Du corps à l'ouvrage

Du corps à l'ouvrage

Femme devenue homme, le philosophe a tenu dans Libération, de 2013 à 2018, le journal de sa transition mais aussi celui d'une époque. Ces textes sont réunis en recueil. Rencontre avec un apôtre d'une sexualité sans définition, sans norme ni assignation.

Philosophe, activiste et commissaire d'exposition, l'auteur de Testo Junky (Grasset) et de Pornotopie (Climats) rassemble ses chroniques envoyées à Libération entre 2013 et 2018 dans Un appartement sur Uranus. Le recueil couvre la période s'étendant de La Manif pour tous à l'affaire Weinstein, alors que, nouvellement recruté par la Documenta à Athènes, il parcourait l'Europe et traversait, dans le même temps, une transition personnelle : une transformation sous testostérone où il est passé de Beatriz à Paul B. Un voyage entre mille strates, où les actualités ponctuent le microquotidien. On y lit ses considérations sur la « nécropolitique à la française » (« J'imaginais la France comme le lieu dans lequel l'imbécillité qui mène au fascisme serait désagrégée par la force des institutions démocratiques [...] j'avais oublié son histoire coloniale »), une sublime tribune sur la défense de « l'enfant queer », ou la « Lettre d'un homme trans à l'ancien régime sexuel » dans laquelle il décrit la sexualité comme le « théâtre politique dans lequel le désir, non l'anatomie, écrit le scénario » et où il invite les représentants de cet ancien régime à « [nous laisser baiser] avec notre propre politique du désir, sans homme et sans femme, sans pénis et sans vagin, sans hache et sans fusil ».

« Tes articles une fois rassemblés dessinent un skyline cohérent », écrit Virginie Despentes, son ancienne compagne, qui a préfacé Un appartement sur Uranus. De petits manifestes comme autant d'étoiles, constellation d'une révolution multiple. Rencontre, juste avant la Biennale de Venise, où Paul B. Preciado est curateur au pavillon taïwanais.

Ces chroniques ont-elles été rédigées pour la presse ou s'agit-il d'une forme de journal que vous auriez tenu malgré tout ?

Paul B. Preciado. Mon écriture était soit expérimentale et activiste, soit académique et universitaire. Libé m'a proposé en 2013 de réagir aux manifs contre le mariage pour tous et l'adoption pour les homos. Pour la première fois, on sentait que ni l'espace universitaire ni l'espace activiste n'allaient suffire pour prendre la parole. Au même moment, j'ai accepté d'être commissaire d'exposition à la Documenta d'Athènes, ce qui me forçait à beaucoup me déplacer. J'avais moins de temps pour l'écriture et déjà passé énormément de temps à l'université. J'étais vorace, mais j'avais l'impression que je ne pouvais plus apprendre dans cet espace-là.

Pour quelles raisons ?

Il n'était pas assez politisé et souvent en retard. Les sociologues arrivaient dix ou vingt ans après un phénomène pour l'étudier. J'ai eu envie de partir dans cette histoire de voyage - la chronique devenait alors adaptée. J'avais l'impression d'être un astronaute qui, de temps en temps, donnait des nouvelles. Une sorte de journal extime, politique. Mais aussi très personnel, car c'était la période où j'ai changé les doses de testostérone. J'étais rentré dans une transition plus vertigineuse de mon corps et de sa reconnaissance sociale. J'étais le spectateur de ce qui arrivait autour de moi dans le monde, mais aussi spectateur de ce qui m'arrivait. D'où la nécessité d'inventer un langage.

Vous vous appuyez toujours sur les grandes figures théoriques, à propos desquelles vous pouvez faire oeuvre de vulgarisation.

Oui, mais je déplace ces références. Quand je cite Derrida, c'est pour l'emmener ailleurs, si bien qu'à la fin un derridien ne s'y retrouvera pas. Idem pour Freud ou Marx. Ce n'est pas de la vulgarisation dans le sens où moi-même je ne sais pas où je vais. Pour vulgariser, il faudrait déjà avoir une théorie et la transmettre. Quand je me suis retrouvé en Pologne ou en Turquie, j'avais l'impression de ne plus rien savoir. À Kiev, où les gens étaient en train de se déterminer pour ou contre la Russie, je regardais dans mes outils et me demandais ce que j'avais pour comprendre quelque chose : et rien, je n'avais rien du tout, je ne comprenais pas. J'étais dans un processus de recyclage de mes outils conceptuels, de dépatriarcalisation de la philosophie.

