Sida : aux origines du mal

Sida : aux origines du mal

L'épidémie du sida trouve ses origines en Afrique centrale au début du XXe siècle. En un demi-siècle, elle a fait près de 40 millions de morts. Jacques Pépin, médecin professeur à l’université de Sherbrooke, a enquêté sur l'histoire de sa progression foudroyante à travers le monde, résultat d'un enchaînement de failles politiques, sociales et sanitaires. Dans Aux origines du Sida (éditions du Seuil), il pointe notamment la responsabilité de certaines politiques coloniales.

La journée mondiale de lutte contre le sida est organisée chaque 1er décembre. L’épidémie, découverte au cours des années 80, a été la plus meurtrière depuis la peste noire. En une trentaine d’années, elle a fait 39 millions de victimes à travers le monde. La multiplication des campagnes de santé publique a contribué à ralentir la propagation du virus. Néanmoins, le nombre de contaminations reste stable : en France en 2017, 6424 personnes se sont découvertes séropositives. Malgré la banalisation du sujet, il y a nécessité à faire une histoire commune de l’épidémie. Dans Aux origines du sida (Seuil), Jacques Pépin, médecin professeur à l’université de Sherbrooke, a remonté le fil de la progression spectaculaire du virus depuis son apparition au début du XXe siècle. Entre histoire sociale et politique, science et médecine, son enquête l’a conduit à observer le développement des sociétés coloniales et les failles sanitaires qui ont favorisé l’expansion mondiale du sida. Ainsi, les moyens déployés par la colonisation auraient été une étape fondamentale de sa transmission. Entretien.

Dans votre livre, vous écrivez que le sida est « l’épidémie la plus meurtrière depuis la peste noire qui dévasta l’Europe il y a cinq siècles ». Vous dites aussi que cette pandémie « nous a révélé dans quelle mesure notre Terre est devenue un village global ». Que voulez-vous dire par là ?

Jacques Pépin : À partir d’un seul chasseur ou d’une seule cuisinière infecté(e) en manipulant de la viande de chimpanzé dans un coin perdu de l’Afrique centrale il y a 100 ans, environ 78 millions de personnes se sont ensuite contaminées, dont la moitié sont déjà décédées, sur tous les continents, dans tous les pays. Au point qu’il y a 20 ans, les Nations Unies ont mis sur pied une agence spécifiquement dédiée au sida, le Conseil de Sécurité s’en est mêlé, etc. Tout ceci a pris du temps bien sûr, mais l’accélération de la transmission a été remarquable. Pendant le premier demi-siècle il y eut probablement moins de 5000 personnes infectées, et 78 millions durant le demi-siècle suivant.

La mondialisation du VIH a été facilitée par le développement sans précédent des modes de transport et la démocratisation de l’accès aux voyages internationaux. C’est dans ce sens-là que je crois qu’on peut dire que la terre est devenue un « village global », même si ce n’est pas ce que Marshall McLuhan avait en tête quand il a inventé cette expression.

Aux origines du sida est l’un des rares ouvrages à remonter aux sources du sida bien avant le début des années 80. C’est en effet à cette période qu’est identifié le « patient zéro », Gaëtan Dugas, un steward canadien. Pourquoi a-t-on concentré en sa personne le début de l’épidémie ?

J. P. : Dans un livre passionnant sur les débuts de l’épidémie aux USA (And the band played on), publié en 1988 par Randy Shilts, un journaliste de San Francisco, l’auteur parlait nommément de Gaétan Dugas à plusieurs reprises, le dépeignant comme un sadique qui infectait volontairement d’autres homosexuels dans un esprit de vengeance morbide. Puis sa maison d’édition a fait un coup de marketing en focalisant la promotion du livre autour de Dugas, maintenant accusé d’avoir introduit le virus aux USA (donc d’être le « patient zéro » pour ce pays). Il y avait quelques héros dans le livre, maintenant on ajoutait un coupable. La lutte entre le Bien et le Mal, c’est vendeur.

Personne dans le milieu médical n’a jamais cru que Dugas était vraiment le patient zéro pour les USA. Mais maintenant, nous en sommes certains grâce à des analyses génétiques du virus de Dugas, virus qui n’était manifestement pas un précurseur des autres souches de VIH circulant à la même époque à New York et San Francisco. Ces analyses furent possibles quand des chercheurs ont pu retrouver, dans les congélateurs des Centers for Disease Control à Atlanta, un prélèvement sanguin obtenu de Dugas lui-même en 1983. Et une biographie qui lui a été consacrée l’an dernier a démontré que Dugas n’était nullement le sadique dépeint par Shilts, quoi qu’il ait vécu un certain temps dans le déni, ce qui n’était pas inhabituel à cette époque.

Dans votre livre, vous établissez la transmission du virus du chimpanzé à l’homme au début du XXe siècle. Quel serait alors votre patient zéro ?

J. P. : Le patient zéro était soit un homme qui avait chassé un chimpanzé, soit une femme qui avait, dans son village, préparé cette viande de chimpanzé pour nourrir sa famille. Cet homme ou cette femme s’est coupé(e) accidentellement durant l’une ou l’autre manœuvre, le sang du chimpanzé est entré en contact avec la chair de cet individu, qui s’est infecté comme il arrivait jadis aux travailleurs de la santé qui se piquaient par mégarde avec une aiguille utilisée sur un sidéen. Toutes les autres hypothèses pour expliquer cette première transmission inter-espèces sont réfutées par un examen attentif des faits.

On est maintenant certain que ce patient zéro s’est infecté dans le sud-est du Cameroun ou dans la partie adjacente du Congo-Brazzaville. Donc un chasseur ou une cuisinière de cette région. A moins que ce patient zéro n’ait été un des soldats envoyés dans cette région du Cameroun pendant la grande guerre, soldat qui se serait infecté en chassant lui-même un chimpanzé pour ensuite ramener le virus à Léopoldville ou Brazzaville à la fin des hostilités.

La thèse de votre ouvrage est que la colonisation a joué un rôle premier dans la diffusion du virus du sida. Quelles ont été ses conséquences sociales, en termes notamment démographiques ?

J. P. : Premier effet de la colonisation européenne de l’Afrique centrale : l’urbanisation. On a créé des villes où les conditions de vie, et surtout la densité de population, étaient radicalement différentes de celles des villages traditionnels. Les pathogènes infectieux sont généralement plus contagieux en milieu urbain, pas seulement le VIH, à cause de cette densité de population. L’urbanisation de l’Afrique centrale a été phénoménale. À partir de 1940, la population de Léopoldville a doublé tous les 5 ans. Et ce n’est pas fini : Léopoldville comptait 500 000 habitants en 1960, aujourd’hui la population de Kinshasa augmente de 500 000 habitants à chaque année !

Ensuite, cette urbanisation, mais surtout les politiques coloniales de la Belgique et dans une moindre mesure de la France, ont créé dans ces villes nouvelles un énorme déséquilibre entre les sexes. Jusque dans les années 1950 il y avait à Léopoldville, parmi les célibataires et les divorcés, cinq fois plus d’hommes que de femmes. Naturellement, cette situation y a favorisé le développement du commerce du sexe. D’abord une prostitution à faible volume de clients et donc un risque relativement faible d’amplifier le VIH (des « femmes libres » qui avaient 3-4 clients réguliers qui revenaient chaque semaine), puis à partir de 1960 une prostitution à haut risque avec des femmes qui vendaient des faveurs sexuelles à plus de 1000 clients par année.

Vous n’imputez pas la diffusion du virus à des causes avant tout sexuelles, comme cela est généralement admis, mais médicales. Lesquelles ?

J. P. : Soyons prudents ici. Depuis fort longtemps, la transmission du VIH est essentiellement de nature sexuelle, même si surviennent encore ici et là des épidémies tragiques et inacceptables de VIH acquis par les soins de santé, par exemple ce qui vient de se passer à Rotadero, au Pakistan.

Mais je crois qu’avant les indépendances en Afrique francophone, donc avant 1960, la transmission iatrogène, c’est à dire transmise par des soins de santé, était tout aussi importante, sinon plus, que la transmission sexuelle. Au niveau de Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa), qui fut la véritable plaque tournante du développement de la pandémie, la transmission iatrogène du VIH durant la période coloniale ne fait aucun doute. Cependant, à partir de 1960 la transmission iatrogène s’est atténuée (progrès de la médecine, moins de médicaments intraveineux) tandis que la propagation sexuelle a pris le dessus (développement d’un nouveau type de prostitution, à haut débit et donc à haut risque de VIH).

Quand à ce qui s’est passé dans le terroir même du VIH (sud-est camerounais et partie contigüe du Congo-Brazzaville), ça dépend de la chronologie. Si le virus est passé du chimpanzé à l’humain vers 1920, pour arriver à Léopoldville un peu plus tard, comme on le croyait jusqu’à récemment, la transmission iatrogène aurait pu jouer un rôle significatif dès le départ, car les grandes campagnes de lutte contre les maladies tropicales, basées sur l’administration de médicaments intraveineux à des millions de personnes, ont pris leur essor dans les années 1920. Si par contre le virus est passé du chimpanzé à l’homme vers 1900-1910, pour arriver à Léopoldville vers 1920, il y eut alors moins d’opportunité pour la transmission iatrogène avant l’arrivée du pathogène dans la capitale du Congo belge, et c’est à Léopoldville que ce mécanisme a pris toute son importance.

Que serait-il arrivé sans cette accélération iatrogène du VIH à Léopoldville entre 1920 et 1960, surtout dans les années 1940 et 1950 ? Je crois que la transmission sexuelle aurait éventuellement permis au virus de prospérer, mais ceci serait survenu deux ou trois décennies plus tard, à une époque où les moyens technologiques alors disponibles auraient permis de reconnaitre bien plus tôt cette infection en émergence, et sans doute d’en limiter la propagation.

Vous mentionnez le parcours de Jonathan Mann, « qui marqua la première décennie de lutte contre le sida » : quelles ont été ses luttes et ses victoires ?

J. P. : Jonathan Mann, pendant les deux années qu’il a passées à la tête du « projet Sida » à Kinshasa (1984-86), a apporté une contribution majeure à la compréhension de la dynamique du VIH en Afrique. Son équipe de recherche a notamment démontré qu’en Afrique, toutes les personnes hétérosexuelles étaient à risque, et non seulement quelques groupes marginaux comme en Occident.

Puis lors de son passage à l’OMS, il a amené les autorités sanitaires de bien des pays à sortir de leur attitude de déni vis à vis du sida. Il faut reconnaitre qu’un problème existe avant de pouvoir tenter de le contrôler. Il a aussi contribué à diminuer la stigmatisation dont étaient victimes les personnes vivant avec le VIH.

Hélas, son action n’a pas eu beaucoup d’impact sur la transmission du virus, envers laquelle il avait développé une attitude fataliste. Je regrette surtout qu’il n’ait pas amené l’OMS et les gouvernements nationaux à développer des interventions ciblant les prostituées à travers toute l’Afrique, dès la fin des années 1980. Ceci aurait pu avoir un impact significatif sur la dissémination de l’agent causal du sida.

Propos recueillis par Eugénie Bourlet.

 

À lire : Aux origines du Sida. Enquête sur les racines coloniales d'une pandémie, Jacques Pépin, Seuil, 496 p., 24,9 €.

Couverture d'« Aux origines du Sida » (Seuil)

 

Photo : Des militants d'Act Up lors d'un die-in le 1 décembre 1996 à Marseille. © GEORGES GOBET / MEHDI FEDOUACH / AFP

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