« La révolution industrielle a provoqué un basculement éthique »

« La révolution industrielle a provoqué un basculement éthique »

Dans La Manufacture du meurtre (Zones), l'historienne du design Alexandra Midal explore la « part maudite » de cette discipline à travers la figure d'Henry Howard Holmes, tueur en série et « designer de l’extrême ».

Le premier tueur en série américain vivait à la fin des années 1800 à Chicago, une ville en pleine transformation sous les effets de la révolution industrielle. L'objectif principal d’Henry Howard Holmes était de s’enrichir : son mode opératoire consistait à forcer ses victimes à lui céder leurs biens et signer une assurance vie, avant qu’il ne les tue. Son « Château », une bâtisse colossale qu’il avait imaginée lui-même, lui permettait d’espionner, de retenir, de brûler ou encore d’asphyxier à distance ses victimes. « Pour faire bref (…), à chaque fois que je ne donne pas d’informations spécifiques sur ce que j’ai fait des corps, comprenez que je les vendais », explique-t-il avec détachement dans ses confessions.

Pour l'historienne du design Alexandra Midal, Holmes n’est pas une anomalie de la pensée fonctionnaliste, il en est à la fois le résultat et la preuve de l'échec. Il incarne les aspects les plus sinistres de la rationalité, du productivisme et de la standardisation du vivant qui ont accompagné la révolution industrielle.

 

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à la potentielle « puissance maléfique », comme vous l’appelez, du design ?

Alexandra Midal : On parle toujours d’une histoire vertueuse et morale du design destiné à aider les gens et à rendre des services. Si cette conception est justifiée, on ne peut pour autant nier sa part « maléfique » liée aux conséquences de la révolution industrielle qui l’a fait naître. Il y a quelques années par exemple, un projet d’exposition sur le design et la violence au MoMA n’a pu aboutir, ces questions sont toujours délicates à soulever. Si cette idée a ouvert à des échanges nourris sur Internet et à un livre sur le sujet, reste qu’à l’exception des recherches menées par exemple par le célèbre designer moderniste George Nelson sur les armes et la violence, le design, et l’industrie par extension, sont dans un déni.  

Je pense important d’aborder cette part sombre du design, même si elle n’est jamais la bienvenue, parce qu’elle existe bel et bien. Le design est la discipline du mouvement Moderne, et je suis persuadée qu’il est très important d’accueillir, pour paraphraser un célèbre écrivain, sa « part maudite ». La grande question est de savoir en quoi la révolution industrielle, qui est intimement liée à la discipline du design, a eu et continue d’avoir un impact culturel, intellectuel, poreux, et a modifié notre manière d’être et de penser. L’écrivain Upton Sinclair l’a remarquablemet décrit dans son roman sur les abattoirs de Chicago avec La Jungle. Il a montré de quelle manière l’usine et le système de production chosifie l’individu. Cette idée a d’ailleurs été revisitée par l’un de ses amis, le cinéaste Charlie Chaplin, dans Les Temps Modernes.

Comment en êtes-vous arrivée à lier production en série et meurtre en série avec H. H. Holmes ?

A. M. : Même si, évidement, la carrière de tueur en série ne naît pas avec un le cas H. H. Holmes, je ne pense pas que la similitude entre ces deux expressions soit une coïncidence, elle résulte du contexte économique et productif. Holmes exerce une pratique du meurtre standardisé. Il sévit pendant le développement de la révolution industrielle à Chicago, qui accueille aussi les premiers abattoirs industriels au monde. Il récupère et transfère les techniques de production de l’usine pour les appliquer à l’intérieur de ce que ses voisins ont appelé le « Château », son immense maison de 35 pièces par étage qu’il a entièrement conçue pour y perpétrer ses crimes. Au rez-de-chaussée, il possède des tas de boutiques qui ne vendent que des leurres, à l’exception du bureau de dépôt de brevets qui lui sert à voler de nouvelles idées et des inventions qu’il détourne pour les asservir à ses meurtres en série.

The World Newspaper, 11/08/1985
New York Newspaper The World, 11 août 1895

A. M. : Holmes agit selon la logique du capitalisme et du profit : il n’hésite pas à optimiser le rendement des corps. Une fois ses victimes mortes, surtout des femmes venues à Chicago chercher un emploi, et après un passage dans des cuves de chaux vive disposées dans le sous-sol du Château pour détacher les chairs, les squelettes sont réarticulés et vendus de 25 à 45 dollars pièce. Tout lui sert, tout doit être rentable. En cela, Holmes fait écho à la déclaration du patron d’Armour & Company, la première usine d’abattage industriel implantée à Chicago : « Rien ne se perd, y compris les cris des animaux ». Holmes illustre la la rationalité extrême. Une logique glaçante, mais implacable.

Pensez-vous qu’il y ait une logique similaire entre la chaîne d’assemblage de l’usine et la chaîne de désassemblage au « Château » ou à l’abattoir ?

A. M. : Oui. Ce n’est pas une vue de l’esprit, il y a des parallèles à établir. Cette idée n’a rien de réjouissant, mais elle s’impose d’évidence. On flirte avec les débats contemporains, comme ceux autour des questions antispécistes. Surtout, le cas Holmes permet de comprendre la manière dont la révolution industrielle a provoqué un basculement éthique, la neutralisation de l’empathie, la hiérarchisation entre les espèces vivantes sans cas de conscience. Je ne dis pas que cette révolution soit un problème en tant que telle, mais elle a généré des situations de l’extrême qu’il est indispensable d’analyser pour mieux saisir notre histoire contemporaine. Et pour ce faire, je m’en remets à l’historien de l’architecture, Reyner Banham, qui expliquait que l’histoire de la modernité ne pouvait être sérieusement envisagée si on ne l’étudiait pas du point de vue de ses extrêmes.

 

À lire : La Manufacture du meurtre, Alexandra Midal, La Découverte (collection Zones), 128 p., 12 €

 

Propos recueillis par Sandrine Samii.

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