« Les homosexuels immigrés, peu cultivés, pauvres, et les transsexuels sont ceux qui sont désormais stigmatisés et dénigrés »

« Les homosexuels immigrés, peu cultivés, pauvres, et les transsexuels sont ceux qui sont désormais stigmatisés et dénigrés »

Entretien avec Sarah Schulman, écrivaine, militante LGBT et activiste de longue date à Act Up New York, à l’occasion de la parution en français de son dernier essai, La gentrification des esprits aux éditions B42.

Sarah Schulman est une auteure, dramaturge, historienne et militante LGBT, professeure au College of Staten Island. Dans son dernier ouvrage traduit en français, La gentrification des esprits, elle développe une analyse historique basée sur l’observation de la mise à l’écart des populations LGBT de certains quartiers new-yorkais. Cet événement participe d’une évolution plus générale de la pensée et de la création vers un conformisme uniforme et bourgeois. Elle décrit cette dernière sous le nom de gentrification : « Qu’est-ce qui homogénéise la complexité, la différence, l’action dynamique et dialogique en faveur du changement et les remplace par une uniformité, par une institutionnalisation culturelle, par une absence de remise en question du pouvoir en place, par une paralysie ? Ma réponse à ces questions revenait toujours au même concept : la gentrification ».

Les conclusions de Sarah Schulman s’appuient sur l’étude des répercussions de l’épidémie du sida, qui à New-York a entraîné entre 1981 et 1996 le décès de plus de 100 000 personnes. Nombre d’entre elles faisaient partie des minorités LGBT, concentrées dans des quartiers délimités où les loyers ont considérablement augmenté après leur disparition avec l’arrivée d’une population hétérosexuelle blanche et aisée. Le discours officiel des Etats-Unis sur l’épidémie du sida a occulté – entre autres – ce phénomène. Activiste d’Act Up depuis sa création en 1987, Sarah Schulman s’appuie dans La gentrification des esprits sur son expérience personnelle et les souvenirs de ses amis disparus, grandes figures artistiques des années 80 et 90. Nous lui avons posé quelques questions sur son ouvrage et sur les conséquences des politiques menées vis à vis des personnes LGBT aux Etats-Unis.

 

En France, on observait récemment une recrudescence des actes et de la parole homophobes. Comment expliquez-vous cette banalisation de la violence malgré une période, dans les années 80 et 90, généralement présentée comme celle de la reconnaissance des droits homosexuels à un niveau international ?

Sarah Schulman. Aux Etats-Unis, la seule victoire législative remportée au niveau national par les LGBT est celle du mariage pour tous. Nous n’avons jamais réussi à instituer de lois nationales anti-discrimination. Nous n’avons donc pu être reconnus légalement que dans la mesure où nos vies étaient perçues comme identiques à celles des hétérosexuels, mais toute forme de reconnaissance légale dans nos différences nous a été refusée. Cela étant, les homosexuels ont relativement été intégrés à l’appareil d’Etat, par exemple par le biais du service militaire : nous pouvons officiellement participer à contenir des agressions contre les Etats-Unis.

Au sein des milieux cosmopolites, les blancs homosexuels ont réussi à obtenir un certain nombre de droits, ce qui a conduit paradoxalement à l’apparition de nouveaux boucs émissaires : les homosexuels immigrés, peu cultivés, pauvres, et les transsexuels sont ceux qui sont désormais stigmatisés et dénigrés. Le fait que le racisme américain se soit immiscé au sein même des débats sur l’émancipation des LGBT montre bien à quel point l’intégration des races et des classes sociales aux Etats-Unis englobe tout le reste.

Y a-t-il une augmentation des actes transphobes, par rapport aux actes homophobes ?

La haine des personnes trans est un phénomène distinct de la volonté d’humilier ou de dénigrer les homosexuels. Aux Etats-Unis, nous avons constaté que les femmes trans font face à beaucoup de violence, du fait des projections pathologiques dont elles sont l’objet. En outre, en proie à la précarité et au chômage, elles sont exposées à davantage de dangers à cause de leur genre. Les femmes trans sont régulièrement tuées ou confrontées à des actes de violence inouïe, même s’il est difficile de savoir si cela a augmenté ou si on y est juste plus attentif. Les Républicains aux Etats-Unis ont fait des personnes trans des boucs émissaires avec des propositions de lois comme celle de la bathroom discrimination (définissant l’accès aux toilettes hommes ou femmes en fonction du sexe à la naissance, ndlr).

L’homophobie est quant à elle un phénomène très complexe aux Etats-Unis. En termes juridiques, la seule loi nationale qui protège l’homosexualité est celle du droit au mariage, soutenue par la Cour Suprême et appliquée à tout le pays. Tous les autres droits, particulièrement ceux à la non-discrimination à l’embauche, au logement, ou dans l’espace public relèvent des lois de chaque Etat, ville ou municipalité. Les droits des homosexuels sont différents à chaque coin de rue. L’opposition à ces derniers se fait surtout via la religion et ses moyens de pression politiques, illustrés aujourd’hui par le Vice Président Mike Pence, qui serait Président des Etats-Unis en cas de destitution de Donald Trump. Cela dit, beaucoup d’endroits et d’espaces de vie intègrent aujourd’hui les homosexuels, qui bénéficient de plus de visibilité physiquement et culturellement, à la télévision par exemple. En ce qui concerne l’industrie du divertissement, l'un des secteurs les plus importants et les plus influents d'Amérique, la représentation des homosexuels est déséquilibrée. Nous avons de riches célébrités gays, mais les scénarios qui les mettent en scène sont généralement dilués et non représentatifs d’une expérience réelle et quotidienne de l’homosexualité, sauf à de rares exceptions.

Dans votre ouvrage récemment traduit en français, La gentrification des esprits, vous décrivez la mise à l’écart des populations LGBT de quartiers new-yorkais où se sont progressivement implantées des familles blanches aisées et hétéronormées. Ce constat peut-il s’appliquer à d’autres grandes métropoles, par exemple, Paris ?

Même si je ne connais pas assez l’ampleur de la crise du sida à Paris, j’ai l’impression que ce n’est pas là qu’on en a le plus souffert. À New York, on dénombre aujourd’hui environ 100 000 décès, et 600 000 au niveau mondial. Ce que je sais de Paris, c’est que la gentrification est en partie liée à l’arrivée de cadres blancs dans des quartiers où était installée une population métissée d’origine immigrée, progressivement rejetée hors de ces quartiers. Ce phénomène résonne profondément avec le mouvement anti-réfugiés et anti-immigrés qu’on observe en Europe et aux Etats-Unis.

Quel rôle a joué la crise du sida dans l’évolution du rapport de l’opinion publique aux populations LGBT ?

C’est une vaste question à laquelle je ne peux répondre ici de manière exhaustive, mais le sida a littéralement rendu visibles des gens parce qu’ils étaient malades. Cela a entraîné des choses plus ou moins positives. Le militantisme né de la crise du sida a participé à modifier le regard de l’opinion publique sur les populations LGBT. Mais la commercialisation des médicaments contre le sida directement auprès des personnes à risque, notamment des homosexuels en a fait pour la première fois une niche de consommateurs établie.

En quoi l’augmentation de l’homophobie est-elle liée à un problème de visibilité dans l’espace public ?

Dans le passé, le terme de gayborhood (« quartier gay ») était utilisé souvent avec une connotation raciste, et renvoyait à la discrimination au logement de la classe ouvrière et/ou métissée reléguée dans un quartier établi. Mais aujourd’hui, on voit dans des quartiers gay, comme le Marais, une population blanche aisée et des commerces uniformisés.

Pouvez-vous expliquer le néologisme gayborhood et son origine ?

C’est un terme très récent, dont l’usage s’est banalisé au moment où le phénomène des quartiers gay a reculé. À l’origine, les gays s’étaient regroupés dans des quartiers excentrés des villes, souvent près des ports car ce phénomène était lié en partie au service militaire : de nombreux homosexuels ont alors quitté leur petite ville pour la première fois, vécu la ségrégation sexuelle et fait la fête dans des zones métropolitaines côtières, comme à New York ou San Francisco. La culture gay était au départ liée au monde de l’illégalité. Les quartiers gays renvoyaient à des éléments isolés et subversifs, parmi lesquels les speakeasies (bars clandestins ouverts durant la Prohibition, ndlr), le cuir, la culture des bodybuilders et des motards, le travail du sexe, les endroits où les femmes célibataires pouvaient gagner leur vie... Nan Alamilla Boyd, spécialiste de l’histoire de San Francisco, s’apprête à publier un livre qui explore plus en détails cette relation entre la culture gay et la gentrification.

Vous parlez aussi de « gentrification de la création ». Comment expliquez-vous cette perte de transgression et de subversion au sein du domaine artistique ?

Le capital s’empare et valorise des esthétiques et des contenus qu’il peut contrôler, en ce sens, il sélectionne des représentations qu’il parvient à assimiler. C’est l’objet de la contre-culture, qui existe en dehors de ces niches marketing, de créer des nouvelles idées en matière culturelle. La culture de la gentrification s’empare des images de « rébellion » et les banalise, les rend à la mode et les insère sur le marché. La culture hipster, par exemple, se donne une image subversive, alors qu’en réalité elle produit en masse des objets complètement banals.

Quel a été le rôle des médias dans le processus de gentrification de la création ?

Les médias underground, non-institutionnels et fondés sur des communautés avaient tendance à être les plus précis pour décrire l’expérience homosexuelle en Amérique. Le marketing des médicaments contre le sida a contribué à créer une communauté gay en tant que groupe de consommateurs sur lequel se positionner, ce qui a permis à la culture d'entreprise de commencer à voir, et donc de représenter une certaine interprétation de la vie homosexuelle dans les médias. Ces représentations ont été et sont encore très dissimulées, même si elles sont très agréables aux yeux des téléspectateurs, souvent à la recherche de leurs convictions à propos des homosexuels et d’eux-mêmes. En raison de la puissance des médias institutionnels, ces représentations dominantes submergent et dominent souvent des représentations locales authentiques et deviennent la principale source d’image et d’informations sur la vie homosexuelle tant pour les hétérosexuels que pour les homosexuels.

Vous mentionnez dans votre ouvrage la défiance qui peut être celle de certaines minorités entre elles. Comment expliqueriez-vous cette opposition, plutôt qu’une union des revendications ?

Les gens peuvent arriver à s’unir – et l’histoire de l’activisme contre le sida en est un bon exemple -, dans la mesure où chaque groupe reconnaît dans sa propre trajectoire simultanée des objectifs, des méthodes et des tactiques similaires qui peuvent fonctionner. Essayer de forcer de larges coalitions dans une seule analyse ou stratégie, cela ne peut être efficace.

Votre critique du système éducatif et universitaire américain est dure. Peut-on espérer un changement des mentalités grâce à sa réforme ?

Aujourd’hui, tout semble aller à l’encontre d’une progression. La division des classes sociales au sein du système éducatif est l’une des plus grandes tragédies des Etats-Unis. Actuellement, comme pour le reste dans notre pays, personne ne sait ce qui va se passer. Nous verrons.

Propos recueillis par Eugénie Bourlet.

 

À lire : La gentrification des esprits, Sarah Schulman, Traduit de l’anglais (américain) par Émilie Noteris, éd. B42, 168 p., 20 €

Photo : Sarah Schulman © Drew Stephens/Ed. B42

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« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard