Michel Winock : « Il ne faut pas enterrer la gauche trop vite »

Michel Winock : « Il ne faut pas enterrer la gauche trop vite »

L'historien Michel Winock a coordonné l'ouvrage Les figures de proue de la gauche. Robespierre y côtoie Louise Michel et Camus. Toutes les figures importantes des gauches depuis 1789 y sont racontées. Un éclairage intéressant sur ce qui constitue la singularité de la gauche à l'heure où celle-ci est en plein désarroi. Entretien.

Vous avez choisi comme titre, les figures de proue de « la » gauche, mais peut-on vraiment employer un singulier ? 

Michel Winock : C’est toute la question que pose cet ouvrage. Dès sa naissance, la Révolution, elle est profondément divisée : rivalités de personnes, rivalités d’idées, rivalités d’intérêts. Depuis les débuts de la IIIème République, la gauche a connu seulement cinq moments d’union, et qui furent assez brefs. Lors de la crise du 16 mai 1877, les républicains l’ont emporté contre les monarchistes grâce à une campagne d’union menée par Gambetta. L’union n’a pas duré. Très rapidement, il y a eu entre la gauche modérée et les radicaux une coupure, une division. L'année 1902 voit la victoire électorale du « bloc des gauches ». Nous sommes sur les suites de l’affaire Dreyfus. L’adversaire commun est  le nationalisme et le cléricalisme. Au sein du bloc des gauches, on trouve des radicaux, des socialistes et des républicains modérés… Cela ne va pas durer non plus. En 1905 est créé la SFIO, qui dans son acte de naissance déclare ne pas vouloir participer à un gouvernement bourgeois : lutte de classe et révolution ! 

Plus tard nait le front populaire en 1936, l’ennemi désigné est alors le fascisme. Pour la première fois, les communistes vont être alliés aux socialistes et aux radicaux. Ensemble, ils gagnent les élections mais deux ans plus tard c’est terminé car Il y a trop d’intérêts divergents entre les radicaux et les marxistes. Sous la IVème République, il n’y a pas d’union de la gauche mais le bref tripartisme, après quoi la guerre froide marginalise les communistes. Sous la Vème, la logique de l’élection présidentielle et de son second tour qui ne laisse en place que deux candidats favorise l’affrontement gauche-droite, et donc l’union. Une union autour d'un programme commun avec un seul candidat, François Mitterrand, échoue de très peu en 1974. Mais l’union est brisée en 1977. Sous Jospin, ce sera la gauche plurielle, elle se termine en 2002 avec l’absence de candidat de gauche au IIème tour. Il est donc difficile en histoire politique de parler de « la » gauche.

Si on transpose sur le plan culturel, pendant longtemps, a existé une culture de gauche commune : l’héritage de la Révolution française, les droits de l’homme, « liberté, égalité, fraternité », la laïcité. Cette dernière est longtemps, du reste, la ligne de partage la plus nette entre la gauche et la droite sous la IIIème République. Ce qui a compliqué les choses c’est que ces valeurs ont également été adoptées par la majeure partie de la droite politique depuis la Seconde guerre mondiale. La France libre, la Résistance, la naissance du MRP (démocrate chrétien), le gaullisme font basculer la droite naguère traditionnelle, conservatrice, cléricale, antirépublicaine dans le giron de la République. Prenez Simone Veil, qui n’est pas de gauche : peut-on dire qu’elle ne partage pas ces valeurs ? Non, bien sûr. Elles sont reconnues dans les statuts des partis de la droite républicaine. Ensuite la gauche a eu tendance à se définir par le socialisme (rupture avec le capitalisme, etc.), mais, une fois au pouvoir, après 1981, on a vu que cette « rupture » était chimérique. L’effondrement du communisme soviétique lui a donné le coup de grâce. Du même coup, une politique de gauche pouvait ressembler à une politique de droite : on l’a vu sous Mitterrand ; on l’a vu sous François Hollande. Il y aujourd’hui, et ce n’est pas nouveau, un problème d’identité de la gauche.  

Alors ? Comment répondre ? 

M. W. : En politique, c’est par l’ennemi qu’on se définit. L’ennemi le plus net, c’est évidemment le Rassemblement national, le populisme, le nationalisme. Mais Macron et son parti LREM lui a aussi déclaré la guerre. Alors, est-ce Macron lui-même ? Oui et non… Il fait une politique plutôt de droite mais en partie annoncée par le quinquennat précèdent, dans une sorte de continuité. Macron n’est pas l’ennemi de la gauche. Il reprend un certain nombre de ses valeurs traditionnelles et ne remet pas en question ses lois fondamentales. Il est douteux que les questions sociétales qui, sous François Hollande, ont divisé droite et gauche, opposent nettement les gauches et le parti majoritaire d’aujourd’hui. À mon avis, les gauches doivent se retrouver sur un projet de transition écologique ambitieux, sur l’impératif d’une justice sociale à définir clairement et sur une ambition européenne, l’Europe étant le seul cadre possible d’une grande politique.

Est-ce que les responsables de gauche devraient relire Jaurès ou Camus ?

M. W. : On ne perdra jamais son temps en relisant les deux ! Jaurès était révolutionnaire. Il croyait en un monde meilleur par la révolution mais, en même temps, il a, contre Jules Guesde, défendu les réformes qui pouvaient être votées dans le cadre de la République. Une attitude qui a été largement adoptée par ses successeurs. Camus, lui, est également une grande figure de gauche parce que tout en étant le défenseur des opprimés, il a été attentif au danger totalitaire. Très vite, alors qu’il avait été communiste à Alger dans sa jeunesse, dès ses éditoriaux du journal Combat après la guerre, il met en garde contre le Partic communiste pour éviter de passer d’une domination à une autre. Un peu comme un autre personnage : Proudhon, autre antitotalitaire (avant la lettre). 

Proudhon, pour lequel vous avez une vraie tendresse… 

MW : C’est presque du théâtre ! Il rencontre Marx à Paris et ils discutent des nuits entières. Marx admire Proudhon, l’auteur de Qu’est-ce que la propriété. Il veut absolument l’attirer à lui mais Marx est un hégélien, qui juge qu’au-delà du conflit socialisme/capitalisme, il y aura le triomphe de la société sans classe. Proudhon n’y croit pas et pense qu’il y aura toujours des tensions dans la société entre des contraires et qu'il ne faut pas les abolir, car elles provoquent les changements. La synthèse, dit-il, est toujours « gouvernementale ». De plus, il est hostile à l’enrégimentement des militants. Alors, quand Marx lui propose de créer une grande organisation internationale, il lui répond : « Cher monsieur Marx, je ne suis pas cet homme-là ». Proudhon est profondément libertaire. Pour lui, l’individu ne doit jamais accepter la soumission à une dictature, fût-elle pour la révolution. 

Quelles qualités faut-il pour figurer dans ce livre ?

M. W. : Mon souci premier a été de montrer la diversité, de Herriot à Laguiller. Herriot a été le chef du Cartel des gauche en 1924, ce n’est pas rien ! Il représente la gauche la plus droitière. À l’inverse, l’extrême gauche c’est aussi la gauche. La famille des trotskistes n’est pas négligeable, même s’ils sont toujours en guerre les uns contre les autres. Le trotskisme c’est une espérance communiste débarrassée du communisme soviétique. Il fallait lui faire une place. Laguiller était la meilleure figure. Elle a eu une grande popularité qui dépassait de loin son électorat. Entre Herriot et Laguiller, la marge est grande. 

Quelles sont pour vous les plus importants ? 

M. W. : Si on se concentre sur les politiques, je pense que c’est Condorcet ! Cette grande figure des Lumières condamné à mort par les robespierristes. Condorcet donne à la gauche son sens philosophique : la perfectibilité de l’homme et l’impératif de la raison contre la tradition, le choix de l’avenir contre le passé. Autre grande figure : Jaurès, bien sûr. Le Jaurès de l’affaire Dreyfus, l’humaniste, le grand républicain démocrate qui avait le souci de l’unité de la gauche. Sans doute, Léon Blum, une des lumières du parti socialiste. Enfin, Pierre Mendès France, qui a réveillé la gauche sous la IVème République. Il avait la probité, l’intelligence, l’honnêteté, le courage, la détermination. Mais il s’est mis en marge de l’Histoire par son refus intransigeant de la Vème République. 

Faut- il enterrer la gauche aujourd’hui ? 

M. W. : Non, il ne faut pas l’enterrer trop vite et cela pour deux raisons. La première est fonctionnelle : un régime démocratique se constitue sur une majorité et une opposition. Ce système binaire est nécessaire. Quand l’opposition a disparu ou est émiettée, l’alternance devient impossible, et l’alternance est la respiration de la démocratie représentative.

Oui, mais l’opposition peut ne pas être de gauche… 

M. W. : Je crois nécessaire que se reconstruise la polarité gauche-droite. C’est ainsi que fonctionne historiquement les grandes démocraties. Ce sont les valeurs portées par la gauche issues de la Révolution qui sont mises en danger aujourd’hui par les extrémismes, les populismes, les gens qui ne croient plus dans la démocratie, qui récusent la politique… Je crois que la gauche a un rôle à jouer, elle a la mission de restaurer un véritable esprit démocratique républicain. Le centrisme de Macron me paraît programmé pour devenir le futur grand parti de la droite, du centre droit ; la gauche, y compris les écologistes, devrait y trouver un espace où renaître. Encore faudrait-il qu’elle chasse ses vieux démons.

Dans une nouvelle édition, dans 50 ans, trouverons nous beaucoup de nouveaux noms ? 

M. W. : J’en suis bien certain. Et cette fois, les femmes ne seront plus en minorité !

Propos recueillis par Aurélie Marcireau.

 

À lire : Les figures de proue de la gauche depuis 1789, sous la direction de Michel Winock, Éditions Perrin, 435 p., 24,90 €

 

Photo : Michel Winock © Ed.Perrin

Grand entretien

Claire Marin © HANNAH ASSOULINE/Ed. de l'Observatoire

Claire Marin
Auteure de Rupture(s) (éd. de l'Observatoire)

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