« Je ne supporte pas la poésie fleurie où il faut s’armer d’un dictionnaire »

« Je ne supporte pas la poésie fleurie où il faut s’armer d’un dictionnaire »

L'éditeur et écrivain Gérard Berréby publie son troisième recueil de poèmes, La Banlieue du monde. Rencontre et dialogue avec une figure majeure de l’édition parisienne.

La maison d’édition Allia est indépendante, rentable, ne bénéficie d’aucune aide publique et ses petits livres aux fins graphismes et fins papiers sont reconnaissables entre tous depuis 37 ans. Une rareté. Et voilà qu’à 68 ans son créateur, Gérard Berréby, vient d’ajouter un ouvrage à sa collection : le sien. Un recueil de poèmes titré La Banlieue du monde, composé de textes courts, simples et hantés par les maux de société.

 

Comment décririez-vous La Banlieue du monde ?

Gérard Berréby : Mes poèmes viennent de mots ou de choses attrapés au vol, au café, dans la rue, dans les journaux, et sur lesquels je rebondis. J’adore la notion de badaud, de mec qui traîne, qui capte des choses qui entrent en résonance. À partir de là, j’invente une histoire, une interprétation, une formulation.

Justement dans votre recueil, il y a une présence très marquée du monde contemporain, mais qui se combine à une vision assez romantique du poète errant à travers le nouveau monde.

G. B. : Je pars du principe que vous et moi, le lecteur et l’auteur, avons déjà ce point commun de vivre dans un même monde, une même société. Je ne peux pas faire autrement que d’appliquer tout ce qui fait ma sensibilité à ce qui me frappe dans le monde contemporain et que tout un chacun voit comme moi, mais ne perçoit pas comme je le perçois. Chez moi il y a des choses qui ne passent pas pour ainsi dire, qui se cristallisent, qui travaillent à l’intérieur. Comme ce trafiquant de drogue condamné à mort en Asie qui se retourne vers ses juges pour leur dire que son âme les poursuivra. J’ai vu ça un jour dans un journal. Bien plus tard, ça ressort et ça se retrouve dans le recueil sous la forme d’un poème.

C’est une façon de commenter, ou plutôt de digérer le monde actuel ?

G. B. : En fait, je ne souhaite qu’une chose : me débarrasser de toutes les horreurs, de toutes les erreurs que je peux voir au quotidien. Parce qu’ainsi je me sens plus allégé et je vis moins mal.

Ce rapport avec les réalités collectives du monde d’aujourd’hui ne semble pourtant pas être une évidence pour la poésie contemporaine en France.

G. B. : J’adore écrire sur la neige qui fond et les rayons de soleil à travers la vitre, et ça m’arrive parce que je vois ces « beautés »-là et y suis très sensible. Mais il y a des fois où ce qui m’habite le plus peut se révéler secondaire, voire conservateur et sans intérêt. Parce qu’il y a des choses qui s’imposent et qui sont beaucoup plus urgentes. Des choses comme l’extrême misère environnante. Et je ne crois pas que je me préoccupe de ces enjeux parce que j’y suis particulièrement sensible, ce serait une fausse excuse. 

des poissons mutants
hermaphrodites
au foie détérioré
atteints de tumeurs
et d’infections diverses
l’exposition aux produits chimiques
à près de deux mille mètres
de profondeur dans la mer
les conditions générales
des fonds marins
l’état de notre Terre
et de nos océans
nous parle une langue étrangère

Et comment fait-on de la poésie sur des sujets aussi dramatiques que la misère ou les drames du monde ?

G. B. : Il faut contrebalancer. Dans un des poèmes du recueil, par exemple, je parle d’un accident, des morts qui en découlent, mais aussi d’une montre qui se trouve là et dont les aiguilles continuent de tourner. Il faut faire émerger quelque chose. Je pense qu’il est intellectuellement malhonnête de vouloir mettre l’horreur du monde de côté alors qu’on a les pieds dedans.

Cette vision, assez décalée, expliquerait donc en partie vos relations distantes avec le milieu de la poésie ou même de l’édition en général ?

G. B. : Je n’ai pas vraiment de relations avec ces milieux, mais il ne faut pas y voir de présupposé. Disons que c’est un mélange entre mon côté un peu sauvage et ma timidité. Je rencontre les gens et fais mon travail, bien sûr, mais une fois cela fait je ne me sens pas du tout obligé, et ce serait même plutôt le contraire, de participer aux événements ou d’entretenir des liens avec des gens de ce milieu. Une fois mon travail effectué, je veux que ma vie ne soit pas complètement incestueuse. Les gens que je fréquente, par exemple dans le bistrot à côté de chez moi, ne lisent pas de livres pour un certain nombre d’entre eux, et je me sens très bien en leur compagnie.

Cela vous préserve ?

G. B. : Oui, pour moi c’est fondamental. Si j’allais à toutes les soirées et autres rendez-vous de ce genre, je mettrais tout mon talent et ma créativité dans la représentation de ma petite personne. Or je préfère les mettre dans ce que je fais au quotidien, dans l’édition ou quand je travaille ma poésie. À force d’être mondain, on se vide de sa substance. Et puis, chez Allia, j’ai mis en place un système où ce genre de choses ne sert à rien parce qu’on refuse les auteurs qui ont déjà publié ailleurs. Donc quand on les découvre ils ne sont pas présents dans les mondanités. Ça ne sert à rien d’y perdre du temps. Je préfère le consacrer aux risques que je prends constamment avec Allia et qui sont les conditions de survie, de rentabilité et d’indépendance totale de la maison.

Peut-on dire que votre recueil s’adresse à un autre public que celui du cercle des lecteurs de poèmes ?

G. B. : Je ne pense pas à un public particulier quand j’écris. Mais je m’impose une règle, celle d’employer la langue la plus courante possible. S’il me vient naturellement un mot rare ou désuet, je le gomme. Parce que, malgré mes activités littéraires et ma culture, je connais la langue contemporaine. Et je ne supporte pas, c’est même épidermique, la poésie fleurie où il faut s’armer d’un dictionnaire. Je ne fais pas partie des gens qui pensent que la poésie disparaît parce que les gens écoutent du rap ou envoient des SMS. À chaque époque il y a eu quelque chose de nouveau, tant mieux. La poésie qui refuse cela a toujours été et continuera de rester à côté de la plaque.

Propos recueillis par Thomas Deslogis.

 

À lire : La Banlieue du monde, Gérard Berréby, édAllia, 112 p., 6,50 €

Photo : Gérard Berréby © Ed. Allia

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