« L'art queer est l'art politique et prospectif d'aujourd'hui »

« L'art queer est l'art politique et prospectif d'aujourd'hui »

Dans Pour une esthétique de l'émancipation (éditions B42), Isabelle Alfonsi regroupe les œuvres d'artistes de plusieurs périodes, des années 20 à l'aube du XXIe siècle, sous le nom d'art queer. Claude Cahun, Yvonne Rainer, Michel Journiac, Lynda Benglis... autant de noms qui, impliqués dans des réflexions politiques et sociales, participent à l'élaboration d'une « contre » histoire de l'art, à rebours des standards de l'art contemporain. L'autrice nous explique sa démarche. 

« Pouvons-nous trouver dans les œuvres d’art, dans certaines productions esthétiques, un relais à nos désirs politiques ? » : cet objectif anime les recherches d'Isabelle Alfonsi, directrice d’une galerie d’art contemporain à Belleville et conférencière, qui publie Pour une esthétique de l’émancipation (éditions B42). Avec cet essai original, elle élabore une forme de « contre » histoire de l’art à l’appui d'œuvres qu'elle regroupe au sein d'une filiation, ou « lignée » — selon un concept emprunté à Geneviève Fraisse, préfacière de l’ouvrage — d’un art queer. Revendiquer des manières multiples de vivre le genre et la sexualité hors de l’hétéronormativité, donner du sens à la communauté et au vivre ensemble au-delà des identités individuelles : ces principes constitutifs des mouvements queer s’expriment chez certains artistes dès les années 20. Les photographies de Lucy Schwob (véritable nom de Claude Cahun) et Suzanne Malherbe, le No Manifesto et les films d’Yvonne Rainer, les photographies de Lynda Benglis, les installations de Michel Journiac, les œuvres de Felix Gonzalez-Torres ou de José E.Muñoz… Autant d’exemples qui bouleversent une vision marchandisée de l’art contemporain en abolissant les frontières entre l’artiste et le spectateur, entre les arts eux-mêmes, délivrant une réflexion politique. À travers quatre moments de l’histoire des mouvements sociaux, Isabelle Alfonsi trace les grands chapitres d’une « lignée » de l’art queer : les années 20, période de militantisme pour la cause homosexuelle ; les années 60, décennie des mouvements civiques, de libération sexuelle et féministes ; les années 80 en France, au cours desquelles les mouvements de libération homosexuelle évoluent pendant la crise du sida ; enfin, les années 90 aux Etats-Unis, au cours desquelles adviennent des guerres de représentation, toujours en pleine crise du sida, et la fondation d’un art queer explicite. Elle revient avec nous sur cet essai dans lequel l'art et la politique deviennent indissociables. 

 

En quoi la notion queer dépasse-t-elle la sphère de l’identité ? 

Isabelle Alfonsi : Je pense que les questionnements queer sont cruciaux pour tous et toutes, quelles que soient nos pratiques sexuelles et nos identifications. Pour moi, les questions queer sont politiques, plus qu'identitaires. Tout.e.s les artistes dont je parle dans le livre ne sont pas « queer », si on considère la question queer uniquement du point de vue de l'identité. Lynda Benglis, par exemple, est une femme blanche hétérosexuelle. Mais je pense que ce qu'elle réalise est une forme d'art queer, car son travail inclut des éléments qui a posteriori peuvent être lus comme tels : une attention aux sexualités comme pratiques de liberté et pratiques créatives, qui accompagne l’émergence d’un féminisme « pro-sexe ». 

Le mouvement queer naît de ces revendications politiques qui éclosent dans les communautés homosexuelles en pleine crise du sida, en réponse aux politiques réactionnaires, après une période d'euphorie et de libération propres aux années 70. C'est un moment où les personnes qui sont désignées comme minorités sexuelles affirment une volonté commune d'action. Ces politiques réactionnaires ont conduit à des questionnements théoriques fondamentaux pour le développement des études de genre qui ont beaucoup emprunté aux écrits de Foucault, notamment ce qu’il a pu dire sur la sexualité en tant qu’endroit de créativité dans les interviews qu'il a données tardivement... La question de la libération sexuelle est complexe. Déjà dans les années 70, Foucault critique cette notion : libération pour qui ? De quoi ? Une fois qu'on s'est libéré sexuellement, ne convient-il pas de se libérer du sexe ? Les mouvements queer adoptent cette façon de penser et revendiquent un héritage foucaldien.

