L'État-nation pour contrer la mondialisation

L'État-nation pour contrer la mondialisation

La nation est la solution ! Dans son nouveau livre, Slow Démocratie (éd. Allary), David Djaïz analyse les désordres et menaces qui pèsent sur nos démocraties. Pour le haut fonctionnaire, c'est un État-nation réinventé qui peut nous permettre de reprendre nos destins en main.

Le constat est connu : le capitalisme non maîtrisé a affaibli nos systèmes démocratiques, a laminé les classes moyennes et a abîmé les solidarités territoriales. Dans son dernier essai, David Djaïz, haut fonctionnaire et enseignant à Sciences Po, défend la réhabilitation d'un État-nation démocratique et protecteur pour contrer les effets néfastes de la mondialisation. Entretien.

Comment expliquez-vous cette cécité après la crise de 2008 ? Que rien ne change et que le capitalisme en sorte avec encore moins de limites ?   

David Djaïz : Après la crise de 2008, le pire a été évité. Grâce à l’intervention vigoureuse et extrêmement courageuse des banques centrales, que ce soit la Réserve fédérale américaine ou la Banque centrale européenne. Sauf que l’injection monétaire c’est un peu comme la morphine. Ça soulage la douleur, mais ça anesthésie l’esprit critique et surtout on ne peut plus s’en passer ! J’en veux pour preuve que l’on réclame désormais à tour de bras des politiques monétaires accommodantes pour tout : les investissements, la transition écologique… sans jamais se poser la question de la responsabilité démocratique ! Les années post-2008 n’ont pas été des années d’introspection profonde sur la faillite du capitalisme financier. On a pensé que tout pourrait revenir comme avant. Après tout, les principaux cours de bourse ont été rapidement reconstitués. 

En réalité, les répliques politiques du séisme de 2008 n’ont pas tardé à se faire sentir. Le Brexit, comme l’élection de Donald Trump en 2016 sont les principales manifestations. En Occident, les politiques mises en œuvre après 2008 n’ont pas infléchi la tendance inégalitaire du capitalisme globalisé à l’œuvre depuis les années 1980. Et aux inégalités sociales, qui montaient depuis les années 1980, se sont même ajoutées des inégalités territoriales qui ont singulièrement augmenté depuis 2008 en Europe. En effet la mondialisation a tendance à concentrer les emplois bien rémunérés et les activités à haute valeur ajoutée dans les grandes métropoles, la dépense publique et la solidarité nationale assurant la cohésion du reste des territoires. Mais depuis 2008 et les politiques d’austérité c’est de plus en plus difficile pour certains territoires. Surtout que le sécessionnisme des régions riches revient au galop : regardez la Catalogne par exemple.

« Reprendre le contrôle », comment est-ce possible ? 

D. D. : Reprendre son destin en main est une aspiration fondamentale des individus comme des communautés humaines depuis la philosophie grecque. Le sentiment qui domine depuis quarante ans dans l’imaginaire est inverse : il est celui de la dépossession. Les classes moyennes et populaires dans les pays occidentaux subissent des transformations sur lesquelles elles ont le sentiment de n’avoir aucune prise. Cela a énormément été alimenté par les discours du type « There is no alternative » (sous-entendu : à la libéralisation, à la déréglementation…). Durant les Trente Glorieuses, les changements culturels, sociaux et même anthropologiques ont été sans doute plus forts encore que ceux que nous vivons actuellement : les femmes entrent dans la vie politique et sur le marché du travail, les campagnes se vident, le nombre de bacheliers et d’étudiants du supérieur explose… Mais il y avait un puissant coussin amortisseur de ces changements : l’État-nation démocratique, qui assurait le bouclage et le fonctionnement du système. 

Nous vivons des changements profonds liés à la mondialisation et à la révolution technologique mais sans amortisseurs, puisqu’une partie des changements a précisément consisté à désarmer et à affaiblir toutes les armatures de régulation, au premier rang desquels l’État-nation. 

Reprendre le contrôle consiste donc à réhabiliter la puissance publique. Et à imaginer les régulations et les amortisseurs qui permettront de faire face aux grands défis du moment : la catastrophe écologique, d’abord, mais aussi les inégalités grandissantes à l’intérieur des sociétés industrielles, ou encore la crise démocratique. Cela suppose une certaine centralité de l’État-nation démocratique, je n’ai pas peur de le dire. Après quarante années où l’on a cru pouvoir s’en passer au profit d’armatures juridiques et institutionnelles globalisées, le voici de retour.

Quelles sont les bases de cette nation réinventée que vous dessinez ? Comment s’articule-t-elle avec le projet européen ?

