Emanuele Coccia : « Toutes les espèces sont constamment en train de changer le monde »

Emanuele Coccia : « Toutes les espèces sont constamment en train de changer le monde »

Le philosophe Emanuele Coccia a reçu le Prix des Rencontres philosophiques de Monaco en 2017 pour La vie des plantes : une métaphysique du mélange et publie le 3 avril une édition revue et augmentée du Bien dans les choses (sorti en 2013). Il répond à nos questions sur la haine ontologique que l’homme peut porter à la nature, et éclaire les phénomènes de la collapsologie, du climato-scepticisme ou de l'antispécisme.  

Pour Martin Heidegger, la haine nous assaille parce qu’elle nous a déjà assaillis et s’est « soulevée en nous depuis longtemps » (Nietzsche I, 1935-36). Pourquoi les climato-sceptiques haïssent-ils l’écologie ?

Emanuele Coccia : La haine est seulement une conséquence de la peur. Le monde a radicalement changé ces dernières années : tous les repères et les points de stabilité se sont effondrés. Rien ne ressemble au monde qui a été décrit par l’humanité du siècle dernier. On nous avait parlé d’un monde infini où la guerre de toutes les espèces contre toutes les espèces permettait à la nature de s’améliorer et de produire de la vie à partir de la mort. Or, nous faisons face à une planète qui est sensiblement et irréparablement éprouvée par une guerre sans merci qu’une seule espèce conduit contre les plantes, les animaux, les bactéries, les minéraux, etc. On nous avait parlé de la nature comme de quelque chose qui ne participe pas de l’histoire et de la culture et d’un monde humain qui se définit à partir de son autonomie par rapport au reste du vivant. Or, nous constatons aujourd’hui que la vie de la planète dépend de nos choix culturels. Nous avons vécu pendant au moins quatre siècles en faisant du travail non seulement l’instrument de la production et de la redistribution de la richesse mais aussi le laboratoire de notre identité individuelle et collective. Or, aujourd’hui la richesse n’est plus produite par le travail mais grâce aux échanges financiers et à l’identité personnelle et collective qui ne se définit qu’à partir de nos actes. On pourrait développer cette liste à l’infini : le monde a changé, tous les savoirs dont nous disposions (la sociologie, l’anthropologie, mais aussi la biologie, l’écologie) nous servent peu car ils ont été produits pour un monde qui n’existe plus. D’où le sentiment d’égarement et de haine. Le seul antidote possible est d’admettre que nous ne connaissons plus notre monde, se lancer dans une nouvelle exploration et surtout dans l’étude qui seule pourra combattre la haine. 

La grande oxydation est la première catastrophe écologique de l’histoire. La nature est-elle réactionnaire ? 

E. C. : La nature n’est pas réactionnaire, elle n’est pas progressiste non plus. Elle n’est ni en guerre permanente, ni plongée dans une paix harmonieuse qui ne connait pas d’interruption là où l’homme ne met pas les pieds. Nous devrions cesser d’imaginer que l’homme soit une exception, en bien comme en mal. Toute espèce vivante est potentiellement polluante, tout acte de vie est aussi une pollution, car toute forme de vie projette sur l’espace environnant un ordre qui correspond à son mode de vie mais pas nécessairement à celui des autres. Toute espèce réaménage le monde : elle le transforme pour rendre possible son existence. Et cet aménagement influe et touche toujours l’espace de vie et surtout la vie des autres espèces, avec des conséquences parfois positives parfois négatives. Ce que nous appelons nature n’est qu’un espace de négociation perpétuelle à l’intérieur duquel les espèces essayent, sans toutefois forcement y arriver, de cohabiter. Il n’y a pas des « écosystèmes » qui existeraient automatiquement à partir des lois éternelles et immuables : si les rapports entre les êtres étaient vraiment empruntés à ces équilibres immuables, on ne serait jamais passés de la soupe primordiale à l’anthropocène. Les espèces, toutes les espèces, sont constamment en train de changer le monde, sont constamment obligées de dialoguer et signer des pactes avec les autres.  

