Michel Serres, la traversée des savoirs

Michel Serres, la traversée des savoirs

Michel Serres nous a quittés le 1er juin 2019. Cette semaine, l'écologiste Dominique Bourg mentionnait pour nous un de ses ouvrages, Le contrat naturel, avec lequel il aurait été « l’un des premiers à comprendre que le contrat social strict n’a plus de sens, et que les sociétés doivent passer un contrat avec la nature ». Lors de la sortie de cet essai en 1990, le Magazine Littéraire avait rencontré Michel Serres : l'occasion de revenir sur son parcours et de l'interroger plus précisément sur cet ouvrage qui a fait date. Nous publions cette archive en accès libre. 

 

Ébauchant l'archéologie des mathématiques modernes, pariant pour Hermès aux dépens de Prométhée, puis se consacrant à l'étude des sciences humaines, Michel Serres n'a cessé d'explorer de nouveaux territoires. Dans Le contrat naturel (éd. Bourin), il aborde aujourd'hui le domaine du droit.

Retour sur le parcours d'un scientifique devenu philosophe 

Pouvez-vous nous retracer les grandes étapes de votre itinéraire ?

Michel Serres : Je suis scientifique d'origine, devenu philosophe par la suite. J'ai d'abord fait des maths, la licence, l'Ecole Navale, avant d'entrer à l'Ecole Normale Supérieure Lettres. J'ai une double formation : scientifique et littéraire.

Pourquoi avez-vous arrêté les maths ?

M. S. : J'avais envie de faire de la philo. Je suis de la génération d'Hiroshima (j'avais quinze ans à l'époque). Pour la première fois, la science s'est trouvée en question : elle n'était pas forcément productrice de bienfaits. Cela a eu beaucoup d'importance pour ma génération comme celle de mes aînés. Ce fut le premier coup porté au narcissisme savant. Les scientifiques se sont mis parfois à faire de la philo.

Plutôt que de faire de la philo, on pouvait aussi intégrer le Mouvement de la paix, rejoindre la démarche d'un Frédéric Joliot-Curie.

M. S. : Cela caractérise une autre génération, celle des politiques. Pour nous qui avons souffert de la guerre, la politique, ce sont les ventres ouverts, les bombardements et les camps. Aussi nous sommes-nous abstenus de la politique. Ma génération qui souffre de la guerre précède celle qui va subir le gel marxo-freudien.

Vous n’avez donc jamais été marxiste ?

M. S. : De ma vie. Je crois bien être le seul de ma génération. J’ai grandi entouré de professeurs marxistes, d'étudiants marxistes, de syndicalistes marxistes, sans jamais l'avoir été moi-même. Ma formation scientifique m'interdisait d'avaler des affaires comme l'affaire Lyssenko.

Quand vous sortez de l'Ecole Normale, que faites-vous ?

M. S. : Comme tout le monde, j'ai passé l'agrégation. Par la suite j'ai été nommé assistant à Clermont-Ferrand, avec Michel Foucault qui m'a emmené à Vincennes, où, comme lui, je ne resté qu'un an. Il est parti au Collège de France, moi à la Sorbonne dans un département d'Histoire. Ainsi ont commencé mes pépins : enseignant en histoire, je n'ai jamais pu revenir en philo. Je suis hors institution depuis 1969.

Vous êtes aussi professeur à Stanford.

M. S. : Dès mon Leibniz, j'ai été invité aux Etats-Unis comme visiting professor à Baltimore, à l'université Johns Hopkins. Puis j’ai eu un poste fixe sur la côte Est d'abord et maintenant sur la côte Ouest.

Voilà qui doit vous permettre de comparer les deux systèmes universitaires français et américain ? Est-ce si différent ?

