Guillaume Ancel : « L'histoire du rôle de la France dans le génocide des Tutsi a été jusqu'ici celle d'un déni »

Guillaume Ancel : « L'histoire du rôle de la France dans le génocide des Tutsi a été jusqu'ici celle d'un déni »

Ancien officier de la Force d'Action Rapide dédié à la Légion étrangère, Guillaume Ancel est l'auteur de Rwanda, la fin du silence, mémoires dans lesquels il revient sur l'opération Turquoise. Cette intervention militaire française au Rwanda a été réalisée en juin 1994 dans le sillage du dernier génocide du XXe siècle, qui a fait plus de 800 000 victimes. Vingt-cinq ans après, il appelle à faire la lumière sur le rôle, selon lui, coupable de certains dignitaires français pour une vérité historique enfin libérée du déni.

Vous avez signé récemment une tribune dans Libération demandant la transparence et l’ouverture des archives qui peuvent notamment mettre en cause le rôle d’anciens responsables politiques français vis à vis de ces trois mois d’exactions qui ont eu lieu au Rwanda en 1994. À la fin de votre livre, vous retracez également l’histoire de ce « silence » auquel il est si difficile de mettre fin. Comment est-il possible selon vous que, 25 ans après le génocide, la mise en place d’une commission et d’un accès aux archives de l’Etat français soit encore si problématique ?

Guillaume Ancel : L’histoire du rôle de la France dans le génocide des Tutsi a été jusqu’ici celle d’un déni. Un déni de démocratie pour commencer, tant les décisions politiques réellement prises n’ont fait l’objet d’aucun débat contradictoire et sont restées secrètes pour la plupart. Un déni de la vérité ensuite, quand 25 ans après les faits, ces mêmes décideurs continuent à raconter une fable sans rapport avec la réalité. Pire encore, ils essaient même d’inverser les responsabilités en transformant les bourreaux en victimes dans un langage révisionniste qui nous renvoie au pire. Un déni de la vie enfin, car c’est un million de morts dont il s’agit, dans un drame que nous aurions dû empêcher. Et ce n’est pas ce que nous avons fait. 

Alors depuis 25 ans, les archives d’une opération – présentée comme humanitaire – sont bouclées... comme s’il ne fallait surtout pas que les Français sachent ce qui a été commis en leur nom. Mais il s’agit surtout pour une poignée de décideurs d’échapper à leurs responsabilités quand bien même ils invoquent l’honneur de la France qu’ils ont en réalité meurtrie. L’annonce par le président Emmanuel Macron d’une commission d’historiens sur le sujet, 25 ans après les faits, est en soi une reconnaissance. Mais au-delà de l’effet d’annonce, j’espère surtout que cette nouvelle génération au pouvoir aura maintenant le courage de regarder la réalité en face plutôt que de l’enterrer comme l’ont fait messieurs Védrine ou Lanxade pour se protéger. 

Stéphane Audouin-Rouzeau, historien reconnu de l’histoire du génocide rwandais, qui a rédigé la préface de votre livre est absent de cette commission créée par le gouvernement en place. Qu'en pensez-vous ?

G. A. : C’est un message contradictoire que d’écarter de cette commission Stéphane Audoin-Rouzeau et Hélène Dumas qui travaillent depuis des années sur ce sujet douloureux et qui ont largement contribué à la prise de position courageuse de l’Elysée de la créer aujourd'hui. C’est donc Vincent Duclert qui la présidera et qui portera la lourde responsabilité d’exhumer ce sujet du rôle de la France dans le génocide des Tutsi. 

« J’étais le responsable des frappes aériennes, il me propose de devenir « responsable des frappes humanitaires », ironisant sur la tonalité nouvelle et un peu surprenante de notre intervention, car c’est la première fois que nous entendons parler d’humanitaire » : pourquoi avoir été surpris par la dimension humanitaire nouvelle de votre mission ? Qu’est ce que cela signifiait alors ?

