Reprendre la question de la maternité dans une perspective féministe

Reprendre la question de la maternité dans une perspective féministe

Camille Froidevaux-Metterie est professeure de science politique et chargée de mission égalité-diversité à l’Université de Reims Champagne-Ardenne. Elle vient de faire paraître Le corps des femmes. La bataille de l'intime (Philosophie magazine Éditeur), dans lequel elle explore les thématiques corporelles au cœur des débats et des luttes féministes contemporaines. 

Quelle place occupe le thème de la maternité dans l’histoire de la philosophie ?

Camille Froidevaux-Metterie : C’est Aristote qui a posé le cadre théorique qui sera celui de la maternité à travers les siècles : elle est définie comme une fonction qui cantonne les femmes dans la sphère domestique. Capables seulement d’enfanter, les femmes doivent être tenues éloignées des occupations de l’esprit qui gaspilleraient inutilement leurs forces. Cette division sexuée et hiérarchisée du monde (privé-féminin v. public-masculin) sera reproduite jusque dans la modernité. Rousseau lui-même se l’approprie et la renforce en faisant de la famille patriarcale la condition de la société démocratique. On ne s’étonnera donc pas de ce que les premières féministes de la seconde moitié du XIXe siècle, se fondent sur des arguments maternalistes : c’est au nom de leur contribution sociale en tant que mères et éducatrices des futurs citoyens que les suffragistes revendiquent les droits civils et politiques. 

Simone de Beauvoir est la première à remettre en cause l’évidence du destin maternel des femmes ?

C. F-M. : En dénonçant les ressorts corporels de la soumission féminine, Simone de Beauvoir place en effet l’accent sur ce drame que constitue la grossesse pour les femmes qu’elle maintient dans l’immanence d’une condition de servitude. Publié en 1949, bien avant que les femmes puissent maitriser la procréation, Le Deuxième sexe fait de la condition maternelle la pire des abominations, la future mère étant à la fois « aliénée dans son corps et dans sa dignité sociale ». Dans les années 1970, les féministes de la Deuxième vague vont réclamer que les femmes puissent prendre le contrôle de leur nature procréatrice grâce aux droits à la contraception et à l’avortement. Elles enclenchent de ce fait une vraie mutation anthropologique : d’horizon inesquivable et impératif, la maternité devient une simple potentialité. Pour les féministes radicales, il s’agit de s’affranchir de l’esclavage maternel en refusant l’injonction à l’hétérosexualité et en imaginant un monde où l’on pourrait faire des enfants hors du corps des femmes. Aux rêves d’une « nation lesbienne » (Jill Johnston) ou d’un utérus artificiel (Shulamith Firestone), les féministes psychanalytiques opposent l’exaltation de la puissance maternelle (Antoinette Fouque), défendant la cause des femmes au nom de la précieuse contribution à la civilisation des procréatrices. En France, cette position heurte de front les féministes radicales et celles qui promeuvent un égalitarisme universaliste. Le différentialisme maternaliste apparaît dans ce cadre comme un allié de la domination masculine. Voilà comment, pendant assez longtemps, la question de la maternité a été en quelque sorte évacuée de la pensée féministe.

Comment, à partir de là, les études de genre s’emparent-elles de la question maternelle ?

C. F-M. : Elles le font dans la continuité de ce qui a précédé, en la saisissant au prisme de l’aliénation. S’il y a des stéréotypes puissants quant à ce que doit être une existence féminine, c’est bien ceux qui regardent sa dimension maternelle. Le refus de la binarité sexuée et genrée qui caractérise les études de genre contribue lui aussi à une approche plutôt négative de la maternité qui est pensée comme une injonction pesante et un vecteur d’inégalités. Dans le même temps, et ce n’est paradoxal qu’en apparence, les revendications nouvelles dans le champ des luttes LGBTQI participent d’une dynamique de dématernalisation de la condition féminine. Aujourd’hui, les enfants sont conçus comme des « projets » qui peuvent être portés par des couples hétérosexuels et homosexuels ou par des célibataires des deux sexes. Les moyens médicaux qui rendent possible une telle diversité des parentalités ne sont pas encore offerts à toutes et à tous, mais cela adviendra. Tout cela nous oblige à reprendre la question de la maternité dans une perspective féministe. Il s’agit d’intégrer ce fait nouveau que les femmes ne portent plus seules la responsabilité du renouvellement des générations et de penser les modalités inédites de l’engendrement, de la gestation et de la parentalité.

Nous vivons aujourd’hui, dites vous, un tournant génital du féminisme. Quels sont les enjeux féministes actuels liés à la maternité ?

C. F-M. : C’est un moment très intéressant de réappropriation par les féministes de leur corps dans ses dimensions les plus intimes qui implique un réinvestissement de la maternité. Ce qu’il faut saisir, ce sont les conditions nouvelles dans lesquelles celle-ci est vécue. Un premier point regarde la dénonciation des violences gynécologiques et obstétricales, qui témoigne de cette volonté de reprendre le contrôle sur son corps gestateur. Le second point est aussi un paradoxe : alors qu’elles échappent à leur destinée procréatrice, les femmes (occidentales) se voient contraintes de vivre dans un environnement inédit d’exaltation de la maternité. Elles ne pouvaient l’esquiver, elles doivent désormais s’y conformer, la maîtrise de la procréation allant de pair avec une très forte injonction sociale à l’enfantement. C’est ce dont témoigne tout un faisceau de représentations médiatiques qui présentent la grossesse comme le plus magnifique des moments de la vie d’une femme. Il nous faut subir la logorrhée visuelle de toutes ces #happymum qui semblent n’avoir le temps que de peaufiner leurs intérieurs et de bichonner leurs enfants. Cette glorification sociale de la condition maternelle ne constitue rien d’autre selon moi que la reformulation de l’ancienne injonction à la maternité. On en prend toute la mesure si l’on regarde du côté de celles qui ne souhaitent pas devenir mères. La non-maternité est très difficile à mettre en œuvre, la stérilisation étant généralement refusée aux jeunes femmes qui veulent y recourir. Il faudra bien pourtant accepter de le reconnaître, nous sommes engagés dans un double mouvement de déféminisation de la procréation et d’universalisation du projet parental qui tend à dissocier symboliquement l’enfantement du ventre des femmes.

 

À lire : Le Corps des femmes. La Bataille pour l’intime, Camille Froidevaux-Metterie, Philosophie Magazine éditeur, 96 p., 14 € 90

 

Propos recueillis par Valentine Faure.

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