Les rivages du posthumain

Les rivages du posthumain

La créature de Frankenstein est née il y a très exactement deux siècles. La chimère de Mary Shelley n’apparaît plus aujourd’hui comme un fantasme si extravagant. À l’heure où convergent biologie et informatique, de plus en plus de voix (certaines angoissées, d’autres exaltées) annoncent une interconnexion grandissante, sinon une fusion, entre les corps humains et les machines. Ce dossier en appelle aux lumières des sciences humaines, de la littérature et du cinéma. Dossier coordonné par Pierre Assouline et Hervé Aubron, avec Alexis Brocas

C'est le legs de Prométhée : l'homme, sans griffes, sans crocs, sans poils, sans force, reçoit en compensation le feu sacré du savoir qui lui permet de s'augmenter - et, du premier propulseur au dernier ordinateur, nous ne nous en sommes pas privés. C'est le legs de toutes les Genèses : de l'Enkidou de Gilgamesh à l'Adam du Livre, l'homme est une créature façonnable, de la glaise pour les dieux, et plus tard pour les savants de fiction qui s'arrogent leur pouvoir, du docteur Frankenstein au rabbin Loew, inventeur du golem.

Alors que la planète peine sous le poids des transformations d'origine humaine, il semble que nous soyons sur le point de toucher l'essentiel de ces deux héritages. Sur le point de nous augmenter comme jamais. Sur le point de produire des créatures qui nous vaudront ou nous dépasseront - qu'elles soient matérielles, comme ces drones marins militaires capables de naviguer des mois sans instructions, ou immatérielles, comme ces algorithmes qui anticipent les flux boursiers mieux que n'importe quel trader, si dopé soit-il. Une révolution est en marche, et celle-ci découle non pas d'un discours utopique émis par les philosophes, mais de la technique. Une révolution annoncée partout, mais ignorée du grand public : un écran de termes opaques en cache le propos. Convergence NBIC (1), singularité, posthumanisme, transhumanisme, human enhancement, big data, n'en jetons plus ! Et l'obscurité autour de ces sujets tient non seulement au jargon mais aussi aux multiples divisions qu'ils engendrent. Entre les défenseurs d'une nature humaine vue comme un absolu sur lequel il ne faudrait surtout pas intervenir - au risque de nous perdre - et les posthumanistes de la Silicon Valley, qui perçoivent l'être humain comme un objet technologique obsolète, voire le chaînon (bientôt éteint) entre le primate primordial et le futur enfant des étoiles, il est bien difficile d'y voir clair. Essayons tout de même de poser les termes du débat.

Anthropotechnie : aujourd'hui apparaissent des dispositifs qui permettent d'augmenter les capacités de nos corps, sains ou souffrants. Telles les prothèses ressorts de l'athlète amputé Oscar Pistorius. Ces dispositifs, qui reposent sur l'entrelacement d'organes biologiques à des artefacts mécaniques, sont voués à se développer grâce à une convergence dans diverses disciplines scientifiques - biotechnologies, nanotechnologies, sciences cognitives, informatique. Cette convergence devrait permettre d'interpoler le vivant et le mécanique à des degrés tels que les organes pourront être compris comme des mécaniques, et les mécaniques comme des organismes. Ceux qui appellent cette révolution de leurs voeux et souhaitent que l'homme s'augmente ainsi s'appellent les transhumanistes. Et quand ils pensent que ces technologies mèneront à une modification radicale, définitive et vertueuse de l'espèce, ils deviennent des posthumanistes.

Alors que l'homme paraît sur le point de se machiniser - au risque de perdre ce qui fait son charme, disent les défenseurs de sa nature -, les machines acquièrent des capacités humaines. Ce sont encore des robots, mais ces machines commencent à s'écarter de leur étymologie (robot veut dire « esclave » en tchèque). Quand elles nous administrent une pile aux échecs et au jeu de go. Quand elles prennent des décisions toutes seules, mieux et plus vite que nous (les logiciels de gestion des flux). Quand elles produisent des interpolations statistiques d'une sophistication telle que les conclusions sur lesquelles elles débouchent se révèlent impossibles à redémontrer par un cerveau humain. Quand les machines se mettent à communiquer entre elles, à apprendre toutes seules pour améliorer leurs fonctions, à produire des écrits voués à n'être lus que par d'autres machines... Contrairement à l'homme, la machine n'a pas de nature qui la limite ; elle est elle-même potentialité illimitée et, dans sa conquête de capacités, qu'elle est maintenant capable de conduire, elle devrait atteindre la « singularité ». Quand une machine simulera si bien la conscience qu'elle pourra être appelée être humain, au moins pour les purs matérialistes, pour qui l'expérience intérieure et incommunicable de la conscience ne compte pas ; ou, variante, quand une machine atteindra à une forme d'intelligence inédite, qui mettra au rencard les machines neuronales limitées que nous serons alors.

On dirait un rêve ou un cauchemar, n'est-ce pas ? C'est que nos machines, en un sens, nous ont déjà dépassés : les prothèses cochléaires, les pacemakers, les métadonnées n'ont pas été inventés pour complaire à une pensée transhumaniste, c'est au contraire cette pensée transhumaniste qui tente de donner sens aux changements cruciaux permis par la technique. Résultat : une foison de théories souvent contradictoires. Telle chapelle transhumaniste réfute le dualisme cartésien, prône l'impossibilité de séparer l'esprit de l'organe qui le génère, quand telle autre porte ce dualisme au pinacle en imaginant, dans un avenir proche, une pensée téléchargeable. De même, telle se figure le posthumain comme une créature triomphante qui n'en finirait plus de briser les limites et de conquérir l'espace, quand telle autre l'imagine comme la simple cellule biologique opérant dans un réseau plus grand (imaginé sur le principe de la noosphère de Teilhard de Chardin) formé d'une addition infinie de chair et de silicium (si l'on s'en sert encore). Telle nous annonce une littérature écrite par des algorithmes (qui produisent déjà une forme d'art, tapez donc « inceptionnisme » dans votre petit navigateur), quand telle imagine des formes d'art inconnues nées de cerveaux reliés entre eux.

Le meilleur des mondes

La littérature, et en particulier la science-fiction - dont il est toujours de bon ton de dire qu'elle ne parle, sous couvert de futur, « que du temps de sa rédaction » -, expose les ferments de cette révolution bien avant qu'ils ne paraissent dans les journaux. Littérature générale : dans Les Particules élémentaires, Houellebecq imaginait un posthumain hédoniste au corps couvert de muqueuses sensibles réservées, dans le passé, aux parties les plus intimes de l'individu. Dans le récent Purity, Jonathan Franzen montre un magnat informatique persuadé que son esprit ne mourra jamais - puisqu'il pourra le télécharger dans le cloud des données. Et le prochain livre de Don DeLillo parle d'une expérience de cryogénie visant à une forme cousine de l'immortalité. En science-fiction, Aldous Huxley a dépeint un univers transhumaniste - enfants fabriqués par ectogénèse, gens standardisés, maîtrise des humeurs par la chimie - dès 1932 dans Le Meilleur des mondes. Et faut-il s'étonner si le terme « transhumanisme » nous vient de son frère, Julian, biologiste, spécialiste de l'eugénisme ? Plus près de nous, le grand Dan Simmons imagine, dans les quatre tomes d'Hypérion, une confédération humaine stagnante, entièrement administrée par des machines qui sont sur le point d'atteindre à la divinité. Cette confédération s'est opposée à une civilisation Extro, formée de posthumains qui ont adapté leurs organismes à la vie dans d'autres environnements. Au centre du roman, le Gritche, créature en laquelle le mécanique et le biologique se mêlent de manière indiscernable. Citons également William Gibson et sa « neuromatrice », qui a pressenti que le rapprochement de l'homme et de la machine mènerait à un dégoût pour « la viande » - entendez le corps - partagé par nombre de transhumanistes contemporains. Avant eux, Philip K. Dick a imaginé des machines intelligentes capables d'assassiner pour le bien commun (qui se confond parfois avec le bien de la machine) et s'est interrogé sur l'intériorité des consciences artificiellement créées dans des corps cybernétiques en posant poétiquement la question : « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? » C'est d'ailleurs tout le génie de K. Dick : entrevoir non seulement les progrès de demain, mais aussi leurs répercussions éthiques, philosophiques, juridiques, morales. Et, certes, les questions posées par le transhumanisme sont proprement vertigineuses.

Les robots auront-ils le droit de nous dire non ? Faudra-t-il juger un robot comme une personne (une question récurrente en science-fiction, reprise d'ailleurs dans de nombreuses séries télévisées, comme Real Humans) ? Faudra-t-il traiter comme indiscutables les informations fournies par les machines quand bien même nous serons incapables de remonter le raisonnement qui les aura produites ? Doit-on envisager l'homme comme une espèce transitoire vers un posthumain encore biologique, ou comme un pont vers une civilisation de machines qui, après avoir éliminé ou laissé s'éteindre les organismes archaïques et limités que nous serons, se lancera vers les étoiles ? Quelle conscience de lui-même aura l'homme augmenté, au corps truffé de technologie ? Au cerveau relié à des prothèses mémorielles ou cognitives ? Et quelles répercussions sociales auront ces technologies ? Un accroissement des inégalités et l'avènement d'un néolibéralisme techno dans lequel les riches défieront la mort et les limites de leur nature quand les pauvres seront toujours soumis à la vieillesse et à la maladie, comme dans le récent film de science-fiction Elysium, où Darwin rejoint Marx ? Ou, au contraire, un égalitarisme face à la mort tel que le montrait, pour remonter loin, l'écrivain américain Cordwainer Smith - et un futur où chacun vivra quatre cents ans, jamais moins, jamais plus. Et quels changements, dans la façon dont nous pensons notre condition, pourraient apporter un recul indéfini de la mort ou un dépassement de nos limites ? Comment un cerveau connecté se percevrait-il ? Les démocraties survivront-elles à ce monde d'interconnexions promis ? Et que peuvent les sciences de l'homme face aux changements de leur objet d'étude ?

Puisque ces nouveaux paradigmes découlent de la technique, et puisque la marche en avant de celle-ci semble irrépressible, il paraît facile d'abdiquer et de déléguer au progrès scientifique la direction de notre futur - et de se laisser glisser tout droit vers le rêve techno-libéral de la Silicon Valley. Au contraire, il nous semble nécessaire de penser cette révolution. De l'orienter vers un projet doté d'autres horizons que celui de notre béatitude devant les miracles technologiques. Un autre transhumanisme est peut-être possible, qui ne passerait pas par une dépréciation de la chair et une soumission aux artefacts que nous produisons. Faute de quoi, sans doute, il faudra choisir entre notre nature et nos inventions.

SOMMAIRE

96 PRESSENTIMENTS

Les robots ne sont pas les premiers objets à qui l'on prête des traits humains, ainsi que nous l'apprennent les anthropologues - ou le très ancien mythe du golem. Née il y a deux cents ans, la créature de Frankenstein anticipe bien des enjeux contemporains.

110 IMAGINAIRES

De H. G. Wells à Houellebecq, nombreux sont les écrivains à avoir envisagé de nouvelles formes d'humanité. Le cinéma mêle d'emblée la chair et la machine, l'oeil-caméra devenant pour Kubrick, dans 2001, l'emblème de l'intelligence artificielle.

118 PROSPECTIVES

« Nihilisme » ou « totalitarisme soft » pour ses adversaires, le transhumanisme estime que notre espèce doit outrepasser ses limites biologiques et s'hybrider avec les machines. Si ce projet attire bien des capitaux, sa faisabilité demeure encore hypothétique.

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« Une jolie fille comme ça », Alfred Hayes (Folio)

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Andrea Camilleri  © Associazione Amici di Piero Chiara

Andrea Camilleri
L'écrivain italien nous a quittés à l'âge de 93 ans

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