qui affirme la prééminence des villes ». Comment est-ce possible ?

Éric Charmes : Les villes et les campagnes s’entremêlent, notamment dans ce que les géographes et l’INSEE nomment le périurbain. Cela désigne les campagnes proches des villes, qu’elles soient grandes ou petites. La plupart des gens qui habitent le périurbain voient d’ailleurs ces territoires comme des campagnes. Cette relation entre la ville et la campagne existe car les gens se déplacent. On peut habiter la campagne en étant un urbain parce qu’on fait des déplacements réguliers voire quotidiens vers la ville voisine, pour travailler par exemple. 

Vos recherches semblent infirmer les conclusions de Christophe Guilly, auteur de La France périphérique

E. C. : Christophe Guilly sait très bien ce qu’est le périurbain et je ne pense pas qu’il ait à l’esprit une opposition entre la ville et la campagne. Ses lecteurs, ou plutôt ceux qui n’ont lu que des résumés, ont pu retenir une telle opposition. Mais Christophe Guilly oppose la France périphérique à la France des métropoles, des grandes villes. Pour l’INSEE, une agglomération est considérée comme un pôle urbain quand elle rassemble au moins 10 000 emplois. 83 % de la population française vit dans ces pôles ou leurs couronnes périurbaines. Et la moitié de cette population vit dans l’une des douze plus grandes métropoles françaises, couronnes périurbaines incluses. De ce que je saisis de la notion de Christophe Guilly, la France périphérique désigne grosso modo l’autre moitié, les pôles urbains et les campagnes hors de l’orbite des métropoles, à laquelle s’ajoute les 17 % de la population française qui vit hors des aires des pôles urbains. Ainsi, une grande partie du périurbain n’est pas dans la France périphérique, mais de nombreux centres de  villes – comme celles qui font aujourd’hui l’objet du plan « Action Cœur de ville » – en font partie.

Vu le succès de La France périphérique, un certain nombre de responsables politiques et de commentateurs se sont emparés des idées de Christophe Guilly pour servir leur cause, mettant en avant le fait qu’effectivement, une part importante de la France des campagnes fait partie de la France périphérique. C’est le jeu politique. Ainsi cette opposition entre la France périphérique et la France des métropoles a largement été assimilée à une opposition ville/campagne, ce qui est une réduction et une schématisation d’une notion qui est elle-même déjà schématique.  Plus encore que la notion de France périphérique, l’opposition entre ville et campagne doit être remise en cause. Elle nous empêche de lire et de comprendre la géographie du territoire aujourd’hui.

Quels sont vos reproches contre l’opposition que fait initialement Guilly ?

E. C. : Le premier est qu’il oppose les difficultés sociales des ménages résidant dans cette France périphérique avec celles des ménages des banlieues populaires. Il reprend à son compte des thèses sur l’importance des fractures culturelles et identitaires et présente les choses pour qu’on retienne qu’il y a une pauvreté de ménages modestes, blancs, invisibles, qui s’oppose à la pauvreté de ménages immigrés ou issus de l’immigration récente, maghrébins ou noirs, qui eux concentrent l’attention. Or le mouvement des Gilets jaunes montre que la question identitaire n’est pas une question centrale pour la France périphérique. Il ne s’est pas formé autour de ça, alors même qu’il a pris corps dans des territoires où le premier parti en suffrage exprimé était le Front national et où beaucoup d’acteurs d’extrême-droite continuent à vouloir utiliser le mouvement pour faire avancer leurs idées et leurs causes. Il y a eu des incidents racistes, que l’on doit condamner, mais quand on regarde globalement ce n’est pas ce vers quoi le mouvement a convergé. Si le mouvement des Gilets jaunes incarne assez clairement la France périphérique, il ne confirme pas le sens politique que lui donnait Christophe Guilly.

Mon deuxième reproche est que cette notion de France périphérique est excessivement négative et fait obstacle à une bonne compréhension des divisions géographiques du territoire. Christophe Guilly a contribué à mettre sur le devant de la scène politique ces territoires éloignés des métropoles, il a permis qu’on leur prête une attention nouvelle, mais il a suscité cette attention en les enfermant dans une vision négative, périphérique. Il y a beaucoup de personnes qui vivent loin des métropoles, et y sont très heureuses. Cela vaut particulièrement pour le périurbain auquel on assimile aussi souvent la France périphérique. Le périurbain d’une ville peut bien mieux se porter que le centre de cette ville. Par exemple, dans la région de Mulhouse, particulièrement quand on s’approche de la Suisse, on trouve certaines des communes les plus aisées de France. Leurs habitants sont des périurbains, ils vivent dans un village, qu’ils se représentent comme la campagne, et font la navette vers leur lieu de travail.

Il faut dépasser l’idée que le périurbain est un territoire de relégation. Il y a des ménages modestes dans le périurbain et leur situation mérite attention, mais on ne peut réduire la vie périurbaine à cela. S’il y a des territoires bien portants dans la France périphérique, ce sont les couronnes périurbaines des villes moyennes. À Saint-Etienne par exemple, à l’exception de quelques quartiers cossus, les difficultés sociales se trouvent au centre de la ville et les classes moyennes sont concentrées dans le périurbain.

Quel est l’attrait principal de ces territoires ?

E. C. : L’urbaniste Ebenezer Howard posait comme l’objectif central du bon urbanisme le mariage des avantages de la ville avec ceux de la campagne, notamment grâce au principe de « la cité jardin ». On peut considérer que le périurbain est l’invention pragmatique par les citadins et les campagnards d’une solution au problème posé par Howard. Ils s’installent dans un paysage de campagne mais, grâce à la voiture, ils profitent des avantages de la ville. On réduit souvent le périurbain à l’habitat pavillonnaire et à la mobilité automobile, comme le fait le géographe Jacques Levy. Mais, j’insiste là-dessus, le périurbain n’est pas forcément la banlieue pavillonnaire, c’est l’habitat à la campagne. Ce n’est pas un espace de relégation, c’est un espace désirable. La question qui se pose alors est celle des inégalités dans l’accès à cet idéal.

Si vous êtes un couple de cadres supérieurs en région parisienne, vous pouvez vous installer dans des villages près de Paris. Vous pourrez être proches d’un parc naturel et d’une ligne de RER, vos enfants bénéficieront de bonnes cartes scolaires, la proximité avec La Défense et Saclay vous donneront accès à de bons emplois, vous bénéficierez du meilleur de la ville à la campagne.

Il faut cependant garder en tête qu’aujourd’hui, la moitié de ceux qui accèdent à la propriété gagnent moins de trois SMIC. L’exemple typique d’un de ces ménages est un couple avec un enfant, qui en attend un deuxième, et gagne 2 500 € nets par mois. Avec cela, dans les communes prisées du périurbain de l’Ile-de-France, il n’aura  pas grand-chose. Il devra s’éloigner de Paris, et c’est la même chose dans d’autres métropoles. C’est alors sur les ménages de ce type, et on peut y voir une injustice, que vont peser les charges de déplacement les plus importantes, un coût qui n’est absolument pas négligeable.

Il y a-t-il une part de périurbanisation « subie » pour ces personnes aux revenus faibles ?

E. C. : J’ai un problème avec le terme de périurbanisation « subie ». J’ai pu moi-même l’utiliser, mais le contexte politique invite à ne plus le faire. Il y a des habitants des grandes villes qui non seulement ne comprennent pas forcément ce qu’il se passe mais qui, en plus, ont tendance à regarder avec beaucoup de condescendance les gens qui habitent loin de leur lieu de vie. La notion d’un « périurbain subi » alimente cela. Le périurbain peut être un choix par défaut, mais le plus souvent il est voulu et désiré, ce qui est subi c’est le marché immobilier, ce sont les inégalités. Quand je suis allé me faire mon idée du mouvement sur des ronds-points de la Tour du Pin au Sud-Est de Lyon, je n’ai pas entendu de discours anti-Lyon. Il y a un mépris de Paris, comme incarnation du pouvoir, des élites, comme symbole, mais il n’y a pas de mépris contre Lyon. En revanche, quand j’ai fait part de mon expérience sur ces ronds-points à des Lyonnais, leur regard était beaucoup plus critique. Si je n’en avais pas moi-même fait mon sujet de recherche, j’aurais sans doute réagi de la même manière. Les habitants des cœurs de métropole ont besoin de faire évoluer leurs regards sur ces territoires et leur population.

Mon objectif en tant que chercheur n’est pas de dire ce qu’il faut faire mais d’éclairer des situations et d’aider à poser les termes du débat, pour qu’on puisse faire des choix raisonnés. Cependant, un débat a aussi des dimensions symboliques : à travers les termes qu’on emploie, on oriente la manière dont les gens interprètent la réalité et l’évalue moralement. De ce point de vue, le qualificatif de « subi » est problématique. Je pense qu’entre autres choses, le mouvement des Gilets jaunes révèle un problème de reconnaissance. Parler de « villages » au sujet du périurbain, comme je le fais, c’est justement proposer un autre regard, plus valorisant, plus positif.

Propos recueillis par Sandrine Samii.

 

À lire : La revanche des villages, Éric Charmes, éd. Du Seuil (col. La République des idées), 112 p., 11,80 €

 

Photo : Éric Charmes © DR/Ed. du Seuil

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