Entre ciel et terre, le village dans les mirages

Entre ciel et terre, le village dans les mirages

Décidé à tout plaquer, un quadragénaire se retrouve coincé dans une bourgade haut perchée, où toute la société du spectacle semble avoir conflué. Une fable pop brassant les genres et les cultures.

« Recommence, on dirait un diablotin qui sort de sa boîte », réclamait-on au narrateur gouailleur, lancé sur un tabouret tourniquet, du premier livre de Pierric Bailly. Depuis, ce surgissement à la diable semble devenu la marque de fabrique du jeune écrivain. Après Polichinelle, jailli en 2008 - sur les frasques d'une bande de lycéens jurassiens un peu « cramés » -, il récidivait trois ans plus tard avec Michael Jackson, chronique estudiantine dans laquelle apparaissaient beaucoup Richard Virenque, Martin Sheen et quelques apprenties stars du X, mais presque jamais le roi de la pop... Avec L'Étoile du Hautacam, l'auteur brouille et bat de nouveau les cartes : géographiques, d'abord, puisque le titre ne nous met sur la piste (skiable) des Hautes-Pyrénées que pour mieux nous propulser en Lorraine, dans le village minier de « Stellange », lui-même bientôt transplanté d'un millier de bornes plus au sud et d'une quinzaine de kilomètres au-dessus du niveau de la Terre. Cartes romanesques, ensuite, puisque, d'un chapitre à l'autre, nous bondissons du canevas familial à la science-fiction et du « scénario de mauvais téléfilm » au pitch de blockbuster.

Mais commençons par la version terrienne de l'histoire. À la suite du décès de sa grand-mère, Simon décide de regagner son village natal en laissant Bagnolet, la femme qui vient de le quitter et les monceaux de VHS, jeux de plateau et bandes dessinées parmi lesquels il s'encroûte. L'ado siphonné de Polichinelle, devenu étudiant dilettante dans Michael Jackson, nous est donc revenu sous les traits d'un quadra intérimaire, déphasé et rasoir, « seul avec sa misanthropie de pacotille », son « immense ego et sa paire d'Adidas Energy ».

Décidé à changer d'air, il brade son passé sur Le Bon Coin, prend congé de ses copains, gagne l'autoroute... Jusqu'au moment où le texte bascule à l'oblique, façon générique de Star Wars : larguez les amarres, cap sur une autre dimension, nous voici en route pour « l'Étoile », nouvelle appellation du fameux village natal devenu entretemps une bourgade perchée sur une gigantesque colonne de béton. Un microcosme ensoleillé et futuriste où règne tout ce qui brille, le show et les vedettes, et où l'on vient pour voir et être vu.

Là-haut, sur ce promontoire hérité de Magritte et de Miyazaki (château des Pyrénées et château dans le ciel), nous retrouvons quelques-uns des fétiches de Pierric Bailly : des marginaux et des ovnis sociaux, des lourdauds qui tabassent par ennui, un Beretta, une galaxie de références « aussi bien contre, pop que sous-culturelles », et bien sûr le culte du paraître et de la parade. Car, s'il rend ici hommage au cinéma des space opera, des mangas et des films catastrophes, l'écrivain n'en perd jamais de vue les excès et la démesure, convoquant à la fois le génie de Hollywood et son envers autobronzé, La Guerre des étoiles et sa disneylandisation.

Moins fiévreuse et rebelle que dans ses précédents livres (génération du personnage oblige), la langue conserve sa parataxe, ses anaphores et sa folie douce pour épouser les à-coups d'une société de zapping et de spectacle où les contraires se télescopent et où ne cesse de croître le besoin d'aventure. Un besoin irrépressible de se prendre « pour qui l'on n'est pas » le temps d'une semaine, d'un rêve ou d'un quart d'heure warholien et de se nourrir de toutes ces oeuvres bizarres qui, malgré leur démesure, « répondent à des fantasmes, relativement communs, presque banals, à des rêves d'enfant qui se voit toujours plus grand qu'il n'est ». Des oeuvres comme Pierric Bailly les conçoit, en somme.

L'Étoile du Hautacam, PIERRIC BAILLY, éd. P.O.L, 336 p., 17 euros.

Né dans le Jura en 1982, Pierric Bailly a grandi dans un hameau d'une vingtaine d'habitants, non loin de Clairvaux-les-Lacs, qui sert de cadre à son premier livre, Polichinelle (2008), qui racontait l'été d'une bande d'ados l'année du bac. Étudiant en arts du spectacle à Montpellier à l'instar du personnage de son deuxième roman, Michael Jackson (2011), il a commencé à écrire tout en travaillant en intérim en usine, dans la grande distribution ou dans le bâtiment.

Entretien

Aurélie Charon © S.Remael/Ed. L’Iconoclaste

Aurélie Charon
Autrice de C'était pas mieux avant, ce sera mieux après (L'Iconoclaste)

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NUAGE ORBITAL, Taiyô Fujii, traduit du japonais par Dominique et Frank Sylvain, éd. Atelier Akatombo

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