Du côté de la francophonie

Du côté de la francophonie

La poésie dans les pays francophones est un genre plus fécond que jamais. De la Suisse romande au Maghreb, de la belgitude à la créolité, défense et illustration de langues peu communes.

On a dit que cet étrange pays qu'est la Belgique comptait le plus de poètes au kilomètre carré. C'est dire que de cette terre, relativement composite sur le plan de ses identités a surgi une impérative nécessité de création et de parole. A l'abri du fantasme d'appartenir à une grande nation, l'inconscient collectif s'est davantage nourri des légendes et exploits de ses héros qui tous partaient à la conquête de la liberté, des libertés, du franc-parler. La création est intempestive, affirmation individuelle, non conformiste, dénonciation des tabous, ferment de subversion. Dans les années 70, on parla de belgitude. Ce fut peut-être le moment où nos écrivains ont accepté leur exotisme, l'impertinence terrestre de notre identité , comme écrivait Henri Falaise. Nos poètes ainsi orphelins de la grandeur d'une patrie, n'ont trouvé d'autre refuge que celui de la langue. Henri Michaux l'avait tout de suite compris ; tout lui était suspect, il lui fallait même la vérifier, la langue, l'éprouver jusqu'à ses derniers retranchements. Il conférait au poème un nouvel espace d'écriture. Le parcours de Dotremont fut aussi singulier, aussi personnel, aussi radical.

Comment écrire après Auschwitz ? Comment écrire aussi après Rimbaud, Artaud ? Ils sont nombreux à se l'être posée cette question et beaucoup y répondent par une forme de dévoiement. N'est-ce pas là toute l'entreprise d'un Jean-Pierre Verheggen qui à coups de performances salue la naissance d'un nouveau type de poésie, le poézi . Ne s'inscrit-il pas dans une longue filiation parmi lesquels se recensent aujourd'hui aussi bien Jack Kéguenne, Paul Emond plus connu comme auteur de théâtre, Frédéric Baal qui fut aussi secrétaire de Jean Dubuffet, Joseph Noiret et Pierre Puttemans deux des sept types en or, animateurs de la revue Phantomas , Eric Clemens qui participa à toute l'aventure TXT, André Miguel auteur de son étourdissant Oiseau vespasien , Eugène Savitzkaya à l'écriture en rejet permanent de tout conformisme.

Dans ce champ d'écriture, apparaissent aussi des voix plus récentes encore comme Laurence Vielle, Vincent Marganne, Gwenaèlle Stubbe, Xavier de Florenne, Vincent Tholome, Olivier Coyette, Laurent Berger, Nathalie Gassel. Trois d'entre eux, Xavier de Florenne, Vincent Tholome, Laurent Berger, ont créé leurs propres revues Les Améthystes de Thyl , T.T.C. , Tombe tout court . Nathalie Gassel s'impose dès son premier livre, L'Eros androgyne, femme athlétique , où la langue basse tant prônée par un Verheggen, se fait ici poème du corps-machine.

Irrégulier de la langue aussi, Jacques Sojcher, poète, professeur de philosophie, où dans un perpétuel entre-deux, il poursuit en funambule son oeuvre de dépossession et de ludisme. En 1969, il publiait La Démarche poétique qui fut un livre de chevet pour de nombreux jeunes poètes.

Des lieux de poésie

D'autres écrivains alternent poésie et roman comme Carino Bucciarelli, Karel Logist, Denys-Louis Colaux qui avec les poètes Serge Delaive et Carl Norac créent en 1998 une revue littéraire semestrielle, Le Fram , tous nés après 1945.

Et Karel Logist est aussi membre du comité de rédaction de la revue liégeoise Ecritures , revue de création qui autour d'un thème s'ouvre très largement à des contributions étrangères.Toute l'histoire littéraire est balisée par ses revues, de courte ou de longue durée, qui témoignent toujours d'une littérature en train de se faire. C'est aussi le signe des vraies dynamiques qui se retrouvent dans des lieux de poésie comme la Maison de la Poésie d'Amay qui se double de la très présente maison d'édition, L'arbre à paroles , dirigée par un collectif et due à l'initiative des deux poètes Francis Tessa et Francis Chenot. Toujours au plein coeur de la Wallonie, une autre maison de la poésie, celle de Namur créée par le récitant et acteur Robert Delieu. A cinquante kilomètres de Namur, Bruxelles qui compte une Maison internationale de la poésie, celle-ci étant liée à l'aventure du Journal des Poètes , fondé en 1936, dont Pierre-Louis Flouquet fut le premier directeur et dont Jean-Luc Wauthier est aujourd'hui rédacteur en chef.

Mais le Journal des Poètes est à l'initiative des Biennales internationales de Poésie qui, fondées en 1949, s'installèrent à Knokke-le-Zoute, sur la côte de cette sauvage Mer du Nord, Biennales par la suite transplantées à Liège, en Communauté française, la Belgique s'engageant dans un processus fédéral.

C'est aussi en 1949 que se sont créés, à Bruxelles, les Midis de la Poésie, à l'initiative du poète Roger Bodart. Aujourd'hui ils sont dirigés par Anne Richter, nouvelliste et auteur de plusieurs ouvrages sur le fantastique en Belgique,

Enfin toujours à Bruxelles, on verra apparaître en 1962, à l'instar des Jeunesses Musicales, les Jeunesses Poétiques qui en 1969 installaient dans une maison de maître à Saint-Gilles le Théâtre-Poème. Jacques De Decker, journaliste, critique littéraire, romancier, homme de théâtre écrivait à son sujet : « Ce théâtre dont on a dit qu'il est tout un poème ; ce lieu hors normes, où l'on n'a jamais cessé de penser qu'il n'était pas nécessaire qu'un texte se voulût théâtral pour se révéler éminemment scénique ; ce lieu où s'enregistrent la plupart des vibrations de la sensibilité culturelle contemporaine ; bref, le Théâtre-Poème.

Le rôle du Théâtre-Poème dans le renouveau littéraire des années septante et quatre-vingt, dans toute la mouvance de l'"Autre Belgique" et de la Belgitude, est si considérable qu'il mériterait qu'on lui consacre une thèse... »

Voix consacrées

Saluons ici quelques oeuvres, en train de s'écrire. Nommer Fernand Verhesen, c'est aussitôt saluer le traducteur, l'essayiste, le directeur des Editions Le Cormier, le directeur du Centre International d'études poétiques qu'il fonda en 1954 ainsi que sa revue Le Courrier international d'études poétiques , enfin le poète engagé dans un questionnement esthétique et métaphysique. Autre voix de pure intériorité, celle de Philippe Jones qui depuis 1946 poursuit en poésie, parallèlement à ses études sur la caricature et l'art moderne, cette quête d'une rigoureuse économie. Poète, essayiste, fondatrice des Cahiers internationaux de symbolisme et de la revue Réseaux , Claire Lejeune réalise, depuis 1963, dans un processus irréductible, à travers poèmes, essais poétiques et récemment textes de théâtre, ce cheminement existentiel, d'interrogation du féminin et du masculin. Peut-être faudrait-il citer ici André Schmitz, Jacques Izoard, Michel Defgnée, Serge Meurant, Jean Tordeur, Liliane Wouters, tous auteurs d'une oeuvre incontestable.

Et parmi les poètes plus jeunes s'impose l'attachant travail de Guy Goffette comme celui de Philippe Lekeuche explorant tous les possibles du poème. Daniel Simon, lui, investigue l'écriture comme si elle était détentrice de toutes les solutions existentielles.

Le poème en pleine action

Si ce paysage littéraire de la Belgique francophone est si riche en poésie, peut-être est-ce parce que nombreux sont les poètes qui au-delà de leur oeuvre personnelle se mettent à son service. Cela se passe aussi bien dans des petits cénacles de poésie, comme le Cercle de la Rotonde, animé par Marie-Clotilde Roose, dans des actions internationales de plus grande envergure très souvent réalisées à l'initiative de Francis Dannemark, ou cette perpétuelle présence qu'assume Werner Lambersy en France, dans les marchés et foires du livre.

Il faudrait aussi citer tout le travail d'exégèse, de critique, d'études poétiques que livrent les poètes dont on connaît les qualités d'exigence et d'engagement dans leur écriture et qui à travers leurs lectures poursuivent cette interrogation que suscite le poème. On songe à La Forêt en fragments , de Christian Hubin, sorte de journal de bord publié chez Corti en 1987, aux chroniques et notes de lectures de Gaspard Hons, Alain Duveau, Lucien Noullez, Tristan Sautier, aux remarquables études de Pierre-Yves Soucy, Eric Brogniet, Frans De Haes, au travail que poursuit Philippe Dewolf autour de Marcel Lecomte ou les frères Picqueray, du travail d'historien de nos lettres que revendique Marc Quaghebeur. Il faut aussi citer les poètes-traducteurs comme Jacques Demaude, Rose-Marie François, Marcel Hennart. --

-- Une voix essentielle de chez nous est certainement Michel Camus qui, à Paris, poursuit son oeuvre personnelle tout en assumant un remarquable espace éditorial avec Les Lettres Vives .

Les solitaires, les intempestifs

Les irréductibles pourrait-on dire aussi, ceux qui n'ont jamais pu pactiser avec la vie, avec la langue. L'oeuvre de Marcel Moreau se nourrit ainsi de sa propre folie d'écriture, d'une sorte de chant paroxystique qui ne le quittera plus, dans un choix de radicalité qu'aucun de ses textes ne désavoue. La même radicalité se retrouve chez William Cliff qui, dans une provocation permanente, s'invente une langue autre pour assouvir cette soif d'errance toute rimbaldienne qui l'habite.

Une même qualité de refus sous-tend l'oeuvre de Jacques Crickillon qui convoque la langue à une sorte d'assomption de la parole originaire, barbare.

Une poésie bien vivante, bien vivace surtout, cette poésie française du Nord car tous les courants s'y trouvent représentés. Oui peut-être le plus de poètes au kilomètre carré, mais aussi le plus de singularités, une vraie dimension de création, d'interrogation, d'individualisme.

Nos livres

« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard