Le diable belge

Le diable belge

L'écrivain gantois ne cultivait pas une épouvante frontale mais des angoisses insidieuses, dans d'étouffants intérieurs bourgeois. Son oeuvre, joyau du roman de poche populaire, est enfin rééditée.

Jean Ray (1887-1964), auteur résolument maudit, émerge des brumes d'un XIXe siècle finissant pour installer son petit théâtre d'épouvante dans une Belgique qu'il nous décrit comme hors du temps, minuscule royaume peuplé de bourgeois qui ronronnent en sirotant du punch tandis qu'un bon feu réchauffe agréablement leurs pantoufles. Un monde de paix où l'ennui n'est pas loin de pointer son nez au détour du tic-tac hypnotique d'une horloge. Une existence de rentier rythmée par le cliquetis des aiguilles d'une épouse qui tricote depuis des lustres le même chandail au coin de la cheminée. Un univers où l'on est heureux, satisfait, et content de soi. C'est pourtant cette image convenue que l'horreur va déchirer, tel un couteau qui fendrait de haut en bas un décor de théâtre.

Jean Ray, en effet, c'est l'anti-Lovecraft ; là où l'Américain de Providence se complaît à nous décrire des monstres dont il décline à l'envi les éructations imprononçables, le Belge travaille dans le non-dit, qu'il oppose au « trop-dit » de son confrère en diableries. C'est qu'il affectionne par-dessus tout l'indiscernable. Ses démons sont plus furtifs que des souris, c'est à peine si on peut les entrevoir à la lisière du champ visuel car ils habitent les coins sombres, se profilent - fuligineux - derrière les vitraux des demeures flamandes. Ses monstres sont absence, ombre, menace invisible mais toujours présente, et leur puissance s'en trouve accrue car cette transparence les protège des déguisements ridicules dont abusent d'ordinaire les romans d'horreur.

Matous castrés et gourmands

Jean Ray est adepte du fantastique sournois. Ses héros sont souvent de vieux garçons égoïstes, voire méchants, addicts des plaisirs de la table, aux allures de matous castrés, mais qui ronronnent trop fort pour être honnêtes, tel le narrateur du formidable « Cimetière de Marlyweck », cruel collectionneur de phénomènes irrationnels, passion qui causera sa perte. Ou encore cet oncle Timothéus, bourgeois tatillon, gourmand, qui est en fait la Mort personnifiée. Une mort qui oeuvre en secret, affublée du costume de Fantômas. Un petit bonhomme scrupuleux et rondouillard, que les dieux eux-mêmes redoutent, mais qui ne tire pas gloriole d'un métier qu'il exerce honnêtement à la façon d'un fonctionnaire en manches de lustrine tenant la comptabilité des abîmes.

L'horreur, chez Jean Ray, joue perpétuellement à cache-cache avec le lecteur. Elle hante un univers de confort où somnolent des rentiers soucieux de respectabilité. Elle rampe dans ces intérieurs qui fleurent bon la cire d'abeille et le vin chaud à la cannelle, où la propreté a valeur de religion, où les repas, et la digestion qui s'ensuit, doivent être scrupuleusement observés sous peine de blasphème. Le sensualisme exacerbé de l'auteur déroule sous nos yeux d'incroyables banquets, énumérant assez de nourriture pour gaver les mercenaires carthaginois chers à Flaubert. Le leitmotiv de la gourmandise court d'ailleurs à travers l'oeuvre, soulignant la fragilité de toute chair, car celui qui mange ces cadavres d'animaux deviendra cadavre à son tour avant qu'il soit longtemps. On ne peut s'empêcher de penser à ces peintures de la Renaissance, les memento mori, où il se trouve toujours un crâne pour exhiber son hideux sourire au milieu d'une débauche de nourritures terrestres ô combien délectables. Jean Ray ne procède pas autrement. Tout est à double sens, tout est trompeur. La quiétude bourgeoise est le déguisement qu'enfile l'épouvante pour mieux nous terrasser. La quiétude et la banalité. Le confort et la monotonie. Autant de camouflages adoptés par les prédateurs de l'au-delà qui s'en viennent chasser l'humain comme d'autres tirent la grouse en Écosse.

Tout l'art de l'auteur consiste à nous décrire l'enfer comme l'interminable succession des trois petites portes ouvrant sur les appartements désespérément vides de « La ruelle ténébreuse ». De diables cornus, de monstres bavant, point. Seulement des ombres, des bruits, des lamentations lointaines, rien de palpable en fait, aucune preuve tangible. Mais l'absence est pire que le visible car elle torture l'imagination de celui qui ne sait à quoi s'attendre. Le fantastique de Jean Ray, tel qu'il est pratiqué dans ses meilleurs contes, est un fantastique en creux. L'oeil a le plus grand mal à deviner la menace. Défaillant, il n'assume plus son rôle de sentinelle, car tout est brume, brouillard, fumée. Ainsi, les protagonistes de « La ruelle ténébreuse » ne devinent la présence des terribles prédateurs qui les harcèlent qu'à une plainte : « Môh... Môh », vagissement enfantin et pleurnichard si peu en accord avec le carnage perpétré par ceux qui le profèrent.

Jean Ray est coutumier de ces décalages surréalistes. Il nous régale de dialogues souvent incompréhensibles, nous installant dans la peau d'un néophyte épiant la conversation de grands initiés maniant des concepts abstrus, et le mystère s'en trouve décuplé. Frustrés, nous prenons conscience de notre vulnérabilité : le monde dans lequel nous avons commis l'erreur de pénétrer est insondable, inutile d'espérer en prendre le contrôle. L'exploration de cet univers atteint son apogée dans le chef-d'oeuvre de l'auteur, Malpertuis, roman fabuleux où l'on découvre que les dieux de la Grèce antique sont retenus prisonniers dans une vaste demeure de maître où ils exercent de menus travaux, d'humbles professions. Immigrés jouissant jadis de formidables pouvoirs, ils doivent désormais se contenter d'une existence misérable, aux ordres de bourgeois dont la stupidité n'a d'égale que la rapacité. Encore une fois, le choc des contraires confère à l'ouvrage une dimension surréaliste en avance sur son temps.

Dans la lie des ports

À l'opposé des intérieurs faussement douillets et de leurs célibataires aux pulsions criminelles, se situent les contes « maritimes ». Là, on fait connaissance avec la lie des ports, que Jean Ray croque à grands coups de fusain, ne lésinant pas sur la caricature réjouissante. Au fond des tavernes où le sacro-saint whisky coule à flots résonnent des échanges verbaux qui ne sont pas sans évoquer - par leur aspect décalé - certains dialogues d'Audiard. Là, soufflent l'haleine de saumure des quais et la pestilence des créatures marines abominables qui, une fois de plus, demeureront invisibles. L'océan leur sert de camouflage, elles grouillent sous les coques, s'y agrippant de leurs mille ventouses. Jamais on ne les verra. La mer, comme le cosmos, est un prodigieux réservoir d'abominations et de sortilèges. Les héros de Jean Ray dérivent à la surface des flots, tels des clones de Corto Maltese hallucinés, rongés par les fièvres et les drogues, toujours à la limite du coup de bambou, souffrant d'une insolation chronique qui brouille à jamais leur perception du réel. Les Tropiques sont prodigues en mirages de toutes sortes. Tout se brouille, les fantômes n'en sont pas, les îles disparaissent, le jeu de cache-cache continue.

Jean Ray a toujours traîné une réputation de mauvais sujet, de mythomane aux prétentions d'aventurier. Qu'en est-il réellement ? Personne, à ce jour, n'a pu le déterminer avec certitude tant les témoignages se contredisent. Du reste, cela importe peu. Seule compte l'oeuvre, inégale, tantôt médiocre tantôt extraordinaire. Le mauvais y côtoie l'exceptionnel. Le lecteur ne doit pas se laisser rebuter, et, tel le chercheur d'or, passant outre les déceptions, il doit continuer à piocher inlassablement car il finira par dénicher des pépites d'or pur, au nombre desquelles on peut inscrire « Saint-Judas-de-la-Nuit », « Le grand nocturne », « La scolopendre », « Le Uhu », « Les sept châteaux du roi de la mer », « La main de Goetz von Berlinchingen », et tant d'autres encore...

Occasion nous est donnée aujourd'hui de réparer une injustice, et d'accorder une nouvelle chance à un auteur qui a été plus d'une fois sur le point de sombrer dans l'oubli. Ne la laissons pas passer.

À LIRE

La Cité de l'indicible peur JEAN RAY, Alma éd., 256 p., 18 E.

Les Contes du whisky JEAN RAY, Alma éd., 284 p., 18 E.

Grand entretien

Claire Marin © HANNAH ASSOULINE/Ed. de l'Observatoire

Claire Marin
Auteure de Rupture(s) (éd. de l'Observatoire)

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