« Le sexisme, le machisme et les violences existent dans toutes les strates de la société »

« Le sexisme, le machisme et les violences existent dans toutes les strates de la société »

La journaliste Astrid de Villaines a parcouru la France afin de recueillir les témoignages de femmes de toutes classes sociales, de tous âges sur leurs vies, les violences, le harcèlement ou le sexisme quotidien. Elle raconte dans Harcelées, aux éditions Plon, cette France post #MeToo. Entretien.

Plus d’un an après #MeToo, les femmes parlent-elle plus facilement ? 

Astrid de Villaines : Oui, incontestablement le mouvement #MeToo a permis à de nombreuses femmes d’oser enfin prendre la parole. On le voit par l’augmentation des plaintes pour violences sexuelles, mais aussi dans les enquêtes qui sortent régulièrement dans la presse. Pour autant, il y a encore de nombreux obstacles à la prise de parole et toujours cette honte de parler ou la peur de ne pas être crue. J’ai observé ce paradoxe dans ce livre : les 72 femmes que j'ai rencontrées étaient heureuses de me parler, mais la plupart ne voulaient pas que leur nom apparaisse… 

Que retenir de ce tour de France ?

A. V. : Ce qui m’a marqué, c’est que peu importe où j’allais – dans des exploitations agricoles près d’Angers, dans des centres d’hébergement d’urgence à Nice, dans des collectivités locales de Strasbourg – aucun secteur n'était épargné. Le sexisme, le machisme et les violences existent dans toutes les strates de la société. J’ai également observé que plus on monte en hiérarchie, plus les obstacles pour les femmes sont durs à franchir. Comme si le pouvoir était l’apanage des hommes. C’est un constat alarmant. Mais j’ai aussi noté une détermination majeure de ne plus se laisser faire, de se soutenir, de s’entre-aider entre femmes. J’ai aussi rencontré les personnels exceptionnels qui accompagnent les victimes, sans avoir beaucoup de moyens.

Sur le harcèlement de rue, vous avez évolué ? Pourquoi est-ce finalement si important ?

A. V. : Je pense qu’il y a quelque chose de générationnel face à cette violence dans la rue. La plupart des jeunes femmes à qui j’ai parlé sont très en colère contre ces agissements. Ma position personnelle sur le sujet a évolué au cours de cette enquête, en écoutant les femmes décrire un quotidien abominable : les frotteurs, les agressions, mais surtout la peur de se déplacer dans l’espace public. Plusieurs d’entre elles m’ont confié se déplacer avec une matraque ou un couteau, et toutes disent faire attention quand elles rentrent chez elles – ne pas prendre les transports après une certaine heure, changer de chemin ou de vêtements. Cela les confine à l’espace domestique, comme si la rue ne leur appartenait pas. Elles disent aussi leur ras-le-bol d’être considérées comme des objets ou des animaux, notamment quand elles sont sifflées. Je ne pensais pas que cette colère était autant partagée chez des femmes qui n’ont parfois rien en commun.

Vous êtes retournée à l'école où il semblerait que les choses ne changent pas ? 

A. V. : Il semblerait en effet que rien ne change à l’école, notamment dans la construction des stéréotypes de genre. J’ai été marquée par les propos des élèves, que ce soit à Paris, en Seine-Saint-Denis ou dans le Finistère : beaucoup de jeunes filles ont intégré le fait qu’elles ne pourraient pas, selon elles, faire certains métiers : pompière, chirurgienne ou cheffe d’entreprise. En revanche, nombreux sont ceux qui demandent un congé paternel égal à celui de la mère, comme quoi ils sont souvent en avance par rapport aux lois qui les gouvernent ! La conception des élèves sur les relations sexuelles est très préoccupante. Les filles se plaignent d'« avoir mal », les garçons sont peu sensibilisés au consentement. 

Qu’est-ce qui vous a le plus surprise, marquée ? 

A. V. : J’ai été marquée par les témoignages des femmes victimes de violences conjugales. Elles sont fortes, malgré des blessures qui ne partiront jamais. Elles ont eu le courage de me raconter l’insoutenable. Elles sont passées à deux doigts de la mort. Leur témoignage, j’en suis sûre, aidera celles qui sont encore dans cette situation. Ce qui m’a le plus surpris, c’est que souvent, les femmes ont vécu plusieurs formes de violence. Je venais pour parler d’un harcèlement sexuel au travail, elle me racontait leur viol, je parlais du harcèlement de rue, elle me parlait de leur conjoint violent, etc. Les mots sont toujours les mêmes en Picardie, sur la Côte d’Azur ou au cœur de la capitale. Il s’agit d’un système.

Les Césars ont consacré des films où étaient abordés les violences conjugales et la pédophilie, serait-ce un signe d’une prise de conscience ? 

A. V. : Oui, c’est majeur. Le cinéma a été précurseur dans le mouvement #MeToo et continue d’œuvrer pour que la prise de conscience soit la plus large possible. Je trouve que ces films, Les Chatouilles et Jusqu’à la garde participent à plein à ce nouveau monde qu’il faut construire. Le fait qu’ils aient été primés est une excellente nouvelle et aidera, j’en suis sûre, toutes celles et tous ceux qui sont concernés. Ainsi que le public en général, pour mieux comprendre. Le fait que la parole se libère également dans l’église catholique est une bonne nouvelle. La prise de conscience est générale et internationale. Il faut juste continuer, car on sait que trop souvent on oublie et on passe à autre chose.

Quelles sont les mesures les plus marquantes du cahier de doléances en fin d’ouvrage ?

A. V. : Sans surprise, c’est une demande de financement qui revient le plus. Plus de place en hébergements d’urgence, plus de personnels, plus de formation pour tous les acteurs (magistrats, avocats, policiers, personnels de santé, éducateurs, etc.). L’exemple belge est très intéressant : les victimes de viol sont accueillies dans des centres spécialisés à l’hôpital, où elles sont prises en charge avec des médecins, des infirmières et des psychologues. Des policiers formés sont aussi là pour prendre la plainte si la victime le souhaite. C'est un modèle recommandé par l'OMS, qu'il faudrait suivre en France. Il y a aussi des mesures symboliques comme la féminisation du langage et le congé de paternité qui serait un vrai changement pour abolir les inégalités au travail.

Propos recueillis par Aurélie Marcireau.

 

À lire : Harcelées, Astrid de Villaines, éd. Plon, 226 p., 17 €

 

Photo : Astrid de Villaines © Bruno Klein

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