Jean-Michel Basquiat. En pleine figure

Jean-Michel Basquiat. En pleine figure

Parcours dans l'oeuvre d'un street artist aujourd'hui star des musées. Un chaman dont les toiles, rassemblées à la Fondation Louis-Vuitton, font tourner le manège des mondes, des mots et des imaginaires.

Sur le chemin de la Fondation Louis-Vuitton, obnubilé par les flèches montrant la direction à suivre, j'ai failli tomber deux fois dans des flaques (j'étais un peu nerveux je crois). Une fois en lieu sûr – sur les escaliers automatiques –, m'apercevant que l'exposition commençait par Egon Schiele (que j'adore pourtant), j'ai fait demi-tour, ai demandé où se trouvait Jean-Michel Basquiat, on m'a dit là-haut, j'ai pris l'escalier à contre-sens. Je suis arrivé directement au deuxième étage, et j'ai dû retenir mes larmes – il faut m'excuser, j'avais passé un an à regarder ces toiles-là sur papier glacé pour écrire mon roman, puis d'autres années à guetter les expositions et à courir les voir un peu partout. Alors, quand elles jaillissent devant vous, immenses, quand leurs couleurs vous éclatent à la gueule, on peut comprendre qu'on en soit tout ébranlé (plusieurs fois j'ai émis des bruits de plaisir contenus devant des jaunes aveuglants, comme celui de Yellow Tar and Feathers, devant le rouge de Boy and Dog in a Johnnypump, ou l'orange ahurissant d'Offensive Orange). J'ai passé une demi-heure comme ça, étourdi, un trop grand sourire aux lèvres, le visage rouge, avant de me rendre compte que des gens voulaient peut-être passer – j'ai essayé de reprendre mes esprits et j'ai repris ma route.

La légende Basquiat

Les salles sont thématiques, le déroulé chronologique, l'exposition magistrale, ample, très précise dans les textes qui accompagnent les oeuvres. On y sent clairement la volonté des commissaires (dont l'excellent Dieter Buchhart, l'un des meilleurs spécialistes) de se déprendre du vernis de légende qui a sans cesse accompagné le parcours de Basquiat (et qu'il s'est lui-même sciemment appliqué) pour se concentrer sur l'oeuvre, rien que l'oeuvre, et aucun doute n'est plus possible : elle se situe tout en haut de l'histoire de l'art. Tout est à sa place, rien ne dénote, tout est pensé, élaboré et fluide, direct et puissant, Basquiat sait parfaitement ce qu'il fait, jamais il ne rate ce qu'il entreprend. Et pourtant l'ambition est la plus haute qui soit : tout fondre et refaire, passer une civilisation entière au mixeur, voir ce qu'il en reste, et l'étaler ensuite en couleurs fauves et éléments démembrés sur des bouts de bois assemblés.

Je passe la salle des héros, tous ceux qui ont bâti les fondations d'un pays et qu'on ne voit nulle part, héros noirs de l'Amérique qu'il veut faire entrer enfin au musée – les y voilà. J'arrive à la salle « Mots », où apparaît de plus en plus clairement ce qui me touche peut-être le plus chez Basquiat, et qui ne va faire que grandir : cette volonté encyclopédique de faire entrer le monde entier dans sa toile, la manière si singulière qu'il a d'articuler un savoir disparate et universel. Il y a, chez l'artiste new-yorkais, qui a alors 22 ans, un précurseur d'Internet et des réseaux qui forment notre contemporain. Ses toiles sont des rhizomes, des arborescences, des labyrinthes dans lesquels circulent tous les mondes, les mots, les civilisations. C'est un chaman, il capte tout, Malcolm X comme les usines haïtiennes de gants de base-ball, César, Elvis ou Léonard de Vinci. Je m'approche d'In Italian, chef-d'oeuvre composite et énigmatique de 1983, à l'intérieur duquel visages, pièces, mots, dates, traits et couleurs se répondent, sang liberté dents & couronnes. Je me souviens d'avoir rêvé, devant ce tableau-ci, devant Notary ou Pegasus, d'une littérature pareillement rhizomique, où tous les genres, les lieux, les époques, les personnages, les strates littéraires communiqueraient et s'entrelaceraient - un rêve qui reste devant nous. Je me retourne et Museum Security (Broadway Meltdown) prolonge la danse chamanique, « FBI », « ESSO », « cigars », etc. Basquiat mixe et sample, ça résonne dans toute la salle.

Puis on arrive dans la salle « Musique », justement, tous les héros de Jean-Michel Basquiat, lui-même musicien, sont là, Charlie Parker, à qui il offre le plus beau des tombeaux, Charles the First, véritable retable d'église sur trois planches de bois, Dizzie Gillespie, qui souffle sur Horn Players, puis l'immense cercle dentelé de l'album Now's the Time, Discography, où il réinvente le minimalisme (rien d'autre, sur ce tableau, que les morceaux de la première session d'enregistrement de Charlie Parker comme leader, en 1945), et enfin Zydeco, immense scène de la musique noire, triptyque d'une admirable composition porté par un vert lourd, rouge et jaune en contrepoint.

Et ça continue comme ça de salle en salle, 120 tableaux réunis parmi les plus grands, parmi le millier de tableaux (et les 2 000 dessins) produits en huit ans par Basquiat, et le vertige vous prend lorsqu'ils sont réunis côte à côte. Je me laisse porter, je fais l'expo absolument dans le désordre, peu importe. J'arrive à la fin. La dernière salle couronne définitivement le garçon qui toute sa vie s'était imaginé avec des pointes dorées sur la tête. On est en 1987, 1988, c'est la fin, et Basquiat le sait. Dans un dernier sursaut il rassemble ses forces et se réinvente, parvenant à des sommets alchimiques avec Peter and the Wolf, trois grands tableaux sans titres (car comment résumer en quelques mots ce qu'il a voulu faire), puis Eroica, somme dans laquelle résonne ce cri déchirant, « Eroica, Eroica », Basquiat cherche un dernier souffle, ça va quand même pas finir déjà, les héros ne meurent pas comme ça – eh bien si. Le mot surgit dans plusieurs toiles comme un mantra, en référence à la Symphonie n° 3 de Beethoven, bien sûr, mais surtout au héros que Basquiat a voulu être, a été, héros qui doit mourir maintenant. Il est arrivé au bout, il le sait, il est enfermé dans une fiction et dans des mythes qu'il a lui-même créés, il ne peut plus sortir, il va mourir. Parallèlement à ces sommets, sa peinture se dénude, et c'est la sidérante et inopinée pureté de Riding With Death, le testament nu, l'artiste chevauchant la mort décomposée, à peine là, quelques os seulement, et le chevalier tombe à terre. On est en avril 1988. Basquiat se rend à une exposition de son travail chez son agent, Vrej Baghoomian. Il y a tous les tableaux de cette salle au mur. Mais il n'est plus là. Son visage est constellé de plaques, la moitié de ses dents est tombée. Il est tout au bout. Diego Cortez, qui le premier l'avait exposé en 1981, le prend à part, essaie de le réveiller. Mais Jean-Michel n'en peut plus. Quelques semaines plus tard, le 12 août 1988, il meurt dans la chaleur délirante de New York, qui l'avale.

Un héro triomphant

Arrivé à la fin de l'expo, il était peut-être temps d'aller en voir le début. Tout s'ouvre par trois « Têtes », les fameuses Heads que Basquiat peint en 1981, alors qu'il vient tout juste de se mettre sérieusement à la peinture, et qu'un jour de février, installé chez sa copine Suzanne Mallouk, il est tout à coup submergé par quelque chose de plus fort que lui : il rentre sous la peau, il voit, il dépèce, ouvre, fissure, il veut voir comment ça tient, comment ça fonctionne, et il en ressort avec ce tableau d'une incomparable puissance, Sans titre, sa première toile majeure, il le sait, et c'est la naissance du peintre Basquiat. La composition est parfaite, éblouissante. Et comme Suzanne Mallouk et Basquiat trente-sept ans plus tôt, nous restons sans voix devant la puissance incendiaire de ce crâne à vif.

On assiste ensuite à son évolution, vive, rapide, Per Capita, Arroz con Pollo, qui monte un étage, dans le musée et son oeuvre, jusqu'à une salle majuscule dans laquelle trône Grillo (1983), formidable quadriptyque porté par l'immense cri de deux personnages noirs, et une profusion de signes derrière, ou encore Boy and Dog in a Johnnypump. Suivent les collaborations avec Warhol, mineures, presque attendues, puis on repart vers les sommets, et je boucle la boucle.

À vrai dire, ça m'arrange un peu de finir par le début et de repartir avec le héros fier et triomphant – car Basquiat a gagné, c'est certain. En perdant il remporte la bataille.

Il se vit tout de suite comme un héros, qui va devoir, comme tous les héros, affronter une série d'obstacles – dans son cas, ce sera la société américaine, ce sera le racisme, le monde de l'art, le capitalisme triomphant, la bêtise, la bassesse ; cette bataille, il la mènera seul, elle le tue, mais il la gagne. Il savait dès le départ qu'il y aurait un prix à cela : ce sera sa mort, ce seront des humiliations (quand ses amis revendent ses dessins pour payer leur loyer, ou quand il est obligé de jouer le jeu des marchands d'art et leur donne du sauvage, de l'exotique, sans jamais être dupe). Il meurt, mais il a gagné. Et c'est ce qui nous émeut le plus dans cette exposition : on voit à quel point Basquiat s'est hissé seul au sommet, à la force du poignet, avec une oeuvre prodigieuse de maîtrise, d'une homogénéité absolue.

Trois heures ont passé, et il me reste un autre début à aller voir : Egon Schiele. Mais j'ai trop tardé, le Viennois à vif a été littéralement recouvert d'une masse de visiteurs. Je joue des coudes et retrouve ce qui me plaît chez lui et le rapproche de Basquiat : violence des corps (décharnés, tendus, osseux chez Schiele, décomposés et fragmentés chez son lointain cousin new-yorkais), virtuosité totale du dessin (tous deux sont avant toute chose des dessinateurs), émotion fébrile des visages, figure ardente et explosive de l'artiste – le trait se tort, le siècle aussi, à son commencement et à sa fin. Si les liens ne sont pas nommément tissés entre les deux, ils sont multiples et passionnants, et c'est au visiteur de les tracer, ce qu'on prendra comme une marque d'élégance à son égard. Je repars, après cinq verres avalés pour étancher mon émotion, le carton et le visage de Basquiat serrés dans ma main. Quand on a trouvé son maître, pourquoi le lâcher.

Né en 1982, Pierre Ducrozet est l'auteur de L'Invention des corps (prix de Flore 2017). Il a romancé en 2015 la vie et l'oeuvre de Jean-Michel Basquiat dans Eroica (Grasset).

 

Photo : Sans titre, acrylique et crayon gras, 1981 © Estate of Jean-Michel Basquiat, licensed by ARTESTAR, N.Y./COURTESY OF SOTHEBY'S, INC

À VOIR

JEAN-MICHEL BASQUIAT, Fondation Louis-Vuitton, Paris (16e). Jusqu'au 21 janvier 2019.

Pierre Ducrozet fera une lecture de son texte Eroica le 15 décembre à 18 h.

Entretien

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