D. D. : Il faut réhabiliter la nation démocratique dans l’esprit de la tradition révolutionnaire française ou américaine face à une nation ethnique qui s’impose de plus en plus dans les esprits, avec la poussée d’une internationale populiste. La différence entre les deux est simple : dans la nation démocratique c’est la citoyenneté qui configure la nationalité, c’est à dire l’adhésion à un contrat social ainsi qu’à un socle de valeurs partagées plutôt que le sentiment d’appartenance à une ethnie ou à une culture dominante. 

L’une des raisons de la crise du projet européen, notamment parmi les cases moyennes et les classes populaires, tient à ce qu’il apparaît comme hors sol. L’Europe aurait dû être un « bouclier » dans la mondialisation libérale, c’est-à-dire une puissance capable d’orienter cette dernière, de la mettre au service des populations européennes, notamment des classes moyennes et populaires. Or, en privilégiant l’intégration négative, c’est-à-dire le démantèlement des règles sanitaires, sociales ou environnementales des États, plutôt que l’harmonisation par le haut, elle a parfois aggravé la vulnérabilité des populations à la mondialisation. Le bouclier s’est transformé en amplificateur. L’Europe à inventer, ou à réinventer, est donc une Europe-puissance plutôt qu’une Europe de la règle ordolibérale, une Europe capable de produire des biens publics, et cette Europe-puissance n’est pas pensable sans un lien fort à la vie démocratique, qui reste encore très largement dans le giron des nations qui la composent. 

Ce qui nous menace : tomber sous la coupe d’Empires ou se dissoudre en tribus, écrivez-vous… Pourquoi ?

D. D. : Nous assistons aujourd’hui au grand retour d’une forme politique que l’on croyait disparue avec les deux guerres mondiales : l’Empire. Les Empires s’étendent sur des territoires immenses et peuvent contenir une mosaïque de nationalités ou de tribus en leur sein. Ils ne sont pas démocratiques puisque le pouvoir repose d’abord sur la force d’un commandement central qui s’abat sur tous ses sujets… d’où l’importance de l’armée et des dépenses militaires dans les Empires. D’une certaine manière, la géopolitique de la Chine, de la Russie ou même de l’Iran ont chacune quelque chose d’impérial. Face à cela, la seule forme politique fidèle à nos valeurs en Europe, c’est l’État-nation démocratique, qui a bien sûr vocation à être complété par une armature que j’appelle l’Europe-puissance. L’État-nation démocratique est en effet la seule forme politique à même de conjuguer ces trois biens sociaux également désirables que sont la démocratie, la liberté civile et la solidarité sociale. Quant aux tribus, elles prospèrent aux marges des Empires ou des nations. Regardez comment le djihadisme, qui est le phénomène tribal global le plus important de notre temps, s’épanouit dans des États faillis comme la Somalie ou l’Afghanistan, ou aux marges des « néo-empires », en Tchétchénie par exemple et peut-être demain dans le Xinjiang. 

Etes-vous plutôt optimiste ?

D. D. : Je dirais avec Grasmci que je suis pessimiste par l’intelligence et optimiste avec la volonté. Nous traversons une zone de turbulences grave, dont on ne sait pas bien quand elle se terminera, ni quelle intensité nouvelle elle va prendre. Cela dépendra de beaucoup de choses. Arriverons-nous à éviter une nouvelle crise financière ? Arriverons-nous à ralentir la catastrophe écologique ? Arriverons-nous à retisser les fils rompus du pacte démocratique ? Ce qui est certain c’est que tout cela modifie notre rapport à l’historicité. La ligne du progrès est rompue depuis un moment. Canguilhem diagnostiquait déjà au tournant des années 1980 la décomposition de l’idée de progrès. Nous savons désormais quelque chose de plus que Canguilhem : nous vivons dans un « délai ». René Char disait : « Enfonce toi dans l’inconnu qui creuse »… Il est de la responsabilité des gens de ma génération d’essayer de tirer au clair les grandes transitions que nous traversons : écologique, technologique, politique, pour essayer d’inventer un monde plus vivable. C’est pourquoi je propose avec d’autres un républicanisme soutenable, c’est à dire une réhabilitation de la puissance publique face à ces insoutenabilités (climatique, technologique, économique) qui menacent désormais non plus seulement la « vie bonne », c’est-à-dire la vie heureuse, juste, libre, égale, mais la vie tout court.

Propos récueillis par Aurélie Marcireau.

 

À lire : Slow Démocratie, Comment maîtriser la mondialisation et reprendre notre destin en main, David Djaïz, éditions Allary, 320 p., 20,90 € 

 

Photo : David Djaïz © Olivier Marty/Allary Editions

Nos livres

Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

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DÉCEMBRE :

► Entretien avec David Djaïz, auteur de Slow Démocratie (Allary) : complément de la brève « La place de la nation »

NOVEMBRE :

 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

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