Benoît Coquard : « Les gilets jaunes ont rappelé une capacité à parler en leur nom »

Benoît Coquard : « Les gilets jaunes ont rappelé une capacité à parler en leur nom »

Il y a bientôt un an, la première mobilisation des gilets jaunes a souligné les méprises et le mépris dont sont victimes les classes sociales précarisées dans des territoires ruraux en déclin. Pendant une petite dizaine d'années, Benoît Coquard a recueilli les témoignages de ces populations. Dans Ceux qui restent — dont la couverture est un clin d'œil au prix Goncourt 2018 , il effectue une analyse sociologique des difficultés que celles-ci vivent au quotidien. Entretien avec l'auteur. 

La première manifestation du mouvement des gilets jaunes, inédit par son ampleur et sa longévité, a eu lieu le 17 novembre 2018. Ce samedi-là, suite à des pétitions en ligne et des appels à manifester sur les réseaux sociaux, 282 000 personnes se réunissaient dans plus de 2000 points de rassemblement pour bloquer la circulation routière et ce faisant, dénoncer des mesures fiscales (en particulier la hausse du prix du carburant) oublieuses des classes moyennes basses et populaires. « Acte un » d’une mobilisation hebdomadaire, ce soulèvement soudain a braqué les projecteurs sur des populations sociales délaissées, en proie à une précarité aigüe dans des territoires ruraux à l'abandon.

Ceux qui restent (La Découverte), de Benoît Coquard, publié dans la collection « L’envers des faits », raconte le quotidien de cette population victime de la désindustrialisation, et en proie à un exode massif « dans des proportions assez semblables au dernier exode rural d’après-guerre ». Sociologue originaire d’une région du Grand-Est particulièrement touchée par ces problématiques, l’auteur y a débuté son enquête dont les derniers moments lui ont permis d'observer l’éclosion du mouvement des gilets jaunes. Les nombreux témoignages retranscrits dans Ceux qui restent traduisent la volonté de redonner la voix à une population victime de méprises et d’un mépris que les politiques et les médias affichent régulièrement : « soit un récit misérabiliste du style de vie des prétendus "beaufs racistes" qu’on retrouve plutôt à gauche, soit une ode à ladite "France oubliée", "périphérique", qui incarnerait d’une certaine manière le "vrai peuple" à défendre, qu’on retrouve plutôt à droite ». Ce récit sociologique, enrichi par l’arrivée des gilets jaunes sur les ronds-points, donne à lire des témoignages précieux qui en éclairent les prémisses et l’actualité. Entretien avec l’auteur.

La couverture de votre étude fait écho au roman de Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, lauréat du prix Goncourt 2018. Votre ouvrage contribue aussi, cette fois sur le terrain de la réalité sociologique, à chasser les clichés simplistes et dissiper les malentendus qui sont monnaie courante à propos des habitants des « espaces ruraux en déclin ». Quelle a été votre méthode pour cela ?

Benoît Coquard : Je pratique ce que l’on appelle l’enquête ethnographique. Je vais sur le terrain depuis 2011 — j’ai habité plusieurs années en permanence sur place pendant mon enquête, et j’observe des scènes sociales, je participe à différentes activités, je réalise des entretiens, des questionnaires. C’est une démarche qui peut renverser le regard, montrer la réalité du point de vue de celles et ceux dont on parle généralement de loin. Cela permet aussi de garder une rigueur scientifique tout en écrivant sous la forme d’un récit. On analyse des interactions, des manières d’être, de parler, etc. Puis l’on tente de relier ces faits microstructurels à des phénomènes plus globaux. 

Si je prends l’exemple des rapports hommes/femmes que j’évoque beaucoup dans le livre, il faut les rendre intelligibles en décrivant les interactions au sein des groupes d’amis et des couples, puis en les reliant aux inégalités objectives que j’étudie sur le marché du travail local. Pour les jeunes adultes stables, c’est le foyer conjugal qui est devenu le centre des sociabilités respectables, et c’est au sein de la « bande de potes » réunis dans cet espace privé et non plus d’une communauté villageoise que l’on croise au bistrot ou dans les rues, que l’on trouve une appartenance valorisante, que l’on tisse des alliances pour trouver du travail, ou que l’on rencontre son conjoint. Lorsque je décris l’investissement croissant dans les sociabilités au foyer, le fait que l’on se réunit « chez les uns, les autres », il me faut rapporter ces phénomènes peu visibles à leurs causes macrostructurelles : des fermetures massives des bars et lieux d’échange locaux, elles-mêmes causées par les délocalisations d’usine et aussi, en transversale, une forte incitation à « faire construire » des pavillons en périphéries des centre-bourgs qui se retrouvent ainsi délaissés. On voit les anciennes générations qui rappellent qu’elles pouvaient « tout faire à vélo », et les jeunes adultes qui m’expliquent que « tout est loin » et qu’ils sont contraints d’utiliser sans arrêt leur voiture. Au final, les centre-bourgs deviennent même des espaces délabrés, les commerces ferment, des maisons restent vides, et l’on dit parfois des jeunes qui marchent à pied car ils n’ont pas le permis qu’ils « trainent dans le village ».

Dans Ceux qui restent, vous constatez les conséquences importantes du recul de l’emploi sur la sociabilité dans ces régions, qui occasionnent davantage de conflictualité au détriment du lien social. Comment cela se traduit-il ?

B. C. : Je m’intéresse à des zones rurales dont le marché du travail est atone depuis plusieurs décennies désormais. Cela induit que la concurrence pour les places est rude et qu’elle se fait souvent entre semblables, entre des hommes et femmes qui se connaissent depuis longtemps. Cette concurrence est d’autant plus susceptible de créer des rancunes et des inimitiés durables qu’elle se règle souvent par recommandations — « par piston » —, parce que les entreprises qui subsistent ont majoritairement le profil de « petites boîtes » où l’on recrute plus sur réputation que sur CV. Tout cela est une conséquence de la désindustrialisation qui a supprimé ou fragilisé les grands collectifs, et le monde autour des associations, des bistrots et des bals où l’on se retrouvait à l’échelle d’un grand groupe d’interconnaissance, « les gens du coin ». Les jeunes adultes que j’ai rencontrés étaient dans une forme de conscience qu’ils exprimaient par le « déjà, nous », « nous d’abord ». Le « nous », c’était « les vrais potes sur qui compter », donc leurs proches amicaux, selon une conscience sélective qui n’inclut plus tous les « gens du coin », parce que justement, ils savent que l’on est en concurrence, que tout le monde ne peut pas s’allier et s’entendre. Lorsque j’essayais de les contredire dans cette vision du monde, ils me répondaient que ne pas l’admettre, cela revenait à « être un bisounours ».

À quel profil correspondent « ceux qui partent » ? Quelles sont les destinations fantasmées ? Et celles des départs effectifs ?

B. C. : Le départ est généralement lié aux études supérieures, car les premières universités sont à plus d’une heure de route. Il y a d’abord un départ très fréquent des jeunes qui ont des parents ayant fait des études supérieures. Ensuite, parmi les enfants de classes populaires (les ouvriers et employés sont très majoritaires dans ces espaces ruraux en déclin), ce sont surtout les jeunes femmes qui partent étudier, parce qu’elles réussissent mieux à l’école. Il y a environ un tiers d’une génération qui part, donc toutes les familles sont concernées. Et pour ces étudiantes, il est difficile de revenir car le marché du travail rural n’offre que peu de perspectives correspondant à leur qualification.

Les destinations fantasmées, je les retrouve plutôt chez ceux qui restent. On rêve d’un enrichissement économique, en Suisse tout d’abord, qui fait figure d’Eldorado. Tandis que Paris est la destination repoussoir : « Paris, jamais de la vie ! », me disait-on pour déprécier une vie où « personne ne se connait », et où objectivement, les ruraux peu diplômés, travaillant dans des métiers manuels, seraient beaucoup moins considérés et plus précarisés. C’est ça tout le paradoxe des campagnes en déclin : elles sont mises à l’écart, mais elles permettent à des hommes et femmes de classes populaires de pouvoir être socialement reconnus, valorisés, dans un style de vie qui ailleurs serait déprécié, voire moqué.

« Au moins, ici, personne ne viendra nous dire quoi faire » : que signifie cette phrase dans la bouche de « ceux qui restent » ?