M. S. : Tout à fait pareil : la discipline est la même, les contenus sont les mêmes. Tout le monde cherche et répète partout les mêmes choses. La seule différence est dans le rapport à la langue : un étudiant américain vous dit ce qui est ; un étudiant français vous dit à quel point il est intelligent de dire ce qu’il est. La différence entre l’université américaine et l’université française est plus dans les journaux ou sur les T-shirts que dans le réel. Les Français portent des T-shirts : « University of… » ce qui fait de la publicité pour l'université américaine qui est plutôt plus mauvaise que l’université française. Il y a deux ou trois bonnes universités qui font le devant de la scène ; en France, nous avons les grandes écoles. Contrairement à ce qu'on dit, le système universitaire américain est aussi centralisé et moins moderne que le nôtre. La différence est que les Américains, par médias interposés, disent du bien d'eux-mêmes, alors que nous nous attachons systématiquement à dénigrer notre université. Les images de marque sont très différentes, mais la réalité est à peu près la même. Dans les deux cas on assiste à une terrible paupérisation des professeurs. Aux Etats-Unis, les salaires sont tellement misérables – je ne parle pas des universités californiennes qui n'accueillent que des milliardaires – qu'il n'y a que les immigrés qui acceptent de faire ce boulot. J'ai vu des étudiants faire grève parce qu'ils ne comprenaient pas l'anglais de leurs professeurs. L'Occident, qui ne se donne pas les moyens de les éduquer, déteste ses enfants.

Résumons. On pourrait caractériser Michel Serres comme un philosophe hors institution et hors politique.

M. S. : J'ai ma sensibilité politique, mais je revendique mon indépendance. Je ne suis inscrit à aucun parti. Je ferai sans doute de la politique un jour parce que je ne pense pas qu'il puisse y avoir une bonne philosophie sans l'étude lente et patiente de la totalité des disciplines. Je suis passé par les mathématiques, par la physique, par la biologie, par l'histoire, par les langues, le latin, le grec, par la sociologie, la morale, les sciences humaines, l'histoire des religions, etc. Je ne finirai pas ma vie sans parler de la politique. Il n'y a pas de philosophie sans synthèse, sans vue globale de toutes les variétés régionales du savoir. Je revendique pour la philosophie la totalité ; il faut passer partout, je passerai donc par la politique.

La philosophie est dans le tout, dans le parcours global. Aristote est passé partout, Platon est passé partout, Kant, Hegel sont passés partout. La tradition de la philosophie est une tradition sommatrice et je ne veux pas mourir sans laisser une somme.

Je pratique une lecture moderne de tous les champs : une lecture des mathématiques, de la physique, des diverses sciences. Ce programme encyclopédique est le plus traditionnel et le plus nécessaire de la philosophie. C'est sa condition. La philosophie, après avoir passé partout, décrit l'état contemporain et indique ce vers quoi il tend. La philosophie, c'est l'anticipation du monde : le Moyen Age est dans Aristote, comme les temps contemporains sont dans le Descartes qui nous invite à vite à devenir « maîtres et possesseurs de la nature ». Descartes ne pouvait faire ce geste anticipateur sans avoir auparavant parcouru l'ensemble des savoirs de la géométrie à la morale.

Peut-être pourrait-on rappeler les précédentes étapes de votre parcours. Vous avez commencé avec Leibniz.

M. S. : J'avais fait un mémoire de maîtrise sur les rapports mathématiques classiques et mathématiques modernes que je voulais poursuivre par une philosophie de l'algèbre et de la topologie contemporaines. Il s'agissait de faire comprendre ce qu'était l'esprit de mathématiques modernes. J'étais, à l’époque, les années 55-56, très branché sur la notion de structure. Le hasard a fait que je suis tombé sur Leibniz qui est le père des mathématiques et de la physique contemporaines, comme de la notion de communication. C'est un philosophe qui nous est beaucoup plus contemporain que beaucoup de philosophes actuels.

Puis vient la série des quatre Hermès.

Cela correspond à ma révolte contre la déification de Prométhée, caractéristique des années 60. Je disais à Althusser, le dieu du monde moderne n'était pas Prométhée, dieu de la production, mais Hermès, dieu de la communication. Hermès c'est l'anti-Prométhée. Le problème de la production était résolu. Prométhée mort, Hermès a pris sa place.

Vous vous êtes intéressé à Jules Verne et à Emile Zola.

M. S. : Ce sont deux écrivains du XIXe siècle, proches de la science. J’ai toujours parlé de la science. Chez ces deux auteurs, on peut lire comment la science était socialement perçue.

Puis vient la série Genèse, Le Parasite, Rome.

M. S. : Un travail, qui n'est pas très visible, a beaucoup compté dans ma vie : j'ai réalisé l'édition scientifique des Œuvres d’Auguste Comte. Cela m'a obligé à lire une quantité colossale de traités scientifiques de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles. J'ai donc pu me faire une idée très précise du commencement de la modernité en matière scientifique. J'ai compris l'importance décisive de la thermodynamique et de la théorie de 1'information. D'où les questions concernant le désordre et le bruit qui ont inspiré Genèse dont le titre original était : Noise, cet ancien mot français qui signifie querelle et bruit, en rupture avec ce que j'avais fait auparavant. Avec Parasite et Rome, je quittais le domaine des sciences dures pour les sciences humaines.

 

A propos du Contrat naturel 

Comment parler de « contrat naturel » ? Les deux mots, contrat et nature, ne s'excluent-ils pas dans notre tradition ?

M. S. : Le mot « contrat » appartient au vocabulaire juridique. Voilà trois-quatre ans que j'étudie le droit parce que les problèmes posés par le monde moderne, qui est un monde très scientifique et technicisé, sont de plus en plus des problèmes qui sollicitent l'interférence, ou le passage, entre le droit et la science. Mon problème est celui des rapports du droit et de la science.

Pourriez-vous préciser ?

M. S. : Les rapports du droit et de la science sont devenus très concrets dès le moment où on a commencé à se poser des questions concernant la génétique, la bioéthique, l'environnement. Le droit court après les réalisations de la science et de la technique. Prenons un exemple. C'était l'année dernière. Un couple américain se rend en Australie pour une procréation médicalement assistée, qui réussit. Au retour l'avion s'écrase. Il s'agissait d'un second mariage. Les enfants du premier lit se sont opposés aux prétentions d'un avocat qui a défendu les droits de trois embryons congelés supposés être de futurs héritiers. Il n'y a pas de droit pour répondre à ce type de questions, même si de fait une décision sera prise par un tribunal.

A partir de là, on peut reprendre, rétroactivement, l'histoire de la philosophie. On s'aperçoit que les grands philosophes (Platon, Aristote, saint Thomas d'Aquin, Hegel, Kant) ont compté dans la philosophie occidentale parce qu'ils ont essayé de comprendre ensemble la raison scientifique et la raison juridique. Quel rapport y a-t-il entre la raison scientifique et la rationalité juridique ? Voilà qui renvoie au fameux procès de Galilée : une vérité scientifique neuve ne peut être reconnue comme vérité scientifique que par un tribunal. A l'époque, il s'agissait de tribunaux ecclésiastiques, aujourd'hui ce sont des tribunaux intrascientifiques, mais il y a toujours une décision juridique. Il faut toujours un tribunal pour décider.

Nous voilà bien loin, en apparence, du « contrat naturel ».

M. S. : Il s'agit d'abord de reposer pour aujourd'hui le problème des rapports entre raison scientifique et raison juridique. Le droit ne s'est jamais occupé que des relations des hommes entre eux : pour le droit, il n'y a de choses que s'il y a des causes ; pour la science, il n'y a de causes que s'il y a des choses. Les sciences dures sont complètement orientées vers le monde objectif alors que le droit ne connaît que les relations humaines. Je m'emploie à réagir contre l’acosmisme, la perte du monde.

Le mot contrat est tout à fait repéré dans la tradition philosophique avec l'expression « contrat social ». Chez Hobbes ou chez Rousseau, le terme décrit une sorte de décision collective que les hommes prennent de vivre ensemble. Le « contrat » que les hommes sont supposés souscrire ne concerne que leurs relations. Il n'y est jamais question du monde ou de la nature, celle-ci étant réduite à la nature « humaine ». Dans le droit moderne, le contrat ne désigne qu'une convention entre des hommes, sans qu'il soit jamais question des choses. La Déclaration des Droits de l’Homme, monument du droit naturel moderne, ne parle que des hommes, des hommes dans leurs relations, sans rapport avec le monde, sauf une fois, dans le rapport de propriété où l'objet n'est objet que dans un rapport avec un sujet. Je voudrais introduire dans la problématique du contrat juridique ou politique le monde des choses elles-mêmes.

Quels effets peut-on en escompter ?

M. S. : Cela change tout. Si nous passons un contrat entre nous qui ne concerne que nos relations, cela n'implique rien quant à l'environnement. Si l’on conçoit une philosophie du droit qui ferait une place à un rapport contractuel entre l'humanité et son environnement, le droit et la politique s'en trouvent modifiés puisqu'intervient un nouvel acteur : le monde.

Comment faire du monde un acteur ?

M. S. : En en faisant un sujet de droit. Il est vrai que cela ne va pas sans une révision déchirante des conceptions juridiques traditionnelles quant à la propriété par exemple. Il ne s'agit pas de faire du monde un « patrimoine commun de l’humanité », le sujet restant toujours les hommes. Il faut imaginer cette solution tout à fait étrange qui consiste à faire de l’objet un sujet de droit. La notion philosophique de sujet vient sans doute du droit : est sujet celui qui passe contrat. L'esclave grec n'est pas un sujet parce qu'il ne peut passer contrat. Les grandes conquêtes du droit et de la politique ont été d'étendre cette notion de sujet à des objets de plus en plus paradoxaux. La Déclaration des Droits de l’Homme fait de tout homme un sujet de droit. Mais on reste encore entre hommes. Seuls les hommes pourront être respectés comme des sujets de droit. Le prochain pas sera que les objets devront être respectés comme les sujets.

Faire exister l'objet comme sujet, comment cela permet-il de répondre aux interrogations contemporaines liées en particulier au développement des biotechnologies ? Vous avez vous-même participé à quelques-unes de ces grandes réunions internationales où l'on traitait de ces questions.

M. S. : C'est en constatant l'échec de ces réunions que j'ai pris la décision de me lancer dans ce travail. A mesure que la science devient un fait social total, que nos sociétés deviennent de plus en plus scientifiques et techniques, les questions qui se posaient autrefois dans les termes d'une épistémologie, qui n'est, faut-il le rappeler, que la publicité que les philosophes font à la science, se posent en termes juridiques. Il faudra bien que le droit traite de la manière dont la science et la technique se répandent dans nos sociétés. Il y eut un droit canon à l’époque où la religion était le phénomène social total ; il faut aujourd’hui un droit de la science.

Comment cela va-t-il modifier la problématisation de ces questions ?

M. S. : Il s’agit de modifier notre vision du monde. Voilà plusieurs décennies que la philosophie a mis le monde au rancart. Prenez La phénoménologie de la perception de Maurice Merleau-Ponty. Vous vous imaginez que l'on va vous faire participer à un festin de perceptions. Pas du tout. Le livre s'ouvre sur cette indication que la notion de « perception » fait d'abord penser au mot « perception ». Et pendant les 500 pages du livre, à une ou deux exceptions près, à grands renforts de techniques philosophiques, il ne sera question que de... mots. Mon abord est différent : lorsque je parle de la perception, je parle d'abord du vin de Bordeaux que je sens. J'ai écrit Les Cinq sens pour protester contre cette réduction de la sensation au langage qui fait de la philosophie un cadavre. Quand je bois du vin de Bordeaux, je ne bois pas des mots. Le monde a disparu de la philosophie depuis 1900 ou 1920. Je veux rappeler à mes contemporains que le monde est là et que nous courons des dangers réels à ne jamais le considérer comme un acteur réel de notre jeu. Ainsi va-t-on de Hiroshima jusqu'au trou dans la couche d'ozone. De cet oubli du monde ne sont pas seulement responsables les savants, mais aussi les juristes et les philosophes qui pensent comme si les hommes étaient seuls dans l'univers, sans environnement. Il s'agit de provoquer une prise de conscience, de faire que1'on redécouvre qu'il y a un monde, qu'il est autre chose qu'une poubelle, qu'il mérite respect.

Mais comment parler du monde alors que du fait des développements de la technique il semble avoir complètement disparu ?

M. S. : La philosophie a perdu son rapport critique à la civilisation parce que, depuis cinquante ans, elle suit le mouvement de la civilisation, qu'elle s'est elle-même hypertechnicisée et ne parle que de relations humaines. Lorsqu'elle critique la technique, c'est selon des procédés formidablement technicisés, comme comme s'il n'y avait rien autour d'elle. La philosophie contemporaine est comme une entreprise, elle cherche à imposer son langage et son mode de relations humaines. Il n'y a pas de monde dans la philosophie moderne, et donc de vision du monde. Seulement de petites manigances relationnelles. La philosophie moderne parle de discours et écrit sur l'écriture. Mais il y a aussi des objets. Ils sont en train de se réveiller. À mesure que nous prenons conscience de la puissance de la technique, nous commençons à avoir des inquiétudes sur l'évolution du monde dans globalité. La terre change globalement. Comment évaluer ce changement ? Comment le penser ?

A contre-courant des philosophes modernes qui, depuis cinquante ans, ne s'occupent que de tropes, d'écriture ou de propositions correctement fondées, je cherche à parler de la nature comme on a la possibilité d'en parler aujourd'hui, selon une vision globale.

Vos livres sont caractérisés par une grande exigence de style. Comment concevez-vous les rapports entre la philosophie et le style ?

M. S. : Lorsque j'étais dans l'institution, parce que l'institution le réclame, j'ai eu recours à un vocabulaire technique. Mais c'est fini, j'ai juré de ne plus écrire que dans le langage naturel en l'utilisant rigoureusement.

Lorsque j'ai écrit Les Cinq sens, je voulais avoir un style qui se rapproche de la sensation. Avec Statues, où il est question de la mort, j'ai essayé un autre type d'écriture. J'essaie maintenant d'être assez proche du langage juridique.

Ce faisant, d'une manière un peu contradictoire avec ce que vous disiez auparavant, vous faites de la philosophie une question de langage.

M. S. : Il faut distinguer langage et métalangage. La philosophie est souvent du côté du métalangage. Les philosophes aiment dire : « Je suis en train de faire ça, de parler de la sensation, d'utiliser à cette fin telle ou telle trope ». Ils parlent indéfiniment de ce dont ils parlent et entassent les métalangages les uns sur les autres. J'ai trouvé cela tellement déloyal et menteur que j'ai juré de m'interdire tout métalangage. Je parle de la bête et de la bête seulement. La philosophie telle qu'elle se pratique dans l'institution consiste à se cacher derrière le plus grand nombre de nuages pour qu'il n'y ait plus de bête. Ma préoccupation est d’être le plus acéré sur l'objet dont il est question.

Nous avons décrit ce que pouvait être le programme de la philosophie. Comment pourrait-on résumer la philosophie de Michel Serres ?

M. S. : Si j'avais trouvé un terme pour la nommer, il serait déjà connu. On peut dire qu’il y a deux types de mathématiciens : il y a ceux qui ont une vision globale des mathématiques, et ceux qui ont seulement une idée ; les mathématiciens de synthèse et les mathématiciens répétitifs. Il en va de même en philosophie. Bergson par exemple est le philosophe de l’idée du temps continu, de la durée. Bergson la répète à propos de mémoire, de biologie, de morale ou de religion. C’est l’image du philosophe sanglier : il creuse toujours le même trou. A l’inverse, il y a le philosophe renard. Il passe partout pour dégager une vision globale synthétique. Je suis de ce côté-là, du côté des errants et non des laboureurs. Il est encore trop tôt pour que je livre la carte du chemin parcouru.

Propos recueillis par François Ewald (n°276 du Magazine Littéraire paru en avril 1990). 

 

   À lire : Le contrat naturel, Michel Serres, éd. du Pommier, 240 p., 19€. 

Grand entretien

Claire Marin © HANNAH ASSOULINE/Ed. de l'Observatoire

Claire Marin
Auteure de Rupture(s) (éd. de l'Observatoire)

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