« Pour l'instant, nous vivons le contraire du scénario collapsologue »

« Pour l'instant, nous vivons le contraire du scénario collapsologue »

Les courbes de propagation du Covid-19 ont momentanément remplacé celles du réchauffement climatique dans nos préoccupations. Le spectre de la crise écologique continue pourtant de planer au-dessus de nos têtes… et de mettre de nouveaux ouvrages sur les tables des libraires. Parmi cette actualité éditoriale, Générations collapsonautes (éd. du Seuil), co-écrit par Jacopo Rasmi, multiplie les pistes pour apprendre à traverser la crise dans l’entraide. Entretien.

« Comment reconnaître que nous allons subir des effondrements en chaîne, sans pour autant nous résoudre au pire ? » Les chercheurs Yves Citton et Jacopo Rasmi tentent de répondre à cette question en mobilisant un grand nombre d’approches et de perspectives – artistiques, littéraires, philosophiques – sur la collapsologie et l’effondrement qu’elle anticipe, voire dans lequel nous vivons déjà. Afin de traverser la crise actuelle et celles à venir, ils imaginent un chemin guidé à la fois par une vision scientifique surplombante et une attention nouvelle prêtée aux undercommons, c’est à dire les communs du bas. Cette expression désigne les innovations des « subalternes » – les coordinations de personnes précaires, les travailleurs du care, les associations de quartiers –, tous les groupes qui développent déjà sur le terrain des pratiques de solidarité en dépit des priorités du système capitaliste et consumériste actuel.

 

Qu’est-ce qu’un collapsonaute ? Pourquoi en parlez-vous en termes de générations, au pluriel ?

Jacopo Rasmi : La collapsologie est une discipline qui étudie des conditions de fragilités de notre système social et économique, la probabilité d’un effondrement. Elle est portée par les collapsologues. Ces experts du collapse développent un savoir qui se veut scientifique, précis, sur un effondrement à venir. Cependant, avec ce livre, nous étions davantage intéressés par le développement de capacités et de pratiques dès maintenant, depuis l’intérieur d’une condition instable et incertaine. Nous avons alors retrouvé le terme « collapsonaute » dans des écrits de collapsologie : c’est le personnage qui navigue en eaux troubles, celui qui est déjà dans une situation de précarité, de fragilité, de délitement, et qui tente de développer des pratiques, des savoirs et des formes de vies à la hauteur de ces difficultés.

Le terme « générations » a plusieurs significations dans le livre. La première est que la navigation dans les eaux troubles du délitement doit se faire dans l’échange, la solidarité et la diplomatie entre les générations. Ce livre est le fruit d’un dialogue entre Yves Citton, qui aura bientôt 60 ans, et moi, qui en aurai bientôt 30. Nous avons pris le parti de l’échange et du partage autour de la question de l'effondrement, plutôt que du face-à-face polémique. Le deuxième sens que nous attribuons à « générations » vient de « générer » : comment l'effondrement – un concept relativement destructeur, angoissant, où la fin du système actuel apparaît comme la fin de tout – pourrait-il faire germer des graines de créativité, de régénération ? Les arts du collapsonautes résident dans la possibilité de faire naître ou d’accompagner la naissance de formes de vie, de manières d’être au monde différentes et désirables. Nous l’avons fait en nous tournant souvent vers les expérimentations artistiques (voilà une autre acceptation du terme « génération »), notre terrain de prédilection en tant que chercheurs en littérature, cinéma et média.

Quelles sont les différences entre l’effondrisme, le survivalisme et le déclinisme et pourquoi sont-elles importantes ?

J. R. : On parle parfois de collapsologie comme si c’était un champ relativement homogène, avec une série d’acteurs et de pensées cohérentes. En réalité, c’est un champ très hétérogène. Le livre ayant été écrit par deux personnes venant des études littéraires, faire ce travail sur le lexique, l’étymologie des termes, était important pour nous. L’effondrisme, en l'occurrence, rassemble des gens que l’on dit hantés par l’effondrement. Ils pensent qu’une crise écologique va provoquer un court-circuit global et systémique à court voire moyen terme, qui entraînera une chute verticale et intégrale du système dans lequel nous vivons. C’est une perspective que l’on essaie de déconstruire dans notre livre en proposant une vision de la crise écologique plus semblable à un délitement, qui se fait petit à petit, qui est déjà en cours et touche des personnes différentes, à des moments différents. Elle implique notamment des degrés de difficultés et de violences subies qui varient entre les classes sociales et selon les espaces dans lesquels on vit. 

Le survivalisme est un terme qui nous vient des États-Unis. Il charrie tout un imaginaire du survival, de la survie à tout prix. C’est une manière de vivre l’effondrement qui tend à voir cet événement d’un point de vue purement individuel. La crise y est perçue comme une bataille, une guerre, dans laquelle il faut se défendre soi-même et ses proches contre les autres. Il y a une manière de vivre ensemble dans la fragilité, le délitement, qui est « la loi de l’entraide », et puis il y a « la loi de la jungle » des survivalistes. Nous constatons aujourd’hui beaucoup d’entraide dans la crise virale que nous sommes en train de vivre, mais nous observons aussi des formes de survivalisme assez caricaturales, comme aux États-Unis où les ventes d’armes ont soudainement augmenté à l’annonce du confinement. La loi de l’immunité collective au prix du décès des plus faibles en est un autre emblème dans le contexte contemporain. Cela renvoie à une vision très individualiste et compétitive de la vie, à l’antithèse d'une manière générative, créative, de vivre l’effondrement.

Enfin, l’idée d’un déclin et du déclinisme n’est pas celle d’un effondrement, mais le constat qu’au niveau civilisationnel, quelque chose est en train de pencher du mauvais côté, de se détériorer, de s’épuiser. Le déclinisme incarne cette idée de chute inexorable, dans laquelle on a tendance à rester un peu enlisé, médusé par le système actuel et la conscience qu’il est condamné à disparaître. Le décliniste ne voit que ce qui l’entraîne dans l’écroulement, son regard est tourné vers l’intérieur, vers ce qui précède… Ce qui ne permet pas de se projeter dans une position plus active et générative.

Comment la collapsologie peut-elle nous permettre d’avoir une meilleure perception de notre environnement, au lieu d’en faire l’arrière-plan de nos vies ?

J. R. : La collapsologie – comme d’autres théories et pratiques de l’écologie – problématise le rapport entre la société humaine et tout le contexte vivant qui l’entoure, que l’on appelle environnement ou milieu. Nous nous séparons de ce qui n’est pas humain et cette séparation de l’environnement nous permet d’en faire un objet à part, qui peut être manipulé et exploité pour nos propres besoins. Ce rapport est très enraciné dans le système socio-économique capitaliste, bien que dans le livre nous parlions plutôt du modèle plus transversal de la plantation (1). Nous sommes pourtant liés, impliqués, alimentés, enchevêtrés dans l’environnement, et à partir du moment où nous l’exploitons, nous produisons les fragilités qui nous mènent à la possibilité d’un effondrement. La collapsologie met en évidence ce système de relation incontournable, que l’on ne peut pas nier.

Il est malgré tout intéressant de remarquer, comme le fait l’artiste Grégory Chatonski, que dans l’imaginaire collapsologique, l’effondrement est souvent imaginé comme un écroulement des écosystèmes auquel l’être humain survivrait. Cet imaginaire tend à projeter l’idée que nous pourrions nous retrouver seuls dans un monde abîmé, épuisé : l’environnement, comme une scénographie, s'écroulerait, mais l'être humain resterait sur scène, dépouillé de ses moyens de subsistance. Pour Chatonski, c’est un leurre. Le plus probable, si l’on veut vraiment prendre au sérieux la pensée collapsologue, est que l'être humain disparaisse avant l’environnement. Il met en évidence ce vice dans l’imaginaire collapsologue, qui lui-même n’est pas entièrement capable de remettre en question la perspective humaine. 

Alors que les initiatives, notamment gouvernementales, pour remédier à la catastrophe climatique semblent piétiner, pourquoi jugez-vous nécessaire de mettre en garde dès maintenant contre l’urgentisme ?

J. R. : D’un côté, oui, il y aurait besoin d’une réorientation de nos politiques sociales et écologiques le plus rapidement possible, et chaque occasion ratée aggrave le cadre global. Cette incapacité de nos dirigeants et de nos gouvernements à répondre aux précarités, à l’enjeu environnemental, est problématique. Les croyances, les priorités ainsi que les rythmes de notre politique économique nous entraînent dans la mauvaise direction et notre incapacité à nous extraire de ce système de valeurs est l’une des raisons pour lesquels les collapsologues voient un effondrement à moyen terme. 

Mais d’un autre côté, il faut remettre en perspective le mouvement collapsologique. Il y a plusieurs manières – politique, sociale, émotionnelle – de décrire notre temporalité face à la crise écologique. La collapsologie regarde la crise à travers la focale de l’imminence, de l’urgence : comme un tunnel, un plan séquence, qui va nous amener assez rapidement à un événement catastrophique. Ce type de perspective se distingue des discours habituels sur la résilience ou la transition, qui pensent le rapport et la bataille contre la crise environnementale dans une temporalité plus lente. Les collapsologues ont complètement retourné la table en disant que ces temps longs n’existaient pas, qu’un événement radical, fatal, allait se produire très rapidement. Cette perspective – en partie justifiée – va avoir une application politique et affective sur le problème environnemental. Mais elle s’apparente aussi à une forme de compression, de repli sur le présent et le court-terme, qui peut court-circuiter d’autres formes de pensées. Tout en comprenant bien sûr l’intérêt mobilisateur d’une perspective de l’urgence, nous essayons de remettre dans le jeu des temporalités plus longues et plus complexes, en se projetant dans l’avenir, en revenant sur le passé. La question de l’effondrement, de la fragilité de notre système, se pose depuis plusieurs décennies dans notre société, notamment depuis les années 1970. Les réflexions sur l’apocalypse et l’eschatologie existent depuis très longtemps. Il suffit de lire Hichame-Stéphane Afeissa (La Fin du monde et de l’humanité) ou encore Jean-Baptiste Fressoz (L’Apocalyspe joyeuse) pour s’en rendre compte. Cela n’arrive pas aujourd’hui, de manière inédite, inouïe. La question de l’effondrement mérite d’être vue à travers des focales temporelles plus longues, qui réinscrit cette urgence – qui en est une – dans une complexité de temps plus vaste. 

Vous mobilisez la notion de « biopolitique des catastrophes » du philosophe Frédéric Neyrat, qui désigne « une réduction des problèmes écopolitiques à une série de catastrophes gérables dans les termes de la biopolitique régnante », sans remise en cause du système capitaliste ou de nos conditions de vie. Comment cette notion pourrait-elle nous permettre d’analyser la réponse globale à la pandémie de Covid-19 ?

J. R. : Nous nous partageons en effet cette réflexion – du philosophe Frédéric Neyrat ou de l’essayiste Naomi Klein –, qui analyse comment des situations de crise peuvent devenir des champs de récupération et de gestion selon les logiques du système qui en est en partie responsable. La catastrophe, administrée par le système de manière à en tirer profit, devient alors un espace d’expérimentation et tend à constituer une condition permanente. Actuellement, nous assistons à cette tentative de faire de la crise un laboratoire de nouvelles formes d’organisations sociales et économiques qui renforcent un système dominant et vertical (2). C’est l’une des raisons pour lesquelles il est difficile de lire ce que nous sommes en train de vivre dans les termes de la collapsologie et de l’effondrement systémique, car nous ne constatons pas un écroulement des institutions qui administrent notre monde social, au contraire. Pour l’instant, nous constatons plutôt un renforcement des dispositifs de gouvernement – en particulier policiers, mais pas uniquement –, qui sont plutôt de l’ordre de l’administration du moment critique.

Nous avons également observé des formes d’auto-organisations collapsonautes durant cette période, qui se font dans les interstices et dans les marges laissées par la gouvernance verticale de la crise. Mais dans l’ensemble, nous vivons le contraire du scénario collapsologue, dans lequel un écroulement immédiat des infrastructures et des institutions laisserait la place soit à la loi de la jungle, soit à la loi de l’entraide. Du moins pour l’instant. On n'en est pas encore là.

Propos recueillis par Sandrine Samii.

 

Dans la même rubrique : « Tomber vers le haut », par Yves Citton, publié dans le numéro 29 (daté mai 2020)

 

À lire : Générations collapsonautes. Naviguer par temps d'effondrements, Yves Citton, Jacopo Rasmi, éditions du Seuil, 288 p., 23 €

 

(1) « [Le terme de “Plantacionocène”] a émergé au croisement des études décoloniales et de certaines sensibilités écoféministes. À la racine commune de ce qui s’est déployé à travers l’axiomatique capitaliste aussi bien qu’à travers un certain socialisme réel, cette appellation met “la plantation” (agro-industrielle comme esclavagiste) au coeur des dynamiques civilisationnelles dont nous constatons la faillite écocidaire. »

(2) Parmi les analyses de ce phénomène en France durant la pandémie : « Alain Damasio : “La police n’a pas à être le bras armé d’une incompétence sanitaire massive” », Nicolas Celnik, 31 mars 2020, Libération ; « Et le gouvernement décida de confiner les libertés », Raphaël Kempf, mai 2020, Le Monde Diplomatique ; « Souveraineté d’État ou solidarité commune », Christian Laval et Pierre Dardot, 21 avril 2020, AOC.

 

Jacopo Rasmi est universitaire et membre du collectif de rédaction de la revue Multitudes.

Photo : Jacopo Rasmi © Université Lorraine

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

Nos livres

À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MAI :

► Roberto Bolaño, et de deux : en complément de l'ensemble « Il faut relire » consacré à l'écrivain

► Entretien avec Jacopo Rasmi : avec Yves Citton, il signe l'essai Générations collapsonautes