B. C. : C’est la même logique, on valorise le fait d’être autonome, qui accompagne aussi le sentiment d’être délaissé par l’Etat. Mais on fait de nécessité vertu, donc cette autonomie liée au déclin, elle permet de renverser les normes dominantes. Ne pas faire d’études, ne pas avoir de diplôme, ce n’est pas, ici, avoir raté sa vie.

On lit dans votre étude la prégnance du « groupe d’appartenance » avec de nouvelles logiques, symptôme d’un besoin de reconnaissance collective toujours important. Comment les relations de ces « bandes d’amis » se fomentent et se manifestent-elles au quotidien ?

B. C. : Oui, comme vous le dites, plus ce monde rural se défait via la désindustrialisation, la fermeture des services publics, le déclin des centre-bourgs, plus on se préoccupe de ne pas tomber dans la précarité, le chômage de longue durée. Et en conséquence, on a le souci permanent d’avoir une « bonne réputation », d’être « bien vu » comme on dit, parce que c’est par des réseaux informels que l’on va désormais pouvoir se stabiliser dans la vie. Le groupe d’amis en est un sur lequel j’insiste parce que c’est par lui que beaucoup d’enquêtés avaient trouvé un emploi et un.e conjoint.e. Donc on se voit plusieurs fois par semaine au sien dudit « clan » d’amis, de la « bande de potes », on passe du bon temps ensemble en se recevant « chez les uns les autres », mais on s’entraide aussi à différentes occasions. Lorsqu’on mesure objectivement l’énorme fréquence des interactions au sein de ces collectifs, on est loin du constat devenu commun de l’individualisme généralisé dans les espaces marqués par la crise. Au contraire, c’est justement pour contrer la possibilité de la précarité et du stigmate qui va avec que l’on s’investit pour être reconnu et appartenir à un groupe qui permet de dire fièrement « nous » et de se valoriser.

Vous décrivez le mouvement des gilets jaunes, qui a particulièrement mobilisé ces populations, comme un « sursaut exceptionnel, ayant pris une dynamique propre au fil de la mobilisation, [qui] m’a surtout étonné dans son ampleur et sa durée, les questions soulevées et la rhétorique employée m’étant en revanche tout à fait familières ». En quoi aviez-vous été averti de ces revendications et pourquoi leur expression vous a-t-elle surpris malgré tout ?

B. C. : Cela fait plusieurs années que j’étudie des personnes qui se sont impliquées récemment dans le mouvement des gilets jaunes. Moi-même, je suis originaire de ce milieu rural et populaire. Toutes ces questions des contraintes budgétaires liées à l’usage forcé de la voiture dans un territoire où désormais « tout est loin », je les connaissais donc forcément. Elles sont présentes au quotidien : cela fait longtemps que l’on voit des attaques contre les radars automatiques, il y a eu aussi la fronde contre les 80km/h... Hors, toutes ces revendications sont toujours sociales, elles se font sur l’argument du pouvoir d’achat, donc de la répartition des richesses etc. Mais tout comme les participants du premier jour des gilets jaunes, j’ai été surpris de cette capacité à mobiliser dans des cantons où l’on dit qu’ici, d’habitude, il ne se passe pas grand chose.

Pensez-vous que cette mobilisation participe durablement d’un changement de vision à propos de ces populations et de ces territoires ? 

B. C. : Je trouve qu’il y a eu beaucoup de réactions méprisantes, de préjugés (notamment au début) sur ce qu’est le mouvement juste en regardant qui y participe. Comme il s’agissait des classes populaires loin des grandes villes, le mouvement a été perçu comme réactionnaire, potentiellement raciste. Mais effectivement, les gilets jaunes ont aussi rappelé une capacité à se mobiliser d’eux-mêmes, à parler en leur nom plutôt qu’en se laissant définir de l’extérieur. Tout cela tient du rapport de force, donc il est difficile de prédire les conséquences à long terme. On peut simplement présager que les inégalités socioéconomiques qui s’aggravent iront de pair avec une distance d’autant plus grande entre des régions dynamiques où vivent les classes moyennes et supérieures, et des quartiers urbains ou campagnes en déclin où restent concentrées les classes populaires.

Propos recueillis par Eugénie Bourlet.

 

À lire : Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19€. 

 

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Photo : Benoît Coquard © Carole Lozano

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Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

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