Une des théoriciennes les plus importantes de la question queer est Gayle Rubin, qui révèle les normes sexuelles qui nous régissent et s’inscrit ainsi dans le sillage de la penseuse Monique Wittig : elle affirme qu'il faut sortir de la pensée straight définie par cette dernière, c'est à dire de la norme implicite de l'hétérosexualité qui régit nos sociétés. Tout cela a résonné avec une actualité très forte pour les militants et militantes de la fin des années 80 dont les sexualités dites « déviantes » étaient pointées du doigt comme étant la cause de l’épidémie du sida, et a nourri la pensée qui prenait forme au même moment (en particulier les ouvrages de Judith Butler et d’Eve Kosofsky-Sedgwick parus en 1990). 

Les questions queer se sont alors organisées autour de points de convergence liés aux luttes politiques et à la définition du mouvement dans la lutte : la contestation des normes sexuelles implicites, la pratique de l’antiracisme, le féminisme, une attention particulière portée aux pratiques anarchistes, la critique du capitalisme et les questions de communauté et d’organisation collective...

Comment cela rejoint-il les préoccupations du monde artistique auquel vous vous intéressez plus précisément ?

I. A. : Les artistes dont je parle, notamment Claude Cahun, Michel Journiac et Lynda Benglis, apparaissent avant le mouvement queer. Il ne s'agit pas de « plaquer » des idées qui sont apparues plus récemment sur les pratiques d’artistes ayant vécu un demi-siècle plus tôt, mais de réaliser que certaines idées ont toujours été là. Chez ces artistes que je considère comme « mes ami.e.s du passé », pour citer Pauline Boudry et Renate Lorenz, qu'est-ce qui était déjà là et qui pouvait « annoncer » les mouvements queer ? Quelles idées traversent le XXe siècle pour nourrir l’imaginaire queer du début du XXIe siècle ?

Il faut abandonner cette idée selon laquelle l'histoire de l’art s’écrit à travers l’établissement d’une liste de personnalités, marquées par le sceau du génie et ce quasiment dès leur naissance. Un grand nombre de biographies d’artistes abondent en ce sens. Il nous faut sortir de cette illusion-là. Bien sûr qu'il y a des artistes très doué.e.s… mais réduire l’histoire à des récits individuels, c'est évacuer les questions politiques. Dès que l'on voit l'histoire comme une suite d'évènements et d'individus isolés, on sort de ce qui fait commun et cela empêche de raconter les histoires des mouvements et des collectifs. Or, je pense qu'on a cruellement besoin de cela aujourd'hui. 

Aucun art n'est totalement détaché de son contexte politique quand il apparaît, ce sont les récits qui l’autonomisent, et notamment ceux que le marché autorise (car une œuvre semble plus simple à vendre quand elle ressemble à un objet de décoration plutôt qu’à un témoignage culturel complexe). Si on prend l’exemple de la peinture abstraite occidentale, elle apparait au début du XXe siècle, à l’aube de la Première Guerre mondiale, à un moment où personne ne peut ignorer les questions politiques. La naissance de l'art abstrait, c'est une volonté de casser les traditions, une démarche révolutionnaire. Si l'on nous présente une toile abstraite de cette époque aujourd'hui sans nous raconter tout cela, on ne réalise pas l’ancrage politique de ces œuvres. Or, l'art abstrait n'est pas du tout « abstrait » des questions politiques. 

Comment avez-vous identifié ces grands moments de l’histoire de l’art queer que vous décrivez ?

I. A. : À l’origine du texte, il y a une série de conférences que j'avais données à la médiathèque d'Ivry-sur-Seine, en partenariat avec le Crédac, le centre d'art de la ville, qui m'avait invitée à réaliser une série de conférences sur les relations entre l’art et les questions de genre. J'ai écrit les conférences au fil d'une année et je suis allée progressivement vers la notion d'art queer. L'ouvrage Art queer de Renate Lorenz, paru dans la collection dirigée par Mathieu Kleyebe Abonnenc dans laquelle mon livre est publié aux éditions B42, et sur lequel j’ai travaillé, a été mon point de départ. C’est important pour moi que ces recherches et le livre qui en résulte aient été faits en collaboration avec ma « famille » intellectuelle et notamment certain.e.s des artistes que la galerie représente. 

Il y a vis-à-vis de l'art une forme d'immédiateté, de spontanéité, plus qu'avec un livre, par exemple, qu'il faut au moins ouvrir et commencer à lire. On a des intuitions fortes vis-à-vis des œuvres. Certaines œuvres nous parlent, sans que l'on sache tout de suite pour quelles raisons intellectuelles, psychologiques, sociologiques... elles nous attirent. Les mots pour le dire viennent après, et parfois, longtemps après. Je me suis donc demandé pourquoi ces artistes m'avaient particulièrement transportée, et au gré de mes recherches, je leur ai trouvé quelque chose en commun. Choisir Claude Cahun, Michel Journiac, Lynda Benglis, ou Felix Gonzalez-Torres comme annonciateur.rice.s de l’art queer, cela revient à défendre un point de vue situé dans l’écriture de l’histoire de l’art. Personne ne peut écrire une Histoire exhaustive, avec un grand H. C'est ce que j'ai essayé de rendre explicite dans l’introduction du livre. J'assume complètement le côté singulier de cette lignée et la pensée de Geneviève Fraisse est importante pour cela. Dans son dernier livre (La suite de l’Histoire, éditions du Seuil, 2019), elle l'explique vraiment très clairement. Pour elle, construire une lignée, c'est trouver sa place dans le monde. 

Les artistes que vous présentez se révèlent à l’avant-garde de théories de philosophie sociale et politique que l’on ne lit que des dizaines d’années plus tard… L’art queer précède-t-il nécessairement des questionnements politiques ?

I. A. : Les œuvres reflètent les préoccupations qu'ont eues les artistes à cette époque-là. Le cœur du livre, c'est de faire entendre l'idée qu'un art politique, et en l'occurrence un art queer, ce n'est pas juste insérer des messages politiques dans l'art : c'est parce que ces artistes ont eu des engagements politiques et personnels très forts, que certain.e.s ont été des militant.e.s féministes et homosexuel.le.s, que leurs œuvres ont aussi l'air avant-gardistes. L'engagement politique n'est pas forcément exprimé explicitement dans l'œuvre : l'œuvre est un signe de ce qui meut les artistes dans leur vie. 

Je ne dirais pas que les artistes lié.e.s aux mouvements queer sont forcément des précurseurs. Ils sont porteurs et porteuses d'engagements, d’idées qui sont celles de leur temps. Simplement, notre vision partielle et partiale de l'histoire nécessite de relire sans cesse le passé pour y chercher ce qui n’est pas toujours raconté. Mes recherches m'ont appris par exemple comment les discussions sur les identités sexuelles ont été très importantes dans les années 20 en Europe, ce dont je n’avais aucune idée. Dire que ces artistes sont précurseur.e.s serait retomber dans la narration d’une Histoire qui s’écrit comme une progression dans le temps menée par des individus exceptionnels. Les arts visuels ont un langage qui leur est propre, qui fait qu'ils gardent une part de mystère. Ils refusent l'injonction de la transparence, revendiquent un droit à l'opacité. Il y a de la ruse aussi dans l'art. Les artistes peuvent faire passer des sensations qui ne pourraient pas être exprimées autrement. 

« Il m’apparaît clair qu’au-delà de la définition d’un art queer, c’est sa capacité à proposer une nouvelle représentation de notre monde qui me passionne, d’être l’art politique et prospectif d’aujourd’hui » : pourquoi l’art queer correspond-il selon vous le mieux à l’expression de notre temps ?

I. A. : C'est extrêmement difficile de parler du contemporain, on manque de recul pour cela. Il y a tellement de façons différentes de considérer l'art qu'il faudra attendre plusieurs dizaines d'années pour savoir ce qui a finalement été marquant pour l’époque. 

Je ne suis pas aussi critique des notions d'universel que peuvent l'être parfois les militant.e.s queer. J'emprunte à nouveau à Geneviève Fraisse pour dire que l'on a tous et toutes le droit à l'universel, que nos propos peuvent s’adresser à tout le monde. C’est une question soulevée par le féminisme depuis toujours : pourquoi les femmes ne se sont pas senties légitimes pendant longtemps d’écrire depuis leur subjectivité ? Parce que cette dernière était toujours vue comme anecdotique, inintéressante. Les féminismes tentent de construire une place pour la parole de toutes les femmes.

Après la chute de l’Union soviétique et la disqualification d’une certaine idée du communisme, les mouvements queer proposent de donner sens au collectif d’une manière inédite pour les jeunes générations. Il est aussi fondamental de s'approprier les questions queer dans le domaine sexuel, de réfléchir sur la manière dont on a envie de vivre nos sexualités, pour s’éloigner de la norme hétérosexuelle et pouvoir les redéfinir comme on le souhaite. Les artistes qui travaillent sur les représentations de cela, qui ont ce pouvoir de représenter ont un rôle crucial. Ils et elles nous invitent à nous interroger profondément sur ce qui nous a constitué.e.s et en définitive, à nous émanciper individuellement et collectivement. 

Propos recueillis par Eugénie Bourlet.

 

À lire : Pour une esthétique de l'émancipation : construire les lignées d'un art queer, Isabelle Alfonsi, Préface de Geneviève Fraisse, B42, 160p., 22€.

Photo : Isabelle Alfonsi © Matt Taylor, DR. 

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF