D'une Suède étouffée par ses ceintures de chasteté

D'une Suède étouffée par ses ceintures de chasteté

Sous-titré ironiquement Un roman d'amour par le maître suédois qui, à près de 80 ans, s'est déclaré incapable d'écrire sur ce sujet, ce livre est en fait une manière d'autobiographie, à peine dissimulée derrière un personnage traité à la troisième personne, qui ressemble beaucoup à l'auteur : un écrivain célébré, une jeunesse sportive, une chute dans l'alcool et la dépression au cours des années 1980, le passage par une maladie qui manque l'emporter. C'est aussi le récit d'une furtive éducation sexuelle, cet « amour » vécu avec une femme beaucoup plus âgée, qu'il ne rencontre que trois fois dans sa vie, mais avec laquelle il vit une relation sexuelle unique, qui le marque à jamais. Le Livre des paraboles raconte d'abord une enfance endeuillée par la mort d'un frère, puis du père, la dureté d'une mère prisonnière d'une forme terrible d'enfermement religieux, marquée aussi par l'angoisse de la chair : le livre est à déconseiller à ceux qui pensent que la religion est salvatrice, sauf à considérer que les tortures du désir sont délicieuses et les interdits stimulants et source de vertige. Dans cette Suède très bergmanienne, le mystère religieux est une force répressive abjecte, pesant sur les esprits et les corps. C'est ce couple détonant du sexe et de la religion, du désir et de sa répression, qui est le sujet du livre, avec la littérature vécue comme un autre vertige et un moyen de se libérer. Les neuf « paraboles » qui composent ce roman, référence biblique détournée, racontent la violence étouffée d'un monde où la sublimation de la chair participe de ce mysticisme névrotique et rend fou, à l'instar de la « cousine éloignée » (dont les seins sont l'objet pour l'adolescent d'un désir impossible), « devenue toquée », et qu'on enferme dans un asile. Ou de la tante « qui eut l'courage », celui de tenter de s'extraire de cette gangue. Celle d'un monde de « pauvres damnés », obsédés par le rachat, le salut, macérant dans la frustration sexuelle et la référence constante au modèle biblique et évangélique. L'histoire du « renard croisé », la maladie qui fauche l'auteur et à laquelle il survit, lui offre une nouvelle chance et la force enfin de poursuivre son oeuvre ; car plane aussi l'ombre de la huitième symphonie de Sibelius, que le compositeur, ravagé par l'alcool, ne parvint pas à terminer. C'est à la fin, quand l'auteur apprend la mort de celle qui l'a déniaisé, qu'une jeune fille lui demande d'écrire enfin ce roman d'amour. Dont acte. Et très loin de ce que l'on peut attendre du genre, ce qui donne un livre d'une rare puissance.

à lire

Le Livre des paraboles, Per Olov Enquist, traduit du suédois par Anne Karila et Maja Thrane, éd Actes Sud, 240 p., 21,80 euros.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

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