Du rififi dans l'aquarelle

Du rififi dans l'aquarelle

Le poète et la peintre portée sur la bouteille eurent des amours agitées. En tout cas si l'on en croit celle qui prétend être Alice Toklas, compagne de Gertrude Stein. Coup d'oeil en douce sur son Journal, un jour de 1908.

cher Journal,

Hier soir on a dîné chez Picasso. Il y avait Rousseau, bien sûr, et Braque, Apollinaire, Jacob, Salmon, plus un tas de filles pour faire joli. Je serais bien restée à la maison, mais Gertrude avait envie de sortir. Elle adore traîner avec les artistes. Ils lui disent : « Mlle Stein, vous avez tant de goût », et elle se rengorge sans voir que c'est pour qu'elle continue à acheter leurs tableaux.

On a pourtant failli ne rien manger. Fernande s'était emmêlé les pinceaux quand elle a passé la commande chez Félix Potin. À moins cinq, le magasin n'avait toujours rien livré, si bien que, toutes les deux, on a couru la butte Montmartre pour trouver de quoi rassasier ces messieurs - et Gertrude, c'est fou ce que Gertrude peut manger.

Je ne te raconterai pas la soirée par le menu. Gertrude prévoit de le faire dans l'autobiographie qu'elle va me consacrer - de temps en temps, elle me dit : « Alice, personne ne sait vraiment qui tu es, un jour j'écrirai ton autobiographie, ça s'appellera L'Autobiographie d'Alice B. Toklas et ça parlera surtout de moi. » Non, je ne vais pas doubler Gertrude ni les historiens de l'art, parce que, si tu m'en crois, dans un siècle on parlera encore du banquet que Picasso a donné hier soir en l'honneur du Douanier Rousseau.

Je vais plutôt t'entretenir d'un truc qui me chiffonne, c'est la petite Marie Laurencin. On s'est disputées à son sujet en rentrant à pas d'heure avec Gertrude. Marie sort avec Apollinaire depuis plusieurs mois. Tout le monde adore Guillaume même si c'est le type le plus radin qu'on n'ait jamais connu. Mais quel physique, quel panache, sans parler de sa poésie, bien sûr.

Marie était un peu soûle, d'accord. Ivre morte, si tu veux. Fernande la houspillait sans ménagement, elle avait peur que Marie lui gâche son dîner mondain. Elle me tape sur les nerfs, Fernande, avec ses chapeaux, ses parfums, les fourrures qu'elle s'achètera quand par miracle elle deviendra riche. Au moins, Marie a des sujets de conversation plus élevés. Et sa peinture, ils ont beau dire, je trouve qu'elle a du chien.

Donc Marie était là, tombant à la renverse dans les bras des uns et des autres, silhouette d'oiseau et visage de tableau renaissant. Elle m'a fait la plus grande impression malgré toutes les horreurs que j'avais entendues sur son compte. Picasso ne la supporte pas. Sa voix l'énerve, dit Gertrude, qui est toujours d'accord avec Picasso, et sa peinture serait mièvre, assurent-ils, parce qu'elle peint des femmes et des animaux.

Rousseau et Apollinaire se faisaient attendre - le vieux Rousseau n'était pas chaud pour venir, il se méfiait de tous ces jeunes artistes, flairait le guet-apens. Bref, on a continué à boire pour patienter, et Marie, qui n'était déjà pas très calme ainsi que je l'ai dit, voyant paraître Apollinaire, s'est mise à pousser des hauts cris. Guillaume était mort de honte. Il a fini par l'entraîner au rez-de-chaussée, d'où ils sont remontés après un bon quart d'heure, Marie calmée dieu sait comment.

C'est la passion, a dit Gertrude sur le chemin du retour, ils s'aiment, ils se haïssent, ils se chamaillent, ils se réconcilient - Gertrude donne toujours raison aux artistes. Mais Marie avait quand même l'air un peu sonnée, une claque ou deux au moins. C'est la vie, temporisait Gertrude, c'est pour ça que, toi et moi, les hommes, on les regarde, sans plus.

Ça m'a irritée, ce fatalisme. Un jour viendrait, me suis-je insurgée en descendant la butte, où les femmes auraient le droit de se soûler autant que les hommes. Tu as vu Salmon, ai-je argumenté, il s'est conduit comme un cochon, et tout le monde a trouvé ça très amusant. Oui, un jour viendrait, ai-je insisté, où les femmes pourraient boire et même peindre tant qu'elles voudraient, personne ne les accuserait de n'être pas assez viriles.

Gertrude m'a répondu que je ne comprenais rien à rien. J'ai stoppé à mi-hauteur de la butte pour lui lancer mon regard polaire. Elle a battu en retraite. Elle sait comment ça se passe quand je me mets en rogne. Fini les bons petits plats, la maison bien tenue, le secrétariat. Et j'aimerais l'y voir, Gertrude, à bâtir son grand oeuvre sans moi derrière pour assurer.

On s'est couchées réconciliées. Après tout, je l'aime bien, Guillaume. Et si tu m'en crois, Journal, c'est lui qui va souffrir. Je leur donne quoi, trois ou quatre ans de passion et d'orages. Elle fera son portrait, il lui écrira des poèmes, puis elle s'en ira au bras d'un baron. Ou d'une baronne, va savoir, il m'a semblé qu'elle me jetait des petits coups d'oeil.

Écrivaine, Julia Deck publie en septembre son quatrième roman aux éditions de Minuit, Propriété privée.

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« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard