Charlie tango

Charlie tango

Rescapé de l'équipe, le dessinateur raconte au jour le jour la vie d'une bande talentueuse et foutraque.

Cabu, chacun en fait l’éloge, mais pour Luz, qui l’a pratiqué pendant vingt-trois ans, c’est une toute autre histoire. Il l’a vu entrer dans des fureurs noires. Cabu ne supportait pas – et il le faisait vertement savoir en hurlant et en tapant du poing sur la table – les inconscients qui mettaient leur vie en danger en versant du lait dans leur café, geste qui, comme chacun ne sait pas, agit sur le système digestif comme un poison violent. Cette anecdote ne figure pas dans Les Indélébiles, tout comme y est absent le massacre qui a décimé la rédaction de Charlie au matin du 7 janvier 2015 auquel Luz a échappé, levé trop tard pour avoir fêté la veille son anniversaire. Avec un sens consommé du récit, de  l’autodérision et une belle liberté de trait, Luz raconte sous forme de making of, la vie d’avant, l’aventure d’une équipe talentueuse et foutraque, toute au miracle de raconter sans faux col le monde à coups de crayon. Rencontre.

Quel est le dessein des Indélébiles ?

Luz. Pour parler en clichés d’époque, je voulais revenir au « logiciel », et, allons-y, à « l’ADN » de Charlie. J’ai voulu raconter l’atmosphère souvent légère et déconnante de la rédaction, bref faire un album qui raconte l’histoire d’une bande de crétins qui rient à leurs propres histoires, réunis autour des plus petits dénominateurs communs, dessin et dérision. Surtout, je voulais sortir de la chape de plomb qui nous est tombé dessus. J’étais à la manif du 11 janvier, mais sans y être, coincé dans le cortège officiel, avec Orban et Netanyahou, et Sarkozy qui se démenait pour atteindre le premier rang… Drôles de camarades. Heureusement qu’un pigeon, d’une fiente magistrale sur l’épaule de Hollande, a remis d’un seul trait – une sorte de haiku – le comique en bonne place. Je me souviens aussi de l’autre gag du jour. L’équipe, ce qu’il en restait, et pour de bonnes raisons d’ailleurs, était enfermée, comme tous les officiels, dans des bus blindés aux vitres teintées. Au retour, notre bus fendait la foule, et nous, on tapait au carreau, on voulait voir les gens, leur parler ! Un bonhomme s’approche, et il nous fait un pied de nez ! Il nous avait pris pour des chefs d’Etat, et pour moi c’est comme s’il était sorti direct d’une page de Charlie

Le journal était devenu une abstraction. Un petit canard qui se vendait mal, qui du jour au lendemain, trouve huit millions de lecteurs… La plus grosse vente de la presse française, toutes catégories. Charlie est entré dans l’histoire, mais sous la forme de la tragédie. Ça serait injuste, et tellement à contresens de notre travail que de limiter son histoire à la tragédie.

Vos débuts ?

Puceau tourangeau débarqué à Paris avec mon carnet de croquis, j’ai eu la chance de tomber direct sur Cabu. Une apparition ! Lourdes ! La sainte Vierge avec des lunettes et une frange ! Il m’a pris un dessin, pas très bon d’ailleurs, une caricature d’Edith Cresson, éphémère première ministre sous Mitterrand, et il l’a fait publier. C’était parti pour un demi siècle de bonheur…

Des regrets ?

Des tonnes, évidemment, mais pas celui d’être quitté le journal, six mois après, en septembre. Quand on est pris soi-même dans le cirque médiatique, c’est trop compliqué – pour moi du moins – de  traiter l’actualité avec la bonne distance et le détachement nécessaire.

Ce qui me désole avant tout, c’est que cette petite bande ne soit plus là pour dessiner l’absurdité du monde qui leur est tombé sur la gueule. Quand j’ai vu que c’était Johnny, un an plus tard, qui chantait aux commémorations… J’aurais préféré que ce soient des petites japonaises avec de socquettes qui chantent du Trenet en chorale, ça aurait fait plaisir à Cabu… Mais je me suis vengé dans l’album en imaginant une conférence de rédaction du journal à la mort du même Johnny. Cette fois, ils sont tous là, même les grands ancêtres, depuis longtemps disparus : Cavanna, Reiser, Gébé, l’inventeur de l’An 01, l’expert en « pas de côté ». Ils me manquent tous.

 

LES INDÉLÉBILES, page 57, Luz

 

LES INDÉLÉBILES, Luz, éd. Futuropolis, 320 p., 24 E.

Illustration : © FUTUROPOLIS/LUZ 2018

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