Écologie : « L’urgence de la situation n’est pas comprise, on se contente d’affichage »

Écologie : « L’urgence de la situation n’est pas comprise, on se contente d’affichage »

Dominique Bourg a obtenu 1,82 % des voix aux dernières élections européennes avec sa liste « Urgence Écologie ». Pour Le Nouveau Magazine Littéraire, il analyse les résultats de ces élections et tire les enseignements de son engagement en politique. L'ex-président du conseil scientifique de la Fondation Nicolas Hulot s'alarme du piège que constitue une conscience écologique de façade. Entretien.

Le philosophe et professeur à l’université de Lausanne a conduit la liste « Urgence Écologie », rassemblant Génération Écologie et le Mouvement Écologiste Indépendant, aux dernières élections européennes. Il est l'auteur du Dictionnaire de la pensée écologique (Avec A. Papaux, Puf, 2015) et Une nouvelle Terre. Pour une autre relation au monde (Desclée De Brouwer, 2018). Il a théorisé le concept de « l’écologie intégrale ».

Comment analysez-vous le score des animalistes à l’élection européenne ?

Dominique Bourg : Au cours de notre campagne, nous avons beaucoup insisté sur le volet animaliste. Cela s’inscrit dans une sensibilité nouvelle au vivant, très forte, dont la relation aux animaux n’est pas l’unique aspect. Voyez par exemple l’intérêt pour les arbres : sur le plan strictement scientifique, on assiste à une révolution du côté de la biologie végétale qui nous montre à quel point le vivant végétal n’est pas moins complexe, si ce n’est plus, que le vivant animal. Il exprime les mêmes grandes fonctions sans lesquelles il n’y a pas de vie : adaptation, communication, sensations-capteurs divers, stratégies, fonctions qui sont propres au vivant et pas simplement aux animaux.

Cette sensibilité est en rupture avec ce qui a émergé comme modernité à la fin du XVIe siècle, dont la pensée était essentiellement mécanique et ne voyait dans la nature qu’un agrégat de particules matérielles reliées par une loi simple, la loi du mouvement tout d’abord et la gravitation universelle ensuite. C’est une rupture de fond par rapport à cela, et je ne la limiterais aucunement à la seule cause animale.

Partagez-vous le constat d’Aurélien Barrau qui a estimé qu’on ne pouvait se réjouir après les élections car « face au danger existentiel, juste un peu plus d’une personne sur dix a jugé que la fin du monde était une thématique prioritaire »…  

D. B. : Par rapport au danger auquel nous sommes confrontés, dont les rapports scientifiques témoignent, Aurélien Barrau a totalement raison. Alors que nous avons mis ce thème-là très en avant, nous n’avons pas rencontré un franc succès électoral… En termes d’accès aux médias, pendant la campagne, j’ai eu moins de 20 minutes de temps de parole sur les plateaux. Dès le lendemain des résultats, une fois reprise ma casquette d’expert, j’avais 40 minutes. Nous avons rencontré des difficultés objectives liées aux règles du CSA et au grand nombre de listes. Le système avantage les formations qui existent déjà. Nous avons eu très peu d’exposition médiatique. En période officielle, notre clip d’une minute 30 est passé trois fois. Comment voulez-vous vous faire entendre ? Cet effet de système fait qu’il est difficile de passer politiquement du néant à l’être. Faire valoir quelque chose de nouveau dans une campagne est quasiment une mission impossible. 

Vous avez dit : « À voir les douze listes, toutes parlent d’écologie, la bataille culturelle effectivement a été gagnée. Mais cette bataille est un piège »… 

D. B. : L’écologie est effectivement devenue un sujet transverse. Il en va de l’écologie aujourd’hui comme de la justice, du progrès… Elle devient un horizon qui permet de dire n’importe quoi, et cela suffit à convaincre les gens. Quand LREM dit se soucier d’écologie, que des personnalités comme Pascal Canfin font campagne avec Nathalie Loiseau, cela suffit à faire croire aux électeurs qu’ils sont devenus écologistes. Or, je peux vous dire qu’ils ont supprimé ces derniers mois les possibilités de recours en termes de défense de la biodiversité. C’est d’un grotesque total ! Pour le climat, on ne fait quasiment rien en France !

Plus personne, pas même le RN, ne peut se dire indifférent à l’écologie, le jeu donc revient à trouver quelques faux-semblants. Cela m’amène à réagir à ce qu’a dit Aurélien Barrau. La perception de la réalité des problèmes qui ressortent des analyses scientifiques n’a pas du tout percolé dans la société. L’urgence de la situation n’est pas comprise, on se contente d’un simple affichage. Plus personne ne peut éluder le problème, mais il suffit de dire « je vais faire quelque chose » pour être cru. Le traitement du problème n’est pas discriminant. Pour qu’il le devienne, il faut vraiment rentrer dans le détail de la question, et pratiquement aucun électeur ne le fait…

Il y donc un manque de connaissances ? 

D. B. : Oui, un double manque de connaissances, d’abord par rapport à ce que les partis font vraiment. Qui sait, par exemple, qu’il y a un décret en cours pour pouvoir bétonner des zones protégées ? Personne ! Qui sait que ces derniers mois, on a réduit les possibilités de recours du Conseil national de la nature ? Pour pouvoir se rendre compte que l’on a affaire à des faux-semblants, il faut rentrer dans le détail de l'action gouvernementale, ce que personne ne fait. 

Deuxième point : il faudrait entrer dans le détail des connaissances scientifiques pour comprendre ce que les adolescents qui manifestent dans la rue ont compris, mais pas monsieur Tout-le-monde. 

Cette « génération Greta Thunberg » est prometteuse à ce niveau ? S’ils prennent les choses en mains, ce sera trop tard ? 

D. B. : C’est fondamental qu’ils soient ainsi. Le contraire serait dramatique, il y aurait de quoi désespérer du genre humain… Les connaissances qui sont les nôtres disent que, quoi qu’il arrive, même si on fait des efforts maintenant, la vie sur Terre sera plus difficile. Cette génération va vivre d’année en année ce surcroit de difficultés, et durant toute leur vie ! Imaginez que vous avez 16 ans aujourd’hui, vous ne pensez plus vraiment au boulot que vous allez faire plus tard, parce que vous savez que quel qu’il soit, vous allez l’exercer sur une planète plus difficle à vivre. Eux l’ont compris. C’est une honte que si peu d’adultes relaient ce sentiment. Je viens d’assister à une conférence de presse en Suisse où un garçon de 16 ans a dit : « si ma génération doit se sacrifier, elle se sacrifiera pour sauver la vie sur Terre ! » Vous imaginez, il ne s’est même pas rendu compte de ce qu’il disait, c’est quelqu’un d'autre qui l’a fait remarquer. Nous sommes souvent très faibles sur ces sujets en tant que commentateurs. 

Est-ce que cette mobilisation va suffire ? Il va falloir du temps pour que les jeunes générations aient une influence électorale forte alors que nous n’avons plus que dix ans pour réagir et diviser les émissions des gaz à effets de serre par deux. Si on veut y arriver, ce n’est pas la huitième année qu’il faut s’y mettre, mais l'an prochain… Et rien n’annonce que l’on aille dans cette direction. 

Et sur les relations avec les Verts ? 

D. B. : Il y a des tractations pour réunir la famille écologique et je trouve ça très bien. Notre idée était de montrer qu’il n’y avait pas de monopole des Verts d’autant que leur programme pour les européennes était relativement mou, pas au diapason des difficultés que l’on connait aujourd’hui. Nous nous sommes présentés pour montrer qu’il y a une famille écologiste, pas seulement un parti. Je suis satisfait car ils l'ont entendu et l’acceptent. L’important est d’agréger des mouvements de la société civile tout en restant autonomes. Des mouvements qui la supportent, la poussent et peuvent garder une puissance critique importante à l’arrière-plan des partis. On a besoin de resserrer ces liens.   

Michel Serres vient de mourir, il a été l’un des premiers à parler d’écologie au grand public. 

D. B. : Michel Serres a produit une grande œuvre très hétérogène. Il y a d’abord la thèse sur Leibnitz, qui n’est pas une lecture grand public. Ensuite vous avez la série des Hermès, une vision très structurale de la culture qui montre comment d’un point de vue structuraliste, il y a un passage science- littérature. C’est une œuvre très importante. 

Et puis vous avez un troisième Serres qui commence à s’ouvrir, qui change. Il écrit une perle, qui n’a pas de rapport avec le reste, intitulée Le contrat naturel. Mais comme vous savez, Serres oublie ensuite complètement le contrat naturel. Il n’en fait plus rien. Toute l’œuvre des trente dernières années n’a rien à voir ! Le contrat naturel est une œuvre assez forte. Il est l’un des premiers à comprendre que le contrat social strict n’a plus de sens, que les sociétés doivent passer un contrat avec la nature, au sens métaphorique et qu’il en va de leur existence. Il commence avec le tableau de Goya qu’il commente. C’est le sol sous les pieds des combattants qui est en train de se dérober. Ils vont s’enfoncer et mourir. C’est exactement la situation dans laquelle on est. Mais cela, Serres l’oublie plus tard, il n’en fait plus rien. Cette œuvre unique n’a pas de suite. Michel Serres a écrit un grand livre du point de vue de l’écologie, mais je ne peux pas dire qu’il fut un penseur de l’écologie.

Propos recueillis par Aurélie Marcireau.

 

À lire :

« La notion de développement durable n'a plus aucun sens », un entretien avec Dominique Bourg dans Le Magazine littéraire (N°557 - juillet-août 2015)

« La forêt nous précède, le désert nous suit », un podcast enregistré avec Dominique Bourg aux Rencontres NML de mai 2018

 

Photo : Dominique Bourg (à droite) © Lionel BONAVENTURE/AFP

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« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard