Michaël Fœssel : « La France de 1938 était moins une démocratie faible qu'une société faiblement démocratique »

Michaël Fœssel : « La France de 1938 était moins une démocratie faible qu'une société faiblement démocratique »

Dans son dernier ouvrage, le philosophe Michaël Fœssel a effectué une plongée passionnante dans les articles de journaux français publiés en 1938. Son analyse l'a conduit avec Récidive. 1938 (paru aux éditions PUF) à observer des parallèles troublants entre les dérives démocratiques de l'époque et celles d'aujourd'hui, par le prisme original de leur traitement médiatique. Entretien. 

« L’impératif obsédant de "remettre la France au travail" a écrasé les imaginaires qui associent la politique à une forme quelconque de bonheur. Le travail pour le travail, la nation pour la nation, le budget pour le budget ou la France pour la France sont des formules si abstraitement creuses, et profitables à un si petit nombre, qu’elles n’entrent dans la tête des hommes que par la peur ». Ces lignes tirées du dernier ouvrage de Michaël Fœssel ne concernent pas notre présent mais relatent des évènements vieux de 80 ans, puisqu'ils ont eu lieu en 1938. De cette année, l'histoire a retenu l'Anschluss, invasion de l'Autriche par Hitler, ou la Nuit de cristal au cours de laquelle les Juifs ont été massivement persécutés en Allemagne. En France, les dirigeants auraient observé avec impuissance le comportement agressif des gouvernements autoritaires étrangers, comme paralysés. En faisant l'étude des journaux qui publiaient cette année-là, Michaël Fœssel a observé une réalité nationale bien différente témoignant de conflits sociaux accrus et de politiques d'austérité dans une société française en pleine crise. Un constat qui éclaire différemment le passé et trouble notre vision du présent avec lequel de nombreux parallèles se dessinent subtilement dans l'analyse du philosophe devenu historien. Nous l'avons interrogé sur sa démarche à l'origine de nombreuses surprises. 

Vous écrivez : « J’ai rencontré 1938, je n’en ai pas fait l’étude ». Quelle a été votre rencontre avec 1938 ? 

Michaël Fœssel : Je suis tombé sur l'année 1938 un peu par hasard. En lisant sur internet l'un des derniers numéros de l'hebdomadaire pro-nazi et fanatiquement antisémite Je suis partout, je suis tombé sur un article particulièrement glaçant. L'auteur fait le bilan d'une guerre qu'il sait perdue pour lui, mais il met dans la bouche d'un enfant ce qu'il juge être la victoire du fascisme : en Europe, du moins « N'a pus de Juifs ». J'ai voulu comprendre comment, sur un plan pour ainsi dire « littéraire », il avait été possible d'en arriver à un tel degré de cynisme. Je me suis souvenu que Je suis partout existait avant la guerre et j'ai commencé à écumer la presse française des années 1930. Je me suis rapidement aperçu que 1938 marquait une radicalisation du discours : c'est l'année où, pour la première fois, Je suis partout publie un dossier consacré à la « question juive ». De fil en aiguille, j'ai consulté les autres journaux et je suis allé de surprise en surprise. Non seulement par rapport aux événements, mais aussi par rapport à la langue qui les présente. De 1938, je connaissais les accords de Munich et la supposée faiblesse des démocraties face aux régimes totalitaires. Je me suis rendu compte que la France de 1938 était moins une démocratie faible qu'une société faiblement démocratique.

Vous évoquez entre 1938 et 2018 non pas un « retour à », comme les politiques peuvent l’invoquer parfois vis à vis de phénomènes similaires (montée des régimes autoritaires, augmentation des actes antisémites…), mais une « récidive » ou une « analogie ». Comment définissez-vous ce rapport particulier entre ces deux périodes ?

M. F. : Le terme « récidive » renvoie à l'impression subjective qui a accompagné mon enquête. Il désigne bien sûr le retour d'une maladie à deux périodes distinctes de la vie organique d'un corps. Il renvoie aussi à la répétition d'une faute, avec cette circonstance aggravante que l'on connaît ses effets. Il signifie enfin cet étrange sentiment que j'ai eu, pendant les mois où je lisais quotidiennement la presse de l'époque, de vivre en 1938 plutôt qu'en 2018. Il ne s'agit évidemment pas d'un « retour des années 30 » puisque rien ne se répète dans l'histoire à l'identique, ou même sous une forme similaire. En revanche, les effets au long cours d'une crise générale du capitalisme sur la démocratie (1929 alors, 2007 pour nous) m'ont paru saisissants. Je livre ces échos en laissant au lecteur le soin de juger.

Le terme « analogie » renvoie à la conclusion du livre, celle où je formule une hypothèse relative à ce que nous vivons. Une analogie n'est pas une ressemblance, mais une égalité de rapports entre des réalités hétérogènes. En 1938, une République en danger prend des mesures économiques, sociales et institutionnelles de plus en plus autoritaires pour faire face aux dangers venus de pays totalitaires et à la récession consécutive à la crise de 1929. Bien que la situation ait radicalement changé, je pense que les mesures adoptées depuis une dizaine d'années en France en matière économique comme sur le plan sécuritaire ne constituent pas le meilleur obstacle à la montée des extrémismes nationalistes. Au contraire, elles rendent imaginables leur percée en accoutumant la société à ces solutions autoritaires.

Le 21 août 1938, Edouard Daladier, président du Conseil, parle de remettre d’urgence « la France au travail ». Pourquoi invoque-t-il alors ce « sens de l’effort » que l’on retrouve aujourd’hui dans le discours politique présidentiel ?

M. F. : La France de 1938, je l'ai dit, traverse une période de récession, comme, du reste, l'Europe entière. L'explication dominante, celle qui sera adoptée finalement par Daladier, est que les réformes du Front populaire sont la cause de cette mauvaise passe. Le gouvernement qui réunit le centre et la droite fait alors le choix de défaire les acquis sociaux de 1936 (particulièrement la loi su les quarante heures), il facilite les conditions du licenciement, procède à des coupes sombres dans la dépense publique et augmente la fiscalité sur le travail. Ce plan d'austérité est justifié par des arguments économiques (déjà discutables), mais j'ai été surtout sensible à la dimension quasi-morale qui l'accompagne. Tout se passe comme si la classe ouvrière et les salariés étaient présentés comme les principaux coupables de la crise, en raison de leur hédonisme inconscient. Blum perçoit très bien qu'il s'agit autant de mesures symboliques de revanche à l'égard du Front populaire que d'une politique économique rationnelle. Il faut renouer avec l'« effort » pour faire face à des pays comme l'Allemagne ou l'Italie où il n'existe ni durée légale du travail ni syndicats. Mais se met aussi en place une mystique du travail censée sauver la France de la décadence.

Vous écrivez : « Le détour par 1938 permet de voir en accéléré une démocratie qui prétend se défendre en empruntant les armes de ses adversaires les plus acharnés ». Quelles sont ces armes ?

M. F. : La première d'entre elles, celle qui m'a le plus étonnée, est de nature institutionnelle. On présente souvent la IIIème République comme le triomphe des palabres parlementaires indéfinis. Or, en 1938, la quasi-totalité des mesures sont prises par « décrets-loi », donc par un pouvoir exécutif qui ne réunit plus le Parlement que pour le vote des « pleins pouvoirs ». On assiste à une présidentialisation du pouvoir (autour de la personne de Daladier) inédite en période de paix. A cela s'ajoute une répression très forte de la tentative de grève générale de novembre en réaction aux décrets-lois économiques et sociaux. L'argument est toujours le même : « sous l'oeil d'Hitler » (formule récurrente cette année-là), la France n'a plus les moyens de ses propres institutions démocratiques. Non pas d'abord parce qu'il faut faire la guerre à l'Allemagne (Daladier est un des seuls, avec Blum, à le penser même s'il veut gagner du temps), mais parce que, dit-on, la période n'est plus aux discussions démocratiques, mais à l'union nationale.

Vous évoquez le 6 juillet 1938 une conférence internationale à Évian sur l’accueil des réfugiés. Pourquoi ne l’a-t-on pas retenue ?

M. F. : Rien n'est fait, déjà à l'époque, pour que l'on apprenne son existence. Je la connaissais grâce à Hannah Arendt qui l'évoque dans son livre sur le totalitarisme, et j'ai eu du mal à en trouver la trace dans la presse de 1938 qui l'évoque sous formes d'entrefilets. En raison de l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne (qui sera suivie par l'abandon de la Tchécoslovaquie en septembre), nombre de Juifs sont dans l'obligation de fuir le Reich. La conférence d'Evian, qui réunit entre autres la France, l'Angleterre et les Etats-Unis, a pour but de faire face à cette nouvelle crise migratoire. Elle débouchera sur le refus s'accueillir de nouveaux réfugiés (« la France a déjà beaucoup fait » dit-on), en sorte que l'année suivante des bateaux pleins de réfugiés erreront entre l'Europe et les Etats-Unis, se voyant refuser l'accès aux ports. D'une manière générale, l'année 1938 est marquée par une série impressionnante de décrets lois de plus en plus hostiles à l'accueil des étrangers, pénalisant l'entraide et facilitant les conditions de la déchéance de nationalité. Arendt voit dans cette politique des démocraties une forme de « contamination totalitaire ». J'en ai pris la mesure dans la presse de l'époque où, à quelques exceptions près, une xénophobie généralisée vient se greffer sur l'antisémitisme traditionnel de l'extrême droite.

Il y a dans les journaux français en 1938 une véritable guerre des mots, et déjà, des mises en garde de tous les côtés contre les « fausses nouvelles ». Quel rôle ont pu manquer les médias d’alors ?

M. F. : En effet, le thème des « fausses nouvelles » vient au premier plan au moment de la crise des Sudètes : l'extrême droite affirme que l'intoxication vient de Moscou, le parti communiste, alors qu'elle a pour origine Berlin. Merleau-Ponty racontera plus tard qu'en 1938 plus personne ne croyait aux « faits » et que cela explique en partie l'atmosphère munichoise qui règne à ce moment de l'histoire. Plus généralement, la presse de 1938 est très majoritairement conservatrice et hostile par principe à une guerre contre l'Allemagne. Je cite une exception de taille : Henri de Kérillis, député de Neuilly et réactionnaire de premier ordre. Mais Kérillis fait passer son patriotisme avant sa détestation de la république : il créé un petit journal (L'Époque) tout à fait prophétique sur le risque nazi. Avec certaines autres figures (Blum, le communiste Gabriel Péri, le catholique Bernanos…), Kérillis se soumet à un devoir de vérité qui lui permet de prendre la mesure des dangers réels. Il faut avouer que, pour le reste, la presse est surtout marquée par une fuite en avant dans la demande d'autorité. Le sentiment que la « fête est finie » (la fête désignant le Front populaire) l'emporte partout, comme la quête éperdue d'un chef susceptible de sauver la France. Ce chef, la France le trouvera en 1940 sans que cela ne lui garantisse le moins du monde le salut.

Propos recueillis par Eugénie Bourlet. 

 

À lire : Récidive. 1938, Michaël Foessel, éd. PUF, 192 p., 15 €

 

Photo : FOESSEL Michael © Hannah Assouline/Ed. PUF

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