Le « zoocentrisme » de l’écologie, décrit un monde domestiqué par l’homme, fidèle à la terre. L’homme est-il autochtone ou hétérochtone ?

E. C. : Il n’y a aucune forme de vie strictement autochtone. Il n’y en a pas tout d’abord parce que la terre ne cesse de bouger : c’est ce qu’on appelle la tectonique des plaques. Toute terre émergée est un bateau en déplacement qui transporte les vivants d’un point à un autre. Ensuite, tout vivant est d’ailleurs, d’un point de vue à la fois spatial et génétique. La relation avec un territoire est toujours un résultat, jamais un présupposé. Même les arbres ont dû arriver comme semence là où ils se sont installés, et ce voyage souvent très long peut durer encore plus longtemps. De ce point de vue, il n’y a pas de fidélité à la terre : tout être vivant est la synthèse de la terre d’où il vient et de celle où il va. Tout vivant est la composition de deux mondes : en cela, l’idée de Heidegger qui voudrait que seule l’espèce humaine puisse faire l’expérience du monde est à la fois naïve et inconsistante. Vivre, pour toute forme de vie, signifie toujours construire le monde où l’on habite, transformer radicalement (et consciemment) tout ce qui l’entoure. 

Le règne animal est hétérotrophique tandis que le règne végétal est photosynthétique. Les plantes ne se nourrissent pas d’autres vivants pour survivre. Pourquoi l’antispécisme est-il toujours selon vous un anthropocentrisme ? 

E. C. : L’antispécisme a projeté sur les animaux supérieurs des sentiments de supériorité morale et ontologique que l’homme se réservait exclusivement : il est le résultat de la découverte darwinienne de la nature animale de l’homme. Cette « consanguinité » permet d’établir une égalité et une parité entre les espèces animales supérieures, mais avec un prix énorme : l’introduction d’une nouvelle hiérarchie, posée arbitrairement entre les êtres capables de souffrir et les autres, les êtres doués de systèmes nerveux et les autres, etc. Surtout, l’antispécisme semble cultiver un étrange sentiment de culpabilité face à la dimension absolument naturelle et absolument morale du rapport interspécifique : le fait que les êtres soient destinés à se manger entre eux, et que cet échange de chair et de corps, cette circulation de la vie, de corps en corps (qui n’épargne pas l’homme car nous serons tous mangés tôt ou tard), n’est pas la marque d’une injustice ou d’un manque moral. Manger l’individu d’une autre espèce ne permettra jamais d’affirmer sa supériorité. C’est, au contraire, affirmer la puissance de la vie, de passer d’un corps à l’autre, d’un individu à l’autre, d’une espèce à l’autre qui ne nous appartient pas mais appartient à toutes et à tous.

Le règne végétal est-il un rempart contre le destin de l’homme « sans-monde », dont parle Martin Heidegger,  à vivre comme les « pierres » ?

E. C. : Les plantes montrent qu’il n’y a aucune séparation entre le monde minéral (les pierres) et les autres vivants. Ce sont des êtres capables de transformer la pierre et l’air en corps vivant, en en insufflant l’énergie de la lumière solaire. Il n’y a pas de séparation entre nous et les pierres. Au fond nous n’avons pas encore saisi et véritablement compris le fait que tout vivant est véritablement une métamorphose du même corps de Gaïa. Tout ce qui est sur cette planète n’est pas autre chose qu’une transformation d’une seule et même chair, qui est la même pour tous. 

Propos recueillis par Alexandre Gilbert 

 

À lire : Le bien dans les chosesEmanuele Coccia, éd. Rivages (poches), 208 p., 8,50 €

 

Sur le même thème : « Humanité végétale », un article sur l'exposition « Nous les arbres » à la Fondation Cartier, par Eugénie Bourlet

 

Photo : Emanuele Coccia © DR/éd. Rivages 

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