Les « sensitivity readers », consultants prisés de la littérature jeunesse américaine

Les « sensitivity readers », consultants prisés de la littérature jeunesse américaine

Aux États-Unis, les « sensitivity readers » se font une place dans le monde de l’édition, notamment jeunesse. Leur rôle ? Lire les manuscrits pour débusquer les représentations « problématiques » en terme de genre, de race, d’orientation sexuelle, de handicap... Une réponse aux diverses polémiques en ligne qui ont agité ce milieu littéraire.

Par Sidonie Sigrist

Si les consultants ne sont pas nouveaux dans le milieu littéraire, le recours à des « sensitivity readers » fait naître, outre-Atlantique comme en France, l’inquiétude d’une censure qui ne dirait pas son nom et le spectre du politiquement correct. « C’est tout l’opposé de la censure, répond Erin Olds, sensitivity reader américaine et créatrice d’une plateforme de relecteurs. La censure, c’est la réduction de l’information ; les sensitivity readers permettent au contraire d’apporter des informations plus précises. » Selon l'autrice et consultante littératire Patrice Williams Marks, cette crainte est liée à la méconnaissance de ce travail. « Nous ne sommes pas là pour couper les propos subversifs, ni décider de ce qui peut être écrit ou pas. C’est une démarche volontaire : l’auteur ou l’éditeur fait appel à notre expérience pour s’assurer qu’il n’y a pas de préjugés ou stéréotypes véhiculés malgré lui. Chacun est libre d’appliquer ou non nos suggestions… » Pour cette consultante, qui forme aussi au métier, toute personne avec une « expérience singulière », appartenant à un groupe marginalisé (personne racisée, issue de la communauté LGBTQI+, sourde, vétéran…), peut offrir son regard en tant que sensitivity reader, en fonction des thématiques ou des personnages développés.

Certes, il n’y a pas une seule façon d’être noir, handicapée ou gay. Il y a cependant des canevas inconscients qui se répètent maladroitement dans la fiction, notamment lorsqu’elle est écrite par des auteurs non concernés. Le travail de ces consultants, lorsqu’ils sont compétents, n’est pas de faire un retour d’expérience personnelle mais de pointer ces biais-là. Patrice Williams Marks illustre : « Les personnages blancs bénéficient plus volontiers d’une trame riche et complexe quand les personnages noirs se résument parfois à leur couleur ou aux difficultés qu’ils rencontrent. »

Un avis consultatif

Gayle Forman, autrice connue au rayon « young adult » a pris l’habitude de s’appuyer sur différents conseillers pour nourrir ses histoires et ses personnages. Elle a par exemple consulté des médecins, violoncellistes ou des familles touchées par un suicide pour ses romans. Faire appel à un « lecteur d’authenticité » participe pour elle de la même démarche, même si les enjeux sont différents : « Cela m’a donné la possibilité d’élargir mon écriture, d’inclure différents personnages, de remettre en question mes propres représentations, ce qui fait de moi une meilleure écrivaine qui écrit de meilleurs livres. »

Le recours aux sensitivity readers permettrait aussi de parer aux scandales, comme ceux qui ont bousculé le monde de l’édition jeunesse ces dernières années aux Etats-Unis. Plusieurs romans ont été épinglés sur les réseaux sociaux pour des représentations jugées racistes, sexistes ou homophobes, entre autres. Certaines parutions ont été annulées ou repoussées suite à une mobilisation en ligne. Ce fut le cas de The Continent, de Keira Drake. Les premiers retours des épreuves accusaient l’ouvrage de filer la métaphore du « syndrome du sauveur blanc » et de développer des personnages noirs de façon stéréotypée. L’autrice s’est excusée et la publication a été retardée, le temps que l’éditeur  Harlequin Teen envoie le manuscrit à deux sensitivity readers. « Armée d’une liste de problèmes potentiels et de solutions possibles, Drake s’est remise à l’écriture », résume The Guardian.

Face à ces polémiques, les inquiétudes se focalisent sur le rôle de ces sensitivity readers. Une question revient : qu’est-ce qui peut encore être écrit, et par qui ? « Devrions-nous révoquer Madame Bovary parce que Flaubert manquait de l’expérience vécue d’une ménagère provinciale ? Peut-on encore lire Othello sachant que Shakespeare n'était pas noir ? » s’inquiète Francine Prose dans The New York Review of Book. L’intolérance aurait-elle encore sa place dans la littérature jeunesse ou ailleurs ? Les sensitivity readers se défendent d’avoir un tel pouvoir. Ils ne sont, après tout, qu’un avis consultatif, en bout de processus d’édition.

Un pansement face à la critique

Reste que ces inquiétudes traversent l’Atlantique. Les sensitivity readers n’ont pas (encore ?) leur place dans le monde de l’édition française mais les procès en ligne sont légions. Marie-Aude Murail, autrice jeunesse connue pour aborder des sujets de société, en a fait les frais. Des critiques l’ont accusée de grossophobie ou de cruauté animale, extraits à l’appui, pour des propos tenus par ses personnages de roman. « Aucun ouvrage, aucun écrivain ne pourrait résister à ce type de lecture parcellaire, extraite de son contexte » estime-t-elle. Elle regrette aussi la confusion qui règne entre fiction et opinions de l’auteur. « La fiction autorise à créer un personnage psychopathe sans que l’auteur en soit un. Dès que l’on évoque un problème – drogue, sexisme… – on encouragerait, en tant qu’auteur, ce genre de pratiques ou d’opinions. Finalement, le point commun aux deux rives de l’Atlantique n’est pas le recours aux sensitivity readers. C’est l’attention rivée sur les réseaux sociaux et leurs procès numériques parfois injustes : on peut tout faire dire à un extrait tiré de son contexte fictionnel.

Les communautés marginalisées dénoncent aussi en toile de fond l’homogénéité du monde de l’édition jeunesse. Une étude publiée par le site américain Lee and Low démontre en effet que si les personnages de la littérature jeunesse sont de plus en plus divers (pour ne pas dire de moins en moins blancs), ce n’est pas le cas des auteurs. 7 % des ouvrages jeunesse publiés aux Etats-Unis ont été écrits par des auteurs noirs, latinos ou amérindiens en 2018. De ce point de vue, les sensitivity readers semblent être un pansement face à la critique.

Les fictions sur petit écran bénéficient depuis quelques années d’une écriture plus fine quand les personnages sont développés par une diversité d’auteurs et autrices concernées, à l’instar des séries comme Transparent ou Grey’s Anatomy. Les maisons d’éditions gagneraient peut-être à élargir leur catalogue d’auteurs et d’autrices, au lieu d’externaliser ces questions de représentation et de les intégrer au bout du processus d’édition.

 

Photo : © Daniel ROLAND/AFP

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