G. A. : Comme je le raconte dans Rwanda, la fin du silence, mon témoignage sur la réalité de cette opération, nous avons toujours été dans la duplicité au Rwanda. L’affichage humanitaire servait surtout à camoufler une opération qui protégeait la fuite des génocidaires. Nous étions en effet partis pour une mission de guerre, pour combattre les soldats du Front Patriotique Rwandais (FPR) qui étaient les ennemis de ceux qui commettaient sous nos yeux encore le génocide. Curieuse intervention humanitaire que cette opération Turquoise qui ne s’en est jamais prise aux génocidaires...

« Je ne comprends pas que, en ayant brusquement retiré notre soutien à un régime extrémiste, nous leur ayons laissé les mains libres pour continuer à nuire… » : pouvez-vous préciser ces deux moments successifs de la politique étrangère française au Rwanda ?

G. A. : En fait, nous n’avons pas cessé de soutenir ce gouvernement génocidaire, qui n’a d’ailleurs jamais été condamné publiquement par l’Etat français. Il s’est même abrité dans la « zone humanitaire sûre », protégée par l’opération Turquoise, pour s’enfuir au Zaïre et continuer sa « résistance » alors qu’il venait de faire massacrer un million de personnes en 100 jours, 15 fois Ouradour sur Glane pendant trois mois et dix jours. De même que nombre de ces génocidaires sont réfugiés en France qui tarde à les juger ou les extrader. C’est une forme d’impunité que nous leur avons offerte, au nom de quoi ?

Il y a dans votre livre un épisode parmi d’autres, surprenant, au cours duquel on vous demande d’aller dans le village de Kagano, un endroit décrit comme un havre de paix alors que la réalité est autre. Pourquoi vous demander de vous rendre là-bas ?

G. A. : C’était censé être un havre de paix, mais les apparences paisibles de ce village cachaient une implacable entreprise de liquidation des Tutsi, conduite par le bourgmestre et avec la bénédiction du prêtre. Ce dernier me racontait même comment leurs victimes ne courraient pas assez vite pour échapper au massacre. C’était peut-être l’image que nous voulions avoir, une paix retrouvée au prix d’un drame qu’il suffisait de ne pas regarder... C’est d’ailleurs comme cela que résonnent toujours certains décideurs de l’époque qui n’ont manifestement pas conscience qu’ils ont soutenu des barbares dignes des nazis.

Vous avez écrit ces mémoires de l’opération Turquoise effectuée en juin 1994 une dizaine d’années après. Pouvez-vous revenir sur ce travail d’écriture et ce qu’il vous a apporté ?

G. A. : Ce travail d’écriture m’a surtout rapporté des ennuis... mais il était important que je publie l’intégralité de mon témoignage pour plusieurs raisons. Cette publication me préservait des menaces de ceux qui étaient tentés de me faire taire avec des méthodes dignes des pires sociétés. Ce témoignage a créé une brèche dans la culture du silence, propre à l’armée française et qui se transforme avec le temps en amnésie collective. À mon sens, il protège mes compagnons d’armes dont j’ai montré qu’ils ont fait avec professionnalisme ce que d’autres leur demandaient. Se taire est d’autant plus dangereux que cela autorise la reproduction de tels drames. 

Enfin, j’ai eu la chance d’être publié par les Belles Lettres, qui est un éditeur aussi sérieux que rigoureux. Ce livre, qui relate simplement ce que j’ai fait sur le terrain loin des stratèges glacés de l’Elysée, est ma modeste contribution à la recherche de la vérité, qui est une aventure sans fin. 

Propos recueillis par Eugénie Bourlet. 

 

À lire : Rwanda, la fin du silence, Guillaume Ancel, Les Belles Lettres, 250 p., 21€

Photo : Commémoration au Stade Amahoro à Kigali pour les 25 ans du génocide rwandais, le 7 avril 2019 © Yasuyoshi CHIBA/AFP

Nos livres

Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

Offrez un abonnement au Nouveau Magazine littéraire

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

DÉCEMBRE :

► Entretien avec David Djaïz, auteur de Slow Démocratie (Allary) : complément de la brève « La place de la nation »

NOVEMBRE :

 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

► Paradoxale promesse : critique du dernier essai de Vincent Peillon