« Lève-toi et tue le premier » ou l'histoire des assassinats ciblés par Ronen Bergman

« Lève-toi et tue le premier » ou l'histoire des assassinats ciblés par Ronen Bergman

Le best-seller mondial de Ronen Bergman, Lève-toi et tue le premier, ou l'histoire contemporaine côté services secrets israéliens, est maintenant publié en France aux éditions Grasset. Le journaliste, aujourd’hui au New York Times, nous plonge dans les secrets du Mossad. Entretien.

À vous lire, il semblerait que la politique des assassinats ciblés soit consubstantielle à la création de l’État d'Israël. Pourquoi ?

Ronen Bergman : Une des raisons pour lesquelles le livre remonte à l'année 1907 et non à la création de l’État d'Israël en 1948, c’est justement pour réfléchir à cette question. La politique d'assassinats ciblés fait partie d'une réflexion plus globale sur l'importance des services secrets et de renseignements dans la création et la vie d’Israël, sur la centralité même de ces services. La guerre a créé la nécessité : le lendemain de la naissance d'Israël, plusieurs armées arabes l’attaquaient. Israël a dû créer une armée et un service de renseignement immédiatement, et de facto ce dernier est différent des autres dans le monde. Il existe un lien direct entre le contexte politique et historique et la façon dont ces services ont été créés. Cette création particulière a entraîné des erreurs et le James Bond juif ressemble parfois plus à l'inspecteur Clouzeau. Du moment où l'État d'Israël fut fondé, il fut clair qu’il fallait un système de détection des menaces extérieures car la défense d'Israël dépend des réservistes. Pour les mobiliser, il faut avoir les informations. Le but des services secrets n’est pas juste de collecter des informations mais aussi de les transformer en opérations et de proposer des solutions opérationnelles pour repousser les guerres. 

Est-ce une pratique compatible avec un État de droit ? Tant de pouvoir en si peu de mains… 

R. B. : Depuis le 11 septembre l'utilisation des attentats ciblés est devenue commune à de nombreux pays. Ce qui était vu comme illégal voire comme un crime de guerre avant le 11 septembre – et pour lequel Israël était fortement condamné y compris par la France – est maintenant vu comme un mal nécessaire.

La prise d'otage de Munich fut un tournant dans cette politique…  

R. B. : Oui, du point de vue d'Israël. Avant Munich, le Mossad tuait des terroristes palestiniens dans les pays arabes mais quand il demandait à Golda Meir l’autorisation de tuer dans les pays européens, elle refusait au nom de la souveraineté des ces pays. La France, l’Italie, l’Angleterre : tous ces pays avaient sur leur sol des agents de l’Opération Colère de Dieu. Le Mossad donnait les informations dont il disposait aux services étrangers mais, même quand ces derniers n’en faisaient rien, Golda Meir refusait les assassinats pour ne pas couper les relations diplomatiques avec des pays amis. C’est cela précisément que Munich a changé. Quand elle a vu la négligence des services et de la police allemands dans leur gestion des événements, elle a autorisé le Mossad a tuer les terroristes du groupe Septembre noir. Il y a un mythe autour de cela : le Mossad aurait tué les terroristes derrière cette opération, mais ce n'est pas vrai, il ne les a pas tués ! En revanche, ils ont tué des terroristes palestiniens en Europe, ce qui a conduit à l'arrêt de leurs opérations sur le continent. Pour être précis, ils en ont tué un, à Paris, en 92, soit 20 ans après, devant le méridien Montparnasse. Il était sur la liste rouge, la « red page », avec ordre de tuer… Cet assassinat a ruiné les relations entre les services israéliens et français. 

Quelles sont pour vous les grandes réussites du Mossad ? Eichmann ? 

R. B. : Sur Eichmann, le symbole est plus important que la valeur de sa mort. Je suis l'enfant de deux survivants de la Shoah. À l’époque, on apprenait à l'école qu' Eichmann était le bras droit d’Hitler. Il est devenu un symbole d'une vengeance contre Hitler, alors qu’il n’était pas son bras droit en réalité : c’était un officier de niveau intermédiaire de la gestapo, un bureaucrate en charge de la solution finale. Il méritait la mort bien sûr, mais autour de lui et de son nom se sont créées deux légendes. D'abord la légende du Mossad, celle d'un service efficient qui peut frapper partout dans le monde. Puis l'idée que le Mossad s'est vengé de ce que les nazis ont fait aux juifs. Ce qui n'est pas vrai. Les autorités ont pensé qu'ils avaient réussi la mission avec Eichmann et qu'il y avait des choses plus importantes à faire pour la sécurité nationale que d'effrayer et chasser les nazis en Amérique du Sud, qui n'étaient pas une menace directe. Rétrospectivement, les gens du Mossad regrettent de ne pas avoir tué plus de nazis. Le chef des opérations spéciales, Halary, disait que, aussi longtemps que des nazis respiraient, il faudrait faire cesser leur respiration. Il pensait évidemment à Klaus Barbie…

D’autres opérations sont importantes, certaines sont restées secrètes, mais la quasi-majorité sont dans le livre. Par exemple, « l'opération Litton » en 1965. À Casablanca se tenait une réunion secrète des leaders arabes pour réfléchir aux moyens de lancer une guerre contre Israël. Tous les chefs militaires et du renseignement parlaient librement, se donnaient des informations sur les tailles des armées, etc. Ce qu’ils ignoraient, c’est que le roi Hassan II du Maroc détestait les Égyptiens, qu'il soupçonnait de tenter de saboter son régime, et qu'il avait laissé poser des micros partout, même dans la chambre de Nasser. Ils ont tout écouté : un trésor pour les services secrets. Parmi les conséquences : la préparation de l'armée pour la Guerre des six jours. Cette opération est liée à ce qui s'est passé au restaurant Lip quelques semaines plus tard quand le SDEC (Service de Communication Extérieure et de Contre-espionnage) a kidnappé Ben Barka.  

La politique des assassinats ciblés est-elle efficace ? 

R. B. : Après huit ans de recherches, 1000 entretiens et la lecture de centaines de documents classifiés, je peux dire qu’il y a eu des moments dans l’histoire où l’usage des assassinats ciblés a eu un effet positif sur l'histoire et a sauvé beaucoup de vies. Par exemple, après le massacre de Munich en 1972, quand Israël a commencé à agir et frapper en Europe, les terroristes de l’OLP en ont été repoussés, y compris hors de Paris ! Et puis, l’arme contre les attentats suicides, Israël l’a trouvée quand il a commencé à tuer leurs responsables, ceux qui n’avaient aucun problème à envoyer des gens mourir. Quand leurs vies ou celles de leurs familles ont été en danger, ils ont arrêté d’en organiser. La réponse à cette question est donc oui, (c’est efficace, ndlr.) Dans certaines conditions, dans le cadre d’une stratégie globale et non pour satisfaire des intérêts électoraux à court terme.   

Propos recueillis par Aurélie Marcireau.

 

Couverture du livre

À lire : Lève-toi et tue le premier. L’histoire secrète des assassinats ciblés commandités par Israël, Ronen Bergman, éd. Grasset, 944 p, 29 €

 

Photo : Durant la prise d’otages de Munich, en 1972. © DPA PICTURE-ALLIANCE/AFP

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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