Vincent Martigny : Il faut « désentimentaliser » la promesse du politique

Vincent Martigny : Il faut « désentimentaliser » la promesse du politique

Dans son nouvel ouvrage, Vincent Martigny, maître de conférences en science politique à Polytechnique, analyse ce qu'il définit comme Le retour du prince. Obama, Macron, Trump ou Bolsonaro ont en effet un point commun : starisés, ils gouvernent seuls. Un paradoxe au moment où les citoyens demandent plus de participation. Entretien. 

Votre livre analyse le retour des princes : que voulez-vous dire par là et en quoi est-ce nouveau ?

Vincent Martigny : Le retour du prince marque la résurgence d’une figure que l’on croyait évanouie, qui est celle du prince tel que l’a définie Machiavel. Le prince est dans sa pensée un acteur politique qui gouverne seul, sans contrepouvoirs, et dont le principal enjeu est de parvenir, puis de se maintenir au pouvoir. Alors que les demandes de participation citoyennes sont de plus en plus fortes dans les démocraties contemporaines, on assiste aujourd’hui à la résurgence d’hommes forts qui prétendent régler tous les problèmes d’un monde de plus en plus complexe. 

On pourrait penser que ce phénomène n’est pas nouveau : la politique en démocratie était déjà dominée hier par Margaret Thatcher, Ronald Reagan ou François Mitterrand. Mais cette permanence de l’incarnation est en trompe l’œil : en réalité, ce processus s’est accéléré et a changé de nature. Les dirigeants démocratiques d’hier devaient tenir compte des partis qui les avaient portés au pouvoir, des médias qui les observaient, et des organisations collectives issues de la société civile comme les syndicats qui contrôlaient leur pouvoir. En outre, ils concevaient la politique comme une activité tenant de l’action collective, dont l’objet était de transformer le réel, parfois sous l’influence d’idéologies.

Une vision du passé visiblement ?

V. M. : Tout ceci est aujourd’hui effondré. De nouveaux types de leaders ont gravi quatre à quatre les escaliers du pouvoir : qui connaissait Emmanuel Macron, Barack Obama, Donald Trump, Matteo Salvini ou Jair Bolsonaro sur la scène politique internationale deux ans avant leur spectaculaire émergence ? Produits du dégagisme qui a liquidé les élites politiques traditionnelles, ces nouveaux princes offrent, certes, un visage neuf dans des systèmes politiques sclérosés. Ils se sont émancipés des idéologies, mais aussi, du même coup, de toutes formes d’idées et de visions qui pourraient guider leur action, hormis des principes très généraux : fantasme de la puissance retrouvée pour les uns (« Make America great again »), espoir et progressisme de façade pour les autres. 

Reste une gestion à vue des événements sans capacité à tracer un horizon de long terme, et une déconnexion vis-à-vis de la vie réelle des citoyens. Par inexpérience et du fait de leur solitude, ces dirigeants d’un nouveau type ne disposent pas des capteurs qui permettraient à leurs prédécesseurs de comprendre les aspirations des citoyens. D’où la mise en place d’une pensée magique du pouvoir déconnectée de toute réalité, et qui consiste à raconter des histoires aux citoyens plutôt qu’à tenter de transformer leur vie ou à préparer le futur. Ce qui se joue dans ce triomphe de l’incarnation n’est en réalité rien de moins que la victoire de la politique sur le politique. Le Politikè, cet art de la politique que Max Weber a défini comme une lutte concurrentielle pour le pouvoir, à laquelle succèdent les signes manifestes de son exercice, surpasse aujourd’hui le Politikos, les actions, l’équilibre, le développement interne ou externe de nos sociétés et leurs relations à d'autres ensembles.

Ce retour du prince nous perturbe notamment car il échappe aux grilles de lecture conservateur/progressiste, libéral/autoritaire… C’est un point commun entre Trump, Macron, Orban ou Trudeau… Comment résumer ce qui les rassemble ?

V. M. : L’un des idées principales de mon livre est que la distinction entre démocrates libéraux et populistes autoritaires est excessive. Cela ne signifie pas que Trump et Macron pensent la même chose ou gouvernent de la même manière. Le populisme est la conséquence d’une crise politique aggravée de la démocratie, et il est un symptôme plus accentué de la déréliction de la culture démocratique. Il n’en reste pas moins que les dirigeants des démocraties libérales comme Obama ou Macron et les populistes autoritaires comme Trump ou Salvini partagent plus de traits communs qu’on ne l’imagine dans leur manière de gouverner : solitude dans l’exercice du pouvoir qui confine à l’ivresse, volonté de mettre à distance, voire de contrôler ou de critiquer la presse, fantasme d’omniscience et d’omnipotence renforcé par un culte de la personnalité par des courtisans aux ordres, incapacité à accepter les formes de contestations démocratiques qui contrebalancent leur autorité… 

Ils se mettent en scène…

V. M. : Tous ces nouveaux princes font un usage excessif des émotions privées dans leur mode de gouvernement. Alors que s’impose l’idée que le critère de réussite de la politique est ce que les dirigeants sont et non plus ce qu’ils font, nous voyons triompher ce que l’écrivain Milan Kundera nomme dans L'Insoutenable légèreté de l'Être « la dictature du cœur », symbole pour lui du kitsch en politique. Comme si les sentiments personnels des dirigeants étaient jugés clés pour combler le fossé entre gouvernants et gouvernés, alors même que la politique en démocratie s’est fondée historiquement sur la dissociation entre émotions publiques et sentiments privés. On a vu que Trump ou Bolsonaro passent leur temps à déclamer leur amour à leurs électeurs, Salvini n’en finit plus d’embrasser ses soutiens. Le problème, c’est qu’Emmanuel Macron, comme Justin Trudeau et avant eux Barack Obama, font la même chose ! On se souvient de la déclaration de Macron d’amour aux Français pendant la campagne (« Je vous aime farouchement ! »), ou de son sentiment que la crise des gilets jaunes était en fait une « demande d’amour » des Français dont il faut « reconquérir le cœur ». 

D’où une infantilisation des électeurs : tout se joue dans une relation privatisée entre le prince et son peuple et non plus dans des conflits médiés par l’autorité politique. Cette obsession des gouvernants à clamer leur amour pose question. Elle renvoie aux formes archaïques d’incarnation dans laquelle les souverains de l’Ancien Régime déclaraient leur affection pour le peuple. La démocratie s’est construite en opposition à cette idée, opposant le pouvoir de la multitude aux dictateurs et aux rois accaparés par une relation individuelle et affective avec les citoyens.

Ce retour du prince est paradoxal car on perçoit, en parallèle, une demande de participation, de plus de démocratie participative. Médias en continu, réseaux sociaux et nouvelles organisations « gazeuses » ont entrainé une illusion d’horizontalité… Est-ce la déception, la frustration qui expliquent le ressentiment actuel ?

V. M. : Ce qui est certain en tous cas, c’est que l’espoir de voir les réseaux sociaux engendrer une nouvelle démocratie numérique où les dirigeants gouverneraient en lien permanent avec une agora numérique est resté lettre morte. Certes, les réseaux sociaux ont élargi l’espace public, et la discussion n’a jamais été aussi nourrie, parfois jusqu’à l’excès. Les réseaux peuvent même être à l’origine de mouvements de contestation de l’autorité politique, comme pour les gilets jaunes, ou de mise à l’agenda de questions d’intérêt général comme pour la marche pour le climat, notamment suite à la pétition en ligne « L’affaire du siècle » qui a recueilli plusieurs millions de signatures en ligne. 

Pour autant, cette participation ne s’accompagne d’aucun partage du pouvoir. Les médias numériques ont simplement démultiplié les occasions de marketing politique et renforcé la personnalisation des dirigeants. Les nouveaux princes passent leur temps à commenter leurs propres faits et gestes et n’interagissent jamais avec les citoyens qui les apostrophent. Pire, leur compte twitter fonctionne comme une communauté de fans dont sont exclues les opinions divergentes et qui renforce un peu plus leur starisation. On ne conteste pas une star : on se contente de l’aduler et de la regarder de loin, ou de la critiquer dans des posts qu’elle ne lira jamais, d’autant plus que les dirigeants gèrent rarement eux-mêmes leur compte sur les réseaux sociaux – à l’exception de Donald Trump, rarement pour le meilleur et souvent pour le pire. 

D'où la violence… 

V. M. : Que cette promesse non tenue de démocratisation par internet génère de la frustration et de la violence, cela me paraît dès lors une évidence. D’où un double mouvement : les réseaux sociaux deviennent un déversoir de frustration et de rancœur, voire de haine puisque tout ce qui s’y dit semble sans conséquence dans le monde réel. En outre, la violence peut venir à s’exprimer dans le monde réel, alors que grandit la frustration d’apostropher en permanence les dirigeants sur les réseaux sans obtenir de réponse. C’est ainsi que certains gilets peuvent en venir à vouloir « faire payer le pouvoir » chaque samedi, et non pas d’imposer un rapport de force dans une négociation avec le gouvernement en vue de satisfaire des revendications. 

Quelle est la responsabilité des médias dans le phénomène que vous décrivez ? Et celle des citoyens ?  

V. M. : Le retour du prince est le produit d’une triple déresponsabilisation. La première, c’est celle des dirigeants eux-mêmes, pris d’un vertige de toute-puissance, entourés de conseillers dociles, de ministres de second rang, de parlements fantômes, de médias décrédibilisés, et qui gouvernent seuls dans un tête-à-tête avec l’opinion publique. Persuadés qu’ils portent le seul récit possible, ignorant ouvertement l’opposition et le rôle que celle-ci peut jouer dans une démocratie fonctionnelle, ils planent comme Icare au firmament d’un pouvoir qui les dessèche. 

La seconde déresponsabilisation est celle des médias, qui plutôt que d’expliquer un monde de plus en plus compliqué, ont choisi la personnalisation. Il est en effet plus facile de s’attacher aux petites phrases et aux polémiques montées en épingle que d’analyser des politiques publiques complexes que les journalistes ne font plus eux-mêmes l’effort de comprendre. Par un mélange de conformisme, de paresse intellectuelle et de sentiment que les citoyens ne sont pas en mesure de comprendre une réalité embrouillée, ils ont choisi d’entrer dans une approche strictement narrative et non plus analytique de l’actualité, axée sur la personnalisation, insistant sur les faits et gestes des personnages que sont devenus les dirigeants.

Et la troisième ? 

V. M. : C’est la nôtre, en tant que citoyens. L’ascendant croissant qu’ont pris les dirigeants sur l’univers politique depuis une ou deux décennies tient avant tout à notre irresponsabilité collective et à notre désengagement de la vie démocratique. Les citoyens ne sont pas seulement les victimes de l’obsession des chefs, ils en sont également en partie responsables. Il est plus facile de s’identifier, puis de blâmer des dirigeants pour leur incapacité à gérer des problèmes dont nous ne voulons pas entendre parler ni gérer nous-mêmes. La fascination collective pour la figure du prince tient au fait qu’il est plus facile de désigner des idoles et des coupables plutôt que de nous questionner sur nos propres devoirs vis-à-vis de la collectivité. Le fantasme du consensus est l’une des manifestations de notre immaturité démocratique collective, qu’il vienne des soutiens du président de la République qui pensent les « réformes » indispensables comme dénuées d’alternatives, comme de ceux qui pensent représenter le « vrai peuple » au sein des gilets jaunes par exemple, alors qu’ils n’en représentent qu’une fraction. La démocratie est « un régime dans lequel les conflits sont ouverts et en outre négociables » disait Paul Ricoeur, l’un des maîtres à penser d’Emmanuel Macron. Il semble parfois l’avoir oublié dans sa pratique du pouvoir, et les citoyens aussi. 

Vous consacrez un chapitre à l’influence des séries télévisées sur nos représentations de la vie politique voire sur la vie politique elle-même… Jusqu’où peut aller ce que vous nommez la « house of cardisation » de la vie politique ?

V. M. : J’aime beaucoup ce proverbe nigérian qui dit : « le monde est comme un masque qui danse : pour bien le voir, il ne faut pas rester au même endroit ». Alors que fiction et réel se mêlent dans des histoires hybrides qui structurent notre quotidien, comment comprendre le réel si ce n’est en observant la manière dont la fiction le dépeint ? Dans le champ politique, les séries se sont intéressées depuis la fin des années 90 à la politique. L’engouement qu’elles suscitent auprès des masses et la sophistication de la narration qu’elles proposent les rend plus proches du réel qu’auparavant. Mais un changement essentiel est intervenu depuis l’origine du phénomène sériel. Alors que les séries s’inspiraient jusqu’alors de la politique pour faire émerger des récits imaginaires, c’est maintenant la réalité politique qui s’inspire des séries pour se mettre en scène. En témoigne le film documentaire « Les coulisses d’une victoire » diffusé le lendemain de la victoire d’Emmanuel Macron en 2017, filmé à la manière d’une série et scénographié pour faire apparaître des personnages censés générer l’adhésion du grand public, à commencer par le futur président lui-même, omniprésent avant même son élection…

Je parle de « house of cardisation » de la vie politique parce que House of Cards est la série emblématique de ce mouvement de confusion entre fiction et réalité. Barack Obama ou Vladimir Poutine se sont déclarés fans de la série, et ont tourné des faux clips à la manière de son héros, Frank Underwood. Le compte twitter de House of Cards se mêle même de politique dans tous les pays où la série est diffusée, allant jusqu’à réprimander Manuel Valls pour son usage du 49.3 lors de la loi travail en 2016 ou à commenter la vie politique brésilienne. Par la qualité de sa dramaturgie et de ses acteurs, la série apparait au grand public comme le reflet exact de la réalité politique : sauf qu’elle a été pensée au contraire par ses concepteurs comme totalement irréaliste, puisque les hommes politiques y sont dépeints comme des monstres prêts à tout pour parvenir et se maintenir au pouvoir : corruption, mensonge, manipulation… jusqu’au meurtre ! Véritables vampires assoiffés de sang, mafieux corrompus, ils donnent à voir une réussite basée sur un crime. Moyennant quoi, la série fait croire – à son corps défendant – que le personnel politique correspond à la vision qu’en donnent les personnages des Underwood, des vautours du pouvoir d’un cynisme absolu, prêts à tout pour réussir, discréditant toute notion d’intérêt général. Cette confusion avec la fiction a contaminé le monde politique réel – Trump a ringardisé les tribulations des héros de House of Cards par son machiavélisme et sa violence. Elle accentue le désenchantement démocratique et contribue à laisser penser que la démocratie est une mascarade, et qu’il est normal et surtout irrémédiable qu’elle soit confisquée par des dirigeants sans scrupules. 

Parmi les réponses à la crise démocratique, vous évoquez celle esquissée par Jacques Rancière avec un réinvestissement des citoyens, qui doivent « se réarmer politiquement » dites-vous… Concrètement, qu’est-ce que cela veut dire ?

V. M. : Jacques Rancière a une jolie formule pour qualifier la démocratie : elle serait « la compétence des incompétents » ou « le pouvoir de ceux qui n’ont aucun titre à l’exercer ». Dans un monde complexe et embrouillé, où nous sommes tous plus ou moins incompétents pour prendre des décisions collectives, pourquoi ne pas reconstruire les conditions d’une véritable délibération pour prendre des décisions qui soient plus partagées ? On plaidera pour le côté irréalisable d’une telle ambition. Pourtant, dans de nombreux pays dans le monde, d’Allemagne aux Etats-Unis en passant par la Finlande, sont mises en œuvre, au moins au niveau local, des formes de démocratie participative et d’initiatives citoyennes qui réarment la démocratie et qui, mêlées à une rénovation de la démocratie représentative classique, revivifient le système politique. 

Une telle évolution est impossible sans deux évolutions majeures. La première est institutionnelle. Dans un pays comme la France, aucune évolution n’est possible dans le rapport à l’incarnation sans une remise à plat complète des institutions de la Cinquième République. La seconde implique un changement de regard sur les chefs, et sur la politique en général. La croyance aveugle dans le pouvoir magique des princes est une illusion dangereuse. Il faut « désentimentaliser » la promesse du politique en arrêtant de croire qu’une poignée d’individus peut régler tous nos problèmes à notre place. Nous devons nous remparer de notre pouvoir de citoyen, et mettre en place des outils de contrôle plus étroits des dirigeants, en leur opposant des contrepouvoirs pour faire vivre la démocratie. C’est seulement à ce prix que nous pourrons faire émerger de nouveaux types de leaders, dont la mission ne sera plus de confisquer le pouvoir que nous avons placé entre leurs mains, mais d’augmenter notre capacité collective à agir. 

Propos recueillis par Aurélie Marcireau.

À lire : Le retour du Prince, Vincent Martigny, éd. Flammarion, 215 p., 18 €

Photo : Vincent Martigny © Astrid di Crollalanza

Nos livres

« Par les routes », Sylvain Prudhomme,  éd. L'Arbalète/Gallimard

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

OCTOBRE :

 Microclimat judiciaire : entretien avec Judtih Rochfeld

► De Big Brother à Big Other : inédit du dossier Orwell-Huxley

► « Le génie français, c’est la liberté ! » : version longue de l'entretien avec Laurent Joffrin

SEPTEMBRE :

► L'identité et ses (im)postures : critique du Nom secret des choses de Blandine Rinkel

 Souvenirs de la maison close : critique de La Maison d'Emma Becker

 Le feu au lac : version longue de l'entretien avec Kevin Lambert

 

© Louison pour le NML

© Louison

Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur la littérature érotique, nous vous proposons de plonger, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bnf, dans la vie de Rachilde, la reine des décadents.

Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF