Ecrire la Grande Guerre

Ecrire la Grande Guerre

La guerre de 14-18 a fauché toute une génération d'écrivains. Dans le même temps, elle a suscité une littérature de guerre qui n'est qu'un mince prologue à la littérature sur la guerre, de Roger Martin du Gard aux romanciers d'aujourd'hui.

Peut-on écrire après la Marne, Verdun, le Chemin des Dames ? C'est une question que ni les combattants-témoins, ni les écrivains-combattants, ni les écrivains nés longtemps a près la Grande Guerre ne se sont jamais posée. Pendant le conflit lui-même, dans les années vingt, dans les années trente, jusqu'aujourd'hui, la guerre est devenue écriture.

Charles Péguy, tué en août 1914 ; Guillaume Apollinaire grièvement blessé et emporté par la grippe espagnole en novembre 1918. Le hasard a donné aux deux hommes les dates mêmes de la guerre pour leurs morts respectives. Le poète chrétien et celui de l'avant-garde sont à la fois des victimes exemplaires du conflit et les symboles du consentement des intellectuels à la guerre que certains avaient appelée de leurs voeux. Tous ceux qui sont en âge de se battre sont mobilisés, certains trop âgés, comme Henri Barbusse, se portent volontaires. L'Anthologie des écrivains morts à la guerre en dénombrera 525, qui étaient loin d'avoir tous la même notoriété, la plupart étaient jeunes et écrivaient leurs premières oeuvres. Mais les noms de Louis Pergaud, Alain-Fournier, Ernest Psichari, Jean-Pierre Calloc'h et ce chiffre énorme donnent une idée du terrible prix payé. « Nous souffrirons toujours de cette blessure à la tête… La France cerveau du monde a subi une manière de trépanation. » Les écrivains dans leur ensemble sont les hérauts d'une culture de guerre haineuse, surtout en 1914 et 1915, où les textes des plus grands d'entre eux Maurice Barrès, Anatole France prônent un bellicisme cocardier qui ressemble fortement au « bourrage de crâne » rejeté par les soldats. Cette littérature bleu blanc rouge des premières lignes de la plume n'hésite pas à exalter « la belle blessure » ou les hôpitaux idylliques (Gaspard, de René Benjamin, prix Goncourt 1915). Par la suite, des écrivains-combattants, romanciers comme Henri Barbusse (Le feu, prix Goncourt 1916), Roland Dorgelès (Les Croix de bois, Le Réveil des morts), Georges Duhamel (La Vie des martyrs), ou poètes comme Apollinaire ou Blaise Cendrars, donnent une description beaucoup plus réaliste de la vie et des souffrances des soldats. « Cimetières de soldats croix où le képi pleure / L'ombre est de chair putréfiée les arbres si rares sont des morts restés debout / Ouïs pleurer l'obus qui passe sur ta tête », G. Apollinaire.

Mis à part Romain Rolland qui depuis la Suisse clame que cette guerre est le suicide de l'Europe et qu'il se doit de rester « au-dessus de la mêlée », aucun écrivain français n'exprime de pacifisme intégral ou de défaitisme pendant le conflit lui-même : tous montrent les horreurs de la guerre pour en dénoncer les dramatiques conditions, pas pour amener leurs lecteurs à refuser de combattre. Ce n'est pas la censure qui les en a empêchés mais l'opinion publique : si tout Français vit la douleur de la perte d'un être proche, personne ne veut que les sacrifices aient été faits en vain : on est condamné au devoir patriotique et à la victoire. C'est ce que montrent aussi bien Barbusse que Genevoix, malgré leur espoir d'un monde délivré de la guerre… après celle-là, qui ne peut être que la dernière. « Les soldats font leur devoir et le feront jusqu'au bout pour des raisons plus hautes que la peur de la misère, de la souffrance, de la mort », Barbusse, juillet 1918.

En 1919, Marcel Proust obtint le prix Goncourt contre Les Croix de bois de Dorgelès ; la guerre à peine terminée la littérature « de paix » reprendrait-elle ses droits ? Non, la littérature de guerre n'a été qu'un mince prologue à la littérature sur la guerre qui envahit l'oeuvre d'un grand nombre d'écrivains français, qu'ils aient combattu ou pas. C'est d'ailleurs surtout dans les années trente que le plus d'oeuvres paraissent, dans un mouvement littéraire qui est international, comme le prouvent A l'Ouest rien de nouveau Remarque, L'Adieu aux armes Hemingway ou Un an sur le haut-plateau ou les hommes de Lussu. Au même moment, le cinéma de guerre devient aussi plus réaliste, comme si pour écrire ou filmer la mort en face il avait fallu laisser passer une dizaine d'années. De Roger Martin du Gard (Les Thibault) à Jules Romains (Les Hommes de bonne volonté), Léon Werth (Clavel-soldat) ou Jean Giono (Le Grand troupeau), toute une humanité déchirée par le premier conflit mondial revit dans des fictions terribles, entre absurde et prégnance de la mort. Si dans leur immense majorité les auteurs décrivent le monde de l'avant et des tranchées, Louis Guilloux situe l'action du Sang noir à Saint-Brieuc en 1917, tandis que Maxence van der Meersch, enfant pendant la guerre, recrée dans Invasion 14 la dure occupation du nord de la France, en particulier le travail forcé des adolescents et des vieillards, les « Brassards rouges ». La plupart des écrivains militent ardemment pour la paix et la « der des der » à travers leurs oeuvres, seuls l'inclassable Céline (Voyage au bout de la nuit), et Drieu La Rochelle (La Comédie de Charleroi) prolongeront leur « littérature sur la guerre » en engagement collaborationniste.

Après la Deuxième Guerre mondiale, les violences de la Première Guerre pourraient-elles encore intéresser les écrivains ? Jusqu'à Claude Simon, on aurait pu penser que non. Puis, mêlant la guerre de sa génération La Route des Flandres à celle de ceux qui l'ont précédée, il réalise avec L'Acacia (éd. Minuit, 1989) le tour de force de rendre la mort et le deuil de masse des tranchées à la littérature. Son livre paraissait au moment où une génération plus jeune, celles des petits-enfants, venait à la maturité de l'écriture. Désormais ce n'est plus la guerre des combattants qui les intéresse le plus, mais la trace définitivement vide qu'ils ont laissée dans le siècle. Jean Rouaud, en obtenant le prix Goncourt avec un premier livre, Les Champs d'honneur (éd. Minuit, 1990), représente tout à fait cette génération découvrant, derrière le portrait sépia d'hommes éternellement jeunes en uniforme, la mort par le gaz et l'exhumation impossible : non pas tant celle des corps que celle des familles à jamais brisées. D'autres jeunes romanciers font ainsi sortir du silence du deuil des millions d'oubliés de la Grande Guerre.

Dès le conflit, les auteurs de romans d'espionnage ou policiers avaient adapté leur forme littéraire aux enjeux violents de la guerre. Gaston Leroux emmenait Rouletabille en Allemagne à la recherche de la barbarie de l'ennemi (Rouletabille chez Krupp) et Maurice Leblanc offrait à une mère désespérée l'illusion que son fils était le soldat inconnu de l'Arc de Triomphe (La Dent d'Hercule Petigris). Aussi n'est-ce pas un hasard si les auteurs modernes et novateurs de romans policiers, tels Sébastien Japrisot (Un long dimanche de fiançailles, éd. Denoël, 1991), Didier Daeninckx (Le der des der, éd. Gallimard/Seuil-Noire, 1984), ou Fred Vargas (Debout les morts, éd. Viviane Hamy, 1995), ont particulièrement réussi à semer les indices de deuil pour tenter de faire se retrouver l'avant et l'arrière, le monde des combattants à jamais disparu dans la boue et celui de l'arrière, enfoui dans ses regrets, ses souvenirs grandioses ou ses amertumes.

Photo : Dans les tanchées à Verdun, France, 1916 © Photo12/Archives Snark/Via AFP

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF