Affronter l'universel sans disparaître pour autant est la question posée aux femmes artistes

Affronter l'universel sans disparaître pour autant est la question posée aux femmes artistes

Dans La Suite de l'Histoire - Actrices, créatrices, la philosophe et historienne de la pensée féministe Geneviève Fraisse analyse les stratégies des femmes artistes pour s'autoriser à pratiquer leur art et bousculer les conventions. Ou comment passer de la muse à l'artiste qui figure l'universel. Entretien.  

Germaine de Staël et Siri Hustvedt, Colette ou Isadora Duncan… Celles qui ont revendiqué le droit à la création sont nombreuses, aux avant-postes de cette bataille politique et symbolique de la légitimation des femmes à créer. Le dernier essai de Geneviève Fraisse permet de comprendre comment ces femmes, du XVIIIème à nos jours, ici et ailleurs, dans la danse, l'écriture ou le cinéma, ont bousculé le monde pour entrer dans l'universel et toucher au « sublime ». « L'artiste femme dérègle les représentations officielles, fait avancer l'Histoire de l'émancipation et invente, elle est bien obligée, des stratégies esthétiques. Et dérégler, c'est aussi déjouer, par exemple user de pratiques d'assujettissement (se cacher, faire la muse, etc.), ou jouer avec les corps pour mieux trouver son espace. »

Pourquoi avoir appelé ce livre La Suite de l'Histoire ?  

Geneviève Fraisse : C'est comme une scène de théâtre. Il y a le décor (comment empêcher les femmes d'être les égales des hommes en démocratie, régime censé produire l'égalité) puis l'action qui s'y déroule, avec plusieurs scènes successives montrant les pratiques des femmes artistes, actrices, musiciennes, écrivaines, photographes, cinéastes. Elles produisent de l'histoire à partir de la répartition sexuée de la longue tradition occidentale, et en produisant elles déplacent, dérèglent les codes anciens de l'art.

« Aux femmes le beau, aux hommes le sublime » : quelles sont les racines de cette non-acceptation ? 

G. F. : Ce partage entre le beau et le sublime appartient à la philosophie kantienne. La question des sexes n'est qu'une illustration, ou un avatar, de ce partage esthétique. Il y a d'autres lieux dans les textes kantiens où il faut répartir les sexes suivant leur destination. Au même moment, Rousseau construit un ordre inégal entre femmes et hommes, mais avec une logique d'exclusion plutôt que de répartition. Les finalités philosophiques sont propres à chacun mais ce qui apparaît, au milieu du XVIIIème siècle, c'est bien l'urgence de consolider la hiérarchie des sexes au moment où la pensée politique, celle du contrat social, réfléchit à la république à venir. 

Comment ce débat sur la capacité des femmes à pratiquer les arts devient-il politique ?  

G. F. : Tout simplement parce qu'il s'agit du « pour toutes » et du « pour chacune », c'est-à-dire pour toutes les citoyennes et pour chaque artiste potentielle. En gros, l'exception, chère à l'Ancien Régime, peut devenir la règle. Une femme politique, ou une femme peintre, pourquoi pas. Mais à condition que cela reste rare et non virtuellement propre à toute femme. C'est cela qui est politique : le passage inéluctable de l'exception à la règle. 

La voix, puis la danse… Quelles sont les étapes de cette appropriation ?

G. F. : En soulignant la présence singulière de l'artiste musicienne dans des romans du début du XIXème siècle, puis la subversion individuelle de danseuses au tournant du XXème siècle, il y a comme une continuité, de la voix au corps dansant, pour dire l'émancipation de l'individue, donc le sujet artiste, unique et à part entière.

Une question traverse l’ouvrage : celle du choix de l’enfant, ou du livre… 

G. F. : C'est une question philosophique qui prend sa source dans l'Antiquité, en commençant par l'image de la grossesse du philosophe. Quand, avec l'après-Révolution, apparaît la question contemporaine de l'expression artistique et/ou intellectuelle des femmes, on s'empresse de souligner que c'est une alternative, soit/soit : aut liberi, aut libri, dit-on en latin sous la plume de Nietzsche. Le XXème siècle est, de ce point de vue, foisonnant de réflexions sur la possibilité d'enfanter et d'engendrer, l'un ou l'autre, ou les deux à la fois. Ma génération a voulu supprimer cette alternative, il n'est pas sûr que le siècle actuel ait entériné cette ambition.

Que représente Sapho ? Quelle est l’importance des muses dans ce mouvement ?

G. F. : Sapho, immense figure où se trouvent entremêlés séduction et poésie, sexualité et art, perd de son influence avec la dynamique d'émancipation des femmes. Celle-ci requiert une précision quant aux objectifs, à distinguer nécessairement, entre amour et création, même si, bien sûr, les deux sont toujours en tension chez une même personne. Quant aux muses, tant réclamées par ceux qui veulent conserver le privilège de la création, à savoir les hommes, elles sont désormais au singulier, dans une confrontation si possible égalitaire avec l'autre sexe. C'est pourquoi elles disparaissent progressivement du champ de l'art tandis que le vocable « muse » devient d'un usage multiple, voire abstrait. Que le mot perdure étonne cependant : il sert encore à désigner la collaboratrice du grand artiste, il sert à désigner l'inspiration en général, mais les femmes artistes d'aujourd'hui le tournent facilement en dérision. 

À quel moment les femmes selon vous réussissent-elles à « sortir de soi » pour entrer dans l’universel ? 

G. F. : C'est la question d'aujourd'hui, si magnifiquement pensée par quelques grandes femmes du XXème siècle, Gertrude Stein par exemple et surtout Virginia Woolf. Dans le devenir artiste, on note les étapes : d'abord, subvertir les interdits, les empêchements, puis se rendre et être rendue visible dans l'espace public. Tout cela prend du temps et de l'énergie. Mais cela ne suffit pas car l'ultime question de l'égalité est celle du symbolique, ou de la symbolique esthétique. Se défaire de son sexe, ou le rendre emblématique, affronter l'universel sans disparaître pour autant, la question a le mérite d'être posée plus fondamentalement par les arts que par l'usage des droits civils et politiques. C'est ce que je nomme le « passage à l'universel ». Il s'agit de reconnaître « la sexuation du monde », ni neutre, ni catégoriel.

Propos recueillis par Aurélie Marcireau.

 

À lire : La Suite de l'Histoire - Actrices, créatrices, Geneviève Fraisse, éd. du Seuil, 137p., 16€. 

 

Photo : Geneviève Fraisse © E. Marchadour/Éditions Le Seuil

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