Finn Brunton : « Le Libra est à la fois une brillante stratégie et une initiative terrible »

Finn Brunton : « Le Libra est à la fois une brillante stratégie et une initiative terrible »

Dans Digital Cash (Princeton Press), Finn Brunton argumente qu'une nouvelle monnaie n'est jamais seulement un nouveau moyen de paiement, mais aussi une nouvelle proposition d'organisation sociale. Coïncidence, son essai est paru alors que Facebook annonçait le projet de création de sa propre cryptomonnaie, le Libra. Entretien.

Après une plongée dans le monde caché des spammeurs dans Spam: A Shadow History of the Internet (MIT Press), Finn Bruton se tourne vers un nouveau phénomène numérique. Dans Digital Cash (voir « Les androids rêvent d'une monnaie électrique »), le professeur exerçant au sein du département Médias, Culture et Communication à l’université de New York retrace les inventions successives à l'origine des cryptomonnaies, mais aussi les utopies nourries par les projets de monnaies alternatives. Les Extropiens, un mouvement transhumaniste californien des années 90, sont ses protagonistes privilégiés. 

On parle beaucoup de l’impact d’Ayn Rand dans la Silicon Valley, mais dans Digital Cash vous mentionnez un grand nombre d’histoires et d’auteurs de science-fiction. Quelle influence a eu la sci-fi sur les Extropiens ?

Finn Brunton : La philosophie et le mouvement des Extropiens sont en partie construits sur une sensibilité pour la science-fiction – et spécifiquement la science-fiction américaine optimiste, couvrant toute la galaxie, très individuelle, axée sur la technologie et les gadgets – du cercle d’auteurs de John W. Campbell : pensez Heilein, Asimov et van Gogt, pas Lem, Ballard, Le Guin ou les frères Strugatsky. C’est l’habilité d’une personne rationnelle, forte, le « competent man » avec les bons outils et le bon équipement, à transcender toutes les limitations humaines, de la mortalité, de la société, du temps et de l’espace. À cela, ils ont ajouté un thème cyberpunk sur les technologies numériques et d’identité – notamment avec le classique de Vernor Vinge, True Name (1), qui a aussi beaucoup influencé les activistes de la cryptographie, ou cypherpunks. Entre True Names et son essai sur le concept de la Singularité, l’importance de l’influence de Vinge a vraiment été très sous-estimée.

Les Extropiens étaient un groupe restreint. Comment leurs idées ont-elles influencées la culture actuelle de la Silicon Valley ?

F. B. : Les Extropiens ont eu un effet énorme, démesuré, sur la culture de la Valley et sur des aspects de la culture internet contemporaine – alors même que leur mouvement a été oublié. Les thèmes de leur premier manifeste en 1988 étaient complètements contemporains, dans l’esthétique et dans les pratiques – des nootropiques (smart drugs) aux régimes censés augmenter la longévité (longevity diets) à l’intelligence artificielle et aux bases d’habitations sur la mer (en dehors d’espaces gouvernés par des États, Ndlr). Néanmoins, la connexion la plus pertinente qu’ils aient faite était de marier le libre-échange extrême (avec un parfum de libertarianisme américain) et l’objectif d’une posthumanité futuriste avec les nouvelles technologies.

Que pensez-vous du projet de Facebook de créer une forme de cryptomonnaie avec Libra ?

F. B. : C’est à la fois une brillante stratégie de création de revenus pour l’entreprise, et une initiative terrible – l’aveu que l’objectif à long terme est de contrôler les transactions, les frais, les intérêts, les marges, les données en plus des publicités qui entraînent ces transactions. Cela reflète l’urgence qu’il y a de créer de meilleures banques, particulièrement pour ceux qui n’en ont pas actuellement, puisque l’alternative est maintenant la réapparition des monnaies d’entreprises.

Dans votre livre, vous parlez du projet e-Cash de David Chaum : une carte bleue cryptée qui fonctionnerait avec la monnaie en vigueur et dans le système bancaire actuel, mais ne permettrait pas de tracer les achats du porteur de la carte, comme lorsqu’on retire de l’argent liquide. Pensez-vous que nous pourrions revenir à ce type de projet alliant la commodité de l’argent numérique (et de services numériques en général), sans la surveillance ?

F. B. : Espérons-le ! Le projet de Chaum a été une énorme opportunité manquée et il mérite d’être revisité : il était visionnaire – des décennies en avance sur son temps – quand il a identifié les dangers pour la vie privée, l’autonomie, et l’équité posés par les transactions numériques. Par ailleurs, son modèle DigiCash prenait en compte les menace venant d’entreprises privées et de gouvernements, il aurait pu aider à éviter certains des quasi-monopoles maintenant en fonctionnement. Il se concentrait sur la protection des agents les plus vulnérables, et n’aurait pas productive d’accumulation et de spéculation, et n’aurait pas été utile pour le blanchiment d’argent.

Pensez-vous que les cryptomonnaies et la blockchain peuvent être utilisées comme des outils collaboratifs et démocratiques, pour l’intérêt général ?

F. B. : C’est un oui catégorique ! Nous commençons seulement à comprendre comment ces outils pourraient être appliqués, et ils trouvent déjà de nouveaux usages dans des systèmes de copropriété et de coopération. Ils n’ont pas à rester fidèles à leur forme initiale, de la même façon que l’enregistrement sonore n’avait pas été inventé pour enregistrer de la musique.

Propos recueillis et traduits par Sandrine Samii.

 

À lire : Digital Cash. The Unknown History of the Anarchists, Utopians, and Technologists Who Created Cryptocurrency, Finn Brunton, Princeton University Press, 272 p., 26,95 $

 

(1) Dans la nouvelle True Names, publiée en 1981, Vernor Vinge imagine une environnement virtuel nommé « The Other Plane ». Les hackers y opérant doivent cacher leur vraie identité pour se protéger de représailles du gouvernement, de criminels, ou d’autres hackers. Connaître le nom de quelqu’un donne une forme de pouvoir l'autre. C’est l’équivalent de ce que l’on appelle maintenant du « doxxing » : révéler des informations personnelles permettant d’identifier quelqu’un dans le monde réel afin de le rendre vulnérable.

 

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