De piratage ?

Oui, on pourrait le dire. Et pourtant je ne renie pas ces références. La philosophie poststructurale est aussi importante que le Nouveau Roman, pour moi. Mais, sans le féminisme, on ne peut comprendre ni l'un ni l'autre. À ce moment-là, il n'y avait pas de parole radicalement féministe dans le débat public en France - excepté Nathalie Sarraute ou Monique Wittig. C'est pourtant une évidence de lier les pensées féministe et anticoloniale. Sartre était un lecteur de Frantz Fanon, mais on ne peut pas dire qu'il était un lecteur anticolonial. Alors qu'aujourd'hui on ne pourrait pas faire sans l'anticolonialisme.

Comment vous est venu ce concept de « pirate du genre » ?

Ça ne vient pas que de moi. C'est en rapport avec l'artiste pour laquelle je travaille pour la Biennale de Venise, qui s'appelle Shu Lea Cheang. C'est une artiste taïwanaise que j'ai rencontrée à New York. C'était une des premières à établir une connexion entre deux milieux qui ne se mélangeaient pas encore : les hackeurs - nerds, masculinistes - et les féministes - alors à l'ouest sur les technologies. En France Nathalie Magnan avait traduit le Manifeste cyborg de Donna Haraway et avait commencé à explorer le dépassement du code binaire, à établir un rapport entre technologie du genre et technologie informatique, dans le sens du code biotechnologique. C'est comme cela que j'ai commencé à parler des genres copyleft, à ne pas mettre un « copyright », car c'est ce que l'on fait sur le corps des gens, on y met des copyrights masculin/féminin et, à partir de là, le reste du code des productions de genres et de la sexualité ne t'appartient plus.

Finalement vous parlez davantage de corps que de genre.

J'ai toujours été plus intéressé par le corps que par le genre. Le genre est une notion flottante, une idéologie. Ce qui m'intéresse, c'est de penser les corps vivants comme seuls espaces à partir desquels on peut fonder une politique. Et ainsi dépasser les politiques d'identité. Ce qui m'intéresse, c'est la transversalité des rapports de normalisation qui vont parcourir la société. Il y a des corps qui sont reconnus en tant que sujets politiques, et d'autres qui sont sanctionnés et qui cherchent à défendre leur statut de sujets politiques. Mais sinon ces normes sont transversales, s'opèrent également sur l'hétérosexualité et sur l'homosexualité.

N'y a-t-il pas alors un paradoxe à vouloir être reconnu comme un homme ?

Je me définis comme un sujet paradoxal. La féministe américaine Joan Scott disait, en parlant des femmes au XIXe siècle, qu'elles étaient des sujets paradoxaux. Elles sont d'une part des citoyennes reconnues en tant que sujets politiques, mais d'autre part elles sont un organe, l'utérus, qui continue à être régulé par l'État. Donc une partie de ce corps n'a pas accédé à la reconnaissance politique. Si vous êtes un corps non blanc dans une société comme la nôtre, vous êtes un sujet paradoxal. La citoyenneté totale correspond à la norme la plus totale. C'est une position que je ne peux pas me permettre. J'aimerais bien, comme le dit Virginie [Despentes], avoir un genre utopique. Mais je ne peux pas. En même temps ma position est aussi un privilège. Je me retrouve à avoir un passeport européen, et j'ai réussi à être « reconnu » en tant qu'homme. Accéder à la masculinité dans cette société, c'est accéder à un ensemble de privilèges.

Vous sentez une différence ?

Constamment. D'autant plus que la mémoire de l'oppression est très forte. J'ai été éduqué en tant que fille et normalisé en tant que corps féminin. Puis en tant que lesbienne. Je ne suis pas tout le temps en train de me dire que je suis un trans. D'ailleurs j'ai beaucoup de mal à regarder la société et à voir des hommes et des femmes. Parce que je me suis désidentifié et déshabitué.

Il y a un paradoxe dès le titre du livre : Uranus est une planète lointaine, alors que vos chroniques évoquent le présent le plus brûlant...

Oui, et à ce titre la science-fiction est très importante pour moi. C'est l'autre côté de la philosophie.

La philosophie est une branche de la littérature. J'ai appris à lire avec Derrida [son professeur à New York], qui m'a appris l'horizontalité. Comme lui, j'ai commencé à tout lire en même temps et au même niveau : science-fiction, féminisme, philosophie, maths, biologie. C'est comme cela qu'on établit des passerelles. Tout devient à la fois plus intéressant et plus difficile. Car on ne s'oppose pas seulement au langage religieux ou mythologique, mais aussi au langage scientifique. Du coup, la science-fiction, la pensée spéculative, deviennent des méthodologies capables d'imaginer autre chose. C'est ce que j'essaie de faire. À 4 ans, je comptais faire ma vie avec un singe vu dans une animalerie. J'étais convaincu que je ne serais ni un homme ni une femme. Mais il est apparu que j'étais né dans un univers où tout cela était impossible. C'est là que je deviens plus foucaldien que derridien.

Que penser de ce qui se développe, comme les intelligences artificielles, les robots, les machines ?

Je suis convaincu que les machines sont nos enfants, et peut-être les seuls qui vont rester à long terme. Il faut comprendre quel type d'enfant on a mis au monde, mais ça ne veut pas dire que je suis dans une idéalisation de la machine. Les machines les plus intéressantes sont parfois totalement renaturalisées. Le mariage, par exemple, est une institution, une machine sociale. Sauf qu'on a l'impression que c'est totalement naturel. C'est la perfection machinique.

La technologie impose donc une norme qui érige l'hétérosexualité et le patriarcat comme des comportements naturels ?

Il faut revenir aux techniques de normalisation du corps. Il y a eu, dans l'histoire, des organes privilégiés en tant qu'organes de socialisation et des organes non autorisés, comme l'anus. C'est un organe intéressant, il pose beaucoup de problèmes historiquement. C'est quand même le trou noir de l'anatomie ! C'est un organe anticapitaliste par définition. Il est dans la négativité, dans l'antiproduction, etc. De la criminalisation d'un ensemble de pratiques sexuelles, non reproductives, on va passer à l'invention d'une identité. Au XVIIe siècle, les sodomites ne sont pas une espèce. Il y a des corps qui ont des pratiques criminelles, non autorisées, hérétiques ou antipatriotiques, mais pas de catégories : les homosexuels, les hétérosexuels. On ne peut pas dire qu'il y avait de l'homophobie aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Vous prônez une école microrévolutionnaire. À quoi ressemblerait-elle ?

Quand je travaillais au MacBa [musée d'Art contemporain de Barcelone], j'avais mis en place avec des collègues une école qu'on appelait programme d'études indépendant, antifasciste, féministe, anticolonial, antipatriarcal, et en même temps local et planétaire, international, multilangue aussi, et je continue de penser à ça ; je suis en dialogue avec des universités. J'aimerais refaire une école, pour tout le monde, tous les âges. Nous sommes dans un changement de paradigmes tellement fort qu'à peu près tout ce qu'on a appris est obsolète. Et en même temps une école éthique, où on va apprendre les grammaires de résistance avec lesquelles on peut penser le changement de paradigmes qui arrive. Je pense que ni le communisme ni le libéralisme, deux théories de la superproduction, ne servent à grand-chose, et du coup c'est plutôt les traditions de résistances politiques et micropolitiques qui vont nous sauver dans cette transition.

REPÈRES

1970. Naissance à Burgos, Espagne.

1990. Études à New York.

2000. Manifeste contra-sexuel.

2008. Testo Junky.

2011. Pornotopie (sa thèse).

2016. Changement d'état civil.

À LIRE

UN APPARTEMENT SUR URANUS, Paul B. Preciado, éd. Grasset, 336 p., 21,50 E.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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