« Le vocabulaire de Trump devient de plus en plus violent »

« Le vocabulaire de Trump devient de plus en plus violent »

Traductrice pour la presse et l’édition, Bérengère Viennot vient de publier La langue de Trump (Les Arènes), un essai sur le « casse-tête » sémantique que représente la rhétorique du 45e président des États-Unis.

En quoi l’élection de Donald Trump vous a-t-elle, comme vous l’écrivez, « expulsée de votre zone de confort » en tant que traductrice ?

Bérengère Viennot​ : Je n'ai pas commencé par le traduire, mais par l'écouter quand il a été investi candidat, comme tout traducteur qui s'intéresse à la politique internationale. Ensuite, quand je me suis mise à le traduire, j'ai appliqué la même règle que pour Obama, à savoir partir du fond. Sauf que souvent, le fond n'existait pas, et le contexte pour le traduire non plus. Il a donc fallu que je lui « invente » un discours, une syntaxe, un personnage politique. Par exemple, jusqu'à présent, dans le cadre du discours politique, je n'avais jamais eu à traduire de gros mots : là, ils sont quasi-quotidiens. Et quand je le traduis, j'ai à la fois en tête tout ce que je sais de lui mais aussi le fait qu'il peut dire quelque chose de tout à fait différent. Avec lui, on ne peut jamais se reposer sur ses acquis.

Trump n’observe pas les codes de la rhétorique politique classique. Comment cela se traduit-il dans un exercice aussi codifié, justement, que le discours sur l’état de l’Union, qu’il vient de prononcer le 5 février ?

B.V. : On sentait qu’il était surbriefé, qu’il s’est appliqué et lisait son prompteur. Mais ce discours, même écrit par quelqu'un d'autre, était imprégné de son idéologie et de son idée que les États-Unis sont en guerre, alors que c'est lui qui est en guerre contre l'enquête du procureur Mueller et contre ceux qui voudraient le destituer. Son vocabulaire devient de plus en plus violent, par exemple quand il annonce qu’il va envoyer plus de trois mille soldats mener « a tremendous onslaught », un « formidable assaut », contre les caravanes de migrants, ou qu’il dénonce des « coyotes sans pitié » ou des « trafiquants sadiques ». Il en appelle de plus en plus aux tripes et de moins en moins à la raison, et se projette dans un univers médiéval, quasiment à la Game of Thrones.

Cette rhétorique est une constante depuis son discours d’entrée en fonctions du 20 janvier 2017, où il avait annoncé vouloir mettre fin au « carnage américain ».

B.V. : Le Washington Post a établi une liste des mots inédits employés dans chaque discours sur l’état de l’Union. Tous les présidents introduisent un nouveau champ lexical correspondant au moment où ils parlent : pour Trump, ce sont plutôt des mots belliqueux, violents, comme « bloodthirsty », « assoiffé de sang »… Il a fait référence au gouverneur de Virginie, qui s’est récemment prononcé en faveur de l’avortement tardif pour raisons médicales, en affirmant qu’il voulait « exécuter des bébés après la naissance ». Si Obama, Clinton ou Reagan avaient employé ces mots, on ne parlerait que de ça, mais comme c'est dans la bouche de Trump, les gens ne s'étonnent même plus ! J'entends dans les médias « Il s'est bien tenu », « Il a été sobre » alors que je trouve au contraire qu'il a été d'une violence insoutenable, mais est beaucoup plus malin qu'on ne le croit. On ricane en le regardant, mais on ne se rend pas compte de l'efficacité de ce discours, qui a une vraie résonance pour une partie de l'Amérique, pour laquelle la force des mots d'un président est en train de justifier toutes sortes de violences.

Son vocabulaire pose aussi des défis quotidiens aux traducteurs. Comment le traduire, par exemple, quand il tweete le 22 janvier à propos du Forum de Davos : « The Fake News said I should not go there » ?

B.V. : La traduction dépend toujours du contexte et un même mot peut être traduit de quatre ou cinq façons différentes selon la personne qui l'a dit, la personne qui le lit, le contexte… Il y a trois ans, j’aurais sans doute traduit « Fake News » par une périphrase, « les médias qui… ». Mais comme c’est Trump, président en guerre contre les médias, que le mot est passé dans le langage courant en français et est suffisamment riche pour qu'on sache immédiatement de quoi on parle, je garderais « Fake News » en français pour un texte très grand public. Pour un public plus renseigné, j’emploierais peut-être, uniquement dans ce contexte-là, le mot « infox » suggéré par l'Académie française : quand on sait qu’aux États-Unis, la seule chaîne qui encense Trump en permanence est Fox News, « infox » prend une saveur particulière ! Peut-être « inFox », avec une majuscule…

Dans ses tweets, Trump manifeste aussi parfois un sens consommé de l’insinuation, par exemple quand il tweete la veille : « Let millions of unchecked "strangers" just flow into the U.S. »

B.V. : Le choix même du mot « strangers » est intéressant car normalement on dit plutôt « foreigners ». En français, si on mettait « étrangers », même avec des guillemets, il manquerait cette petite nuance du mot « strangers » qui fait penser à « strange » [« étranger » mais aussi « bizarre », ndlr], très loin de Strangers in the Night... C'est là aussi que je me dis qu'il est parfois très habile même si, comme M. Jourdain, c'est peut-être sans le savoir.

Au final, le « vrai » Trump n’est-il pas dans le ton de l’entretien qu’il a accordé le 31 janvier au New York Times et que le quotidien a retranscrit quasi-intégralement ?

B.V. : Le Trump à 100 % dans le texte n'est pas capable d’autre chose qu'une parole orale très décousue, proche de la brève de comptoir. Cela n'engage que moi mais je pense que la pauvreté de son vocabulaire reflète celle de sa pensée. Dans son discours sur l’état de l’Union, il emploie quinze fois great, greater, greatness, six fois historic… Ce sont des mots vides de sens. Cet entretien me fait penser à cette situation où vous vous retrouvez face à quelqu'un qui en sait plus que vous sur une question où vous avez fait l'impasse et où vous ne voulez pas montrer que vous ne connaissez rien. Quand il perd pied, il se raccroche à ces locutions, toujours les mêmes, terrible, bad, ou parle comme quelqu'un qui a entendu vaguement les nouvelles. Cela donne des phrases qui ne sont pas intraduisibles mais très ambigües à traduire car les mots qui les composent ne reflètent aucune réalité précise, comme : « Ce qui se passe au Venezuela, c'est terrible, c'est très très mauvais, très très mauvais. »

Propos recueillis par Jean-Marie Pottier.

 

À lire : La langue de TrumpBérengère Viennot, éd. Les Arènes, 160 p., 14,60 €

 

Photo : Donald Trump lors de son discours sur l'état de l'Union, 5 février 2019 © Cheriss May/NurPhoto/AFP

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