« L’impensé de la politique migratoire dessert le droit d’asile »

« L’impensé de la politique migratoire dessert le droit d’asile »

Pascal Brice a passé six années à la direction de l'Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA), l’agence en charge des demandes d’asile. Dans Sur le fil de l’asile, publié aux éditions Fayard, il ne revient pas sur la décision du gouvernement de ne pas le reconduire pour un troisième mandat – l’agence est sans directeur depuis le 28 décembre dernier –, mais raconte son expérience sur le terrain : des camps de réfugiés de Calais ou Lesbos aux centres d’accueils français, jusqu’aux ports méditerranéens. Entretien.

Vous dénoncez à de nombreuses reprises la menace de « l’appel d’air » selon laquelle de bonnes conditions d'accueil entraîneront une augmentation du nombre de réfugiés. Comment analysez-vous la persistance de ce cliché ?

Pascal Brice : Je dirais que ça relève du reflexe conditionné, notamment dans une partie de l’administration et dans certains discours politiques. Cette peur a l’apparence de l’évidence, or elle ne correspond à aucune réalité, et cela a été très largement montré par des démographes et par différents spécialistes. Surtout – et j’y ai été confronté dans mon action avec les équipes de l’OFPRA – cela conduit à prendre de mauvaises décisions en termes d’accueil. On pense en conséquence que si l’on met en place des conditions d’accueil déplorables dans les pays de destinations, les gens viendront moins. C’est un calcul indigne et c’est totalement inefficace. Il est très clair qu’au vu de ce que ces hommes, ces femmes et ces enfants ont vécu pendant leur parcours d’exil, le fait d’être très mal accueilli en France ou en Europe ne change strictement rien.

Lorsque vous mettez en place des dispositifs d’accueil, il faut être conscient que vous le faites dans un environnement qui, le plus souvent, dysfonctionne, qui est marqué par de grandes difficultés pour les demandeurs d’asile, par l’activité de passeurs. Ce que vous mettez en place a des conséquences. J’essaie d’en donner quelques exemples, à Calais, à Nantes, en Afrique ou à Paris. Mais ça ne doit en aucun cas conduire à vouloir détériorer les conditions d’accueil des personnes. Or, je l’ai trop souvent vécu.

Vous écrivez que, lors de vos missions sur le terrain, vous essayez de créer une certaine connivence avec les migrants que vous rencontrez et qui sont plus habitués à « la coercition, le plus souvent violente » de la part des États et de leurs représentants. Qu’entendez-vous par là ?

P. B. : C’est quelque chose qui m’a beaucoup frappé dans mon travail auprès des migrants, que ce soit en Afrique, au Proche-Orient, en Europe, en France, ou à Calais notamment. Les personnes qui sont jetées sur les routes de l’exil viennent de pays où la confiance à l’égard des autorités publiques et administratives est déjà pour le moins faible. Le plus souvent, lorsqu’elles relèvent du droit d’asile, elles fuient des Etats qui persécutent ou du moins ne protègent pas. Hélas, c’est une réalité à laquelle elles vont être confrontées tout au long de leur parcours, traversant des pays où à chaque fois l’Etat est synonyme d’arbitraire, de violence, de coercition. Lorsqu’elles arrivent en Europe, le contexte est différent parce que nous sommes dans des Etats de droit, mais la coercition, la violence et les mauvaises conditions d’accueil continuent à prévaloir.

Une administration chargée de la protection doit créer un climat de confiance pour que les gens soient informés de leur droit et y aient recours. Il faut arriver à contrebalancer la conviction que l’Etat est d’abord un acteur violent et coercitif. Nous savons ce que les personnes ont vécus, et nous tentons d’avoir un comportement qui permet de démentir cette représentation de la puissance publique.

Quelle est la relation de l’OFPRA avec le monde associatif ?

P. B. : J’ai voulu construire une relation de confiance avec le monde associatif. Ce n’était pas le cas avant et c’est l’un des grands acquis de ces six années. Nous l’avons construite dans le respect de la place de chacune et de chacun. L’indépendance de l’OFPRA – qui est inscrite dans la loi depuis 2015 – vaut à l’égard de la puissance publique mais aussi à l’égard des associations. Chacun a sa place et, j’en suis convaincu, nous avons fait la démonstration que c’est en travaillant ensemble que nous arriverons à faire progresser le droit d’asile. J’ai très vite constaté, partout en France, et c’est ce que j’ai voulu montrer dans ce livre à travers le parcours d’hommes, de femmes dans le monde associatif et de travailleurs sociaux : l’exercice du droit d’asile est une chaine de mobilisations dans la société et dans l’Etat, et je suis heureux que nous ayons pu construire ensemble de nouveaux modes de travail pour mieux exercer la protection.

Vous parlez de certains demandeurs d’asile, des exilés politiques en particulier, qui connaissent leurs droits et arrivant en France avec une attitude proactive. Vous le saluez et écrivez que « l’asile est un droit, pas une obligeance ». Pouvez-vous préciser cela ?

P. B. : À l’heure actuelle, en France comme ailleurs – quand l’accueil des étrangers et notamment des demandeurs d’asile est sous tension parce qu’on est dans une crise sociale et identitaire – on a tendance à oublier que l’exercice du droit d’asile, c’est-à-dire l’accueil de personnes qui ont été persécutées ou fuient des guerres relève d’un devoir. Ça n’est pas de la charité. C’est inscrit dans notre Constitution depuis la Révolution française et ça fait partie des engagements internationaux de la France, ratifiés dans la convention de Genève. Dans le rapport avec les personnes, du point de vue de la dignité des personnes, je crois que c’est très important. Les demandeurs d’asile, comme toute personne, ont des droits et des devoirs. Et parmi leurs droits, il y a celui de pouvoir faire examiner leur demande d’asile et d’être protégés s’ils relèvent des critères du droit international. C’est la raison pour laquelle j’ai toujours veillé à ne jamais être dans une forme de condescendance à leur égard.

Cela n’enlève rien au fait que, lorsqu’il s’agit de l’action d’individus dans la société – et ils sont très nombreux à agir dans notre pays, je leur rends hommage – l’accueil relève de valeurs. Mais lorsqu’il s’agit de la puissance publique, de l’Etat, nous appliquons un droit international. L’OFPRA cherche à le faire avec à la fois beaucoup de bienveillance et beaucoup de rigueur.

Vous avez été directeur de l’OFPRA durant les présidences de François Hollande et d’Emmanuel Macron mais vous faites peu de commentaires sur la politique d’asile sous ces deux époques. Pourquoi ce choix ?

P. B. : J’ai fait le choix du témoignage parce que je pense que ce que nous avons vécu, les faits et les actions, sont beaucoup plus forts que tous les discours politiques. J’ai souffert pendant ces six années de ce décalage terrible entre des discours politiques simplistes et une réalité sociale à la fois plus complexe et plus riche. J’ai donc voulu livrer le témoignage de ce que nous avons fait collectivement pendant six ans, à travers le récit de parcours de demandeurs d’asile, de réfugiés, de travailleurs sociaux, de bénévoles, d’élus, de préfets, de diplomates… Je n’ai pas voulu faire un livre politique au sens classique, encore moins pour régler des comptes.

En revanche, vous expliquez à plusieurs reprises que les politiques migratoires restrictives ont des effets sur le droit d’asile, même si ce n’est pas la même chose…

P. B. : Oui, si j’ai livré ce témoignage, c’est aussi parce que j’espère que l’on pourra en tirer des leçons. Il faut impérativement préserver le droit d’asile dans sa spécificité. Protéger les persécutés et les victimes des guerres doit rester à part. Mais j’ai acquis la conviction que l’impensé de la politique migratoire dessert le droit d’asile. J’en livre quelques exemples, comme à travers cette rencontre avec de jeunes Ivoiriens lors d’une instruction de demande d’asile à Malte, après qu’ils soient arrivés sur un bateau de naufragés [1]. Dès lors que la politique migratoire est de plus en plus fermée, comme c’est le cas depuis quelques dizaines d’années, la seule porte ouverte est celle du droit d’asile. Il se trouve alors mis en accusation comme étant une potentielle porte d’entrée pour les migrants économiques. De mes six années à l’OFPRA, je tire la conviction qu’il faut respecter à 100 % le droit d’asile – et il y a encore du travail –, mais aussi repenser la politique migratoire.

Diriez-vous qu’il faut créer de nouveaux parcours qui prennent en compte plus de situations ?

P. B. : J’utilise la métaphore d’une maison à trois étages, qui représente finalement les règles de droit pour l’hospitalité dans nos pays. Le premier étage est le droit d’asile, qu’il faut respecter de manière absolue. Mais je pense qu’il faut compléter ce droit avec un droit humanitaire. Je livre plusieurs exemples, comme celui d’une mère guinéenne : douloureusement, nous avons dû opposer un refuse à sa demande, parce qu’elle et son fils ne relevaient pas du droit d’asile, mais ils étaient en situation de détresse évidente. Donc il faudrait pouvoir construire un deuxième étage, un droit humanitaire complémentaire et clair pour ces situations-là. Enfin, le troisième étage serait celui de la migratoire économique légale organisée, avec ses limites, c’est-à-dire que lorsque les personnes ne relèvent pas de ce critère-là elles ne doivent pas pouvoir rester sur le territoire national.

Quel bilan tirez-vous de vos six années à la direction de l’OFPRA et qu’espérez-vous pour le futur de l’agence ?

P. B. : Ça a été six années d’une intensité extrême. J’en tire d’abord la leçon que les solutions existent. Lorsque des femmes et des hommes se mobilisent – que ce soit des fonctionnaires ou des travailleurs sociaux, des élus, des associatifs – dans la bienveillance, la rigueur et le respect du droit, il est possible de faire progresser l’accueil des réfugiés, même dans un contexte qui est tout sauf simple. Malgré les inquiétudes, les doutes et les interrogations sociales, qu’il ne rend service à personne d’ignorer. Je retiens la force de ces mobilisations, dans ce qui est un combat vital. Car que serait une société qui fermerait la porte aux persécutés ?

J’ai l’espoir que ce qui a été construit pendant six ans constitue un socle pour faire progresser notre capacité à protéger les réfugiés et à favoriser l’accueil. Que ces femmes et ces hommes pleins de qualités que sont les officiers de protection de l’OFPRA pourront continuer à s’employer en France et un peu partout. Et que cette mobilisation prenne de plus en plus une dimension européenne, qui fait aujourd’hui défaut.

Propos recueillis par Sandrine Samii.

 

[1] « Un paradoxe s’impose dans toute sa crudité : nous allons faire accueillir principalement de jeunes Soudanais et Erythréens, parce qu’ils relèvent du droit d’asile. […] Alors que nous allons laisser là ces jeunes Ivoiriens qui pourraient sortir de la même école primaire que nous. »

 

À lire : Sur le fil de l’asile, Pascal Brice, éd. Fayard, 280 p., 19 €

Couverture du livre "Sur le fil de l'asile" (Pascal Brice, Fayard)

 

Photo : Pascal Brice © REUTERS/Christian Hartmann/Ed. Fayard

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