Le transhumanisme est un nihilisme

Le transhumanisme est un nihilisme

Pour les tenants de l'homme augmenté, défier les limites biologiques ne suffit pas. Ils rêvent d'une pure fonctionnalité, affranchie de toute singularité individuelle. Une civilisation qui a sacralisé l'homme est maintenant en passe de procéder à sa liquidation.

Dans le fond, l'affaire n'est pas nouvelle. Dante nous prévenait déjà, au premier chant du Paradis : « Outrepasser l'humain ne se peut/ signifier par des mots ; que l'exemple suffise/ à ceux à qui la grâce réserve l'expérience (1). » Or, au seuil de son ascension vers le ciel - et pour exprimer cette idée d'un homme s'élevant au-delà des limites humaines -, le poète forge le néologisme trasumanar : un verbe exprimant l'action transformatrice qui l'ébranle, dès lors qu'il fixe ses regards dans les yeux pénétrés d'éternité que lui propose Béatrice, son amour et son guide vers la béatitude. Mais, s'il s'agit, dans La Divine Comédie, d'entrer dans la vision de Dieu, de déifier l'homme créé, afin qu'il vive de cet « amour qui meut le soleil et les autres étoiles (2) », c'est une dynamique radicalement inverse qui magnétise l'idéologie transhumaniste.

Pour les Max More, Natasha Vita-More, Nick Bostrom, David Pearce et autres Richard Dawkins, l'être humain sera bientôt confronté à un choix décisif, celui de se transformer ou non par les moyens de la technologie. Dans une pareille alternative, l'homme pourrait donc rompre avec le processus de sélection naturelle mis au jour par Darwin en dépassant sa condition humaine selon un mode volontariste ou, dans le cas contraire, se figer dans une position définie comme « bioconservatrice » en rejetant les possibilités transformatrices offertes par les technologies les plus récentes. En fonction des choix de chaque individu, la civilisation se diviserait alors en diverses castes biologiques sans aucune perspective de mobilité entre les couches inférieures et supérieures. Il y aurait, d'un côté, les posthumains prétendant à l'immortalité, sorte de quasi-dieux à la puissance toujours croissante ; et, de l'autre, on retrouverait ce vieil humain, toujours malade et vieillissant, de plus en plus à l'étroit à l'intérieur de ses déterminismes.

Selon les futurologues du mouvement transhumaniste, cette redéfinition de l'humanité, loin d'être une utopie, est déjà à l'ordre du jour grâce à la convergence entre les nanotechnologies, la biologie, l'informatique et les sciences cognitives. À l'avenir, disent-ils, l'individu évoluera dans un continuum de transformations innovantes qui l'amènera à vivre une perpétuelle augmentation de ses performances corporelles, mais également de son psychisme et de ses sensations. Par exemple, il pourra dormir moins souvent, courir plus vite, vivre en meilleure santé et, en même temps, il jouira d'une sublime félicité à la faveur des nanorobots qui agiront sur son cerveau. En outre, il sera amené à partager sa vie avec des robots de plus en plus nombreux. Et, d'ailleurs, lui-même se robotisera jusqu'à devenir un être hybride appelé « cyborg ». Enfin, tous ces corps modifiés et ces intelligences augmentées seront mis en réseau jusqu'à faire partie intégrante d'une super intelligence artificielle déployée à l'échelle d'Internet ; une intelligence artificielle appelée la singularité.

Qu'il est loin le temps de l'humanisme renaissant où la perfectibilité était conçue en termes moraux, comme une ressemblance toujours plus conforme à l'humanité du Christ, fils de Dieu ! Et les Lumières ne sont-elles pas bien éteintes, elles qui cherchaient à édifier une société plus juste, plus égalitaire, plus émancipée en plaçant l'homme - et uniquement l'homme - au centre de leur préoccupation : un homme conçu comme socialement perfectible à travers l'éducation ou la pédagogie révolutionnaire ? Même le culte du progrès cher aux deux derniers siècles paraît déjà poussiéreux, avec sa conception biologique de l'histoire et de la société, avec son darwinisme et bien évidemment son eugénisme, dont les saillies extrêmes nourrirent les volontés communistes et nazies de produire, les unes, l'homme nouveau, les autres, le surhomme. Non, aujourd'hui, place à l'idée de perfectibilité en raison du paradigme cybernétique ; paradigme qui postule que l'homme se réduirait à une somme d'informations qui pourrait être déconstruite, puis refaçonnée à volonté, telle une machine informatique évolutive.

Sous l'influence de ce récent paradigme cybernétique, que les transhumanistes entendent réaliser intégralement, il n'existera bientôt plus de frontières entre le vivant et le matériel, entre l'organique et la machine, entre le subjectif et l'objectif, entre l'humain et l'ordinateur. Mais alors, à terme, tout sera ramené à un principe de fonctionnalité ! En effet, puisque les relations entre les humains augmentés et les machines intelligentes seront médiatisées par le fonctionnement incessant des divers systèmes techniques qui les permettent et les développent, ce fonctionnement sera affecté d'un prodigieux coefficient d'effectivité ; présent à chaque niveau de relation, il déterminera nécessairement toutes les orientations de la civilisation connectée. Or, par définition, ce fonctionnement qui vise à toujours mieux intégrer ses divers constituants se veut lui-même réalité la plus haute et la plus accomplie. C'est ce que Heidegger appelle la « volonté de volonté ». Par conséquent, en s'engageant sur la voie d'une transformation biologique illimitée - et donc en s'adaptant de plus en plus aux machines qui s'adapteront de leur côté de plus en plus à lui -, l'homme est voué à se diluer peu à peu dans le fonctionnement autoréférentiel de la technologie, devenant ainsi un équipement comme les autres. D'une certaine manière, arrivées à ce stade, son existence, sa liberté ne se différencieront pas de celles d'une abeille qui, rappelons-le, peut assumer successivement toutes les fonctions nécessaires à la survie de l'essaim, étant entendu que dans une ruche, c'est l'essaim qui est réel et non l'abeille. On peut donc dire qu'à ce stade l'homme singulier, unique, personnel, aura été exterminé.

En un sens, il est maintenant possible d'appréhender - et comme jamais auparavant ! - l'extraordinaire pulsion de mort qui traverse l'Occident depuis que l'homme a décidé de se donner à lui-même sa propre loi. Car enfin la technologie qui devait lui servir à s'émanciper de la tutelle divine lui aura finalement dessiné un horizon terminal que l'accélération constante des innovations et l'instantanéité des réseaux devraient lui faire rencontrer d'ici à quelques décennies, selon les prévisions des sectateurs transhumanistes. Au reste, ces derniers ne sont déjà plus seuls à s'enivrer d'enthousiasme, puisque c'est bien toute une économie dérégulée, néolibérale, financière, qui est en train de se rallier à cette nouvelle idéologie nihiliste, comme si elle venait de trouver là le plus de jouir qui lui manquait pour continuer à dévaster le bien commun en réduisant toujours plus chaque être humain à une variable d'ajustement, à une fonction du flux, à un calcul statistique.

Dante avait bien raison de nous prévenir - lui qui avait fait le voyage ! - que l'homme ne peut se traverser par ses propres moyens, que la grâce seule peut l'y aider. Car, si, pour lui, il s'agissait de s'élever tout du long de la jouissance infinie de la divinité, et donc du Christ qui s'était incarné, était mort et avait ressuscité afin d'arracher l'humanité au pouvoir de la mort, pour les transhumanistes et les tenants de l'homme augmenté, la grâce ne suffit pas. Ils veulent l'autonomie intégrale, c'est-à-dire sans Dieu, cela va de soi, mais également sans l'homme, qu'ils estiment trop fragile, trop imparfait, trop éphémère au vu de leurs fantasmes de puissance. Comme si nous savions ce qu'est l'homme ! Comme si les critères d'une seule génération étaient en droit de refermer l'avenir une fois pour toutes ! Or quel paradoxe, quelle ironie, quel funeste constat qu'une civilisation, qui s'était proposé de sacraliser l'homme, soit maintenant en passe de procéder à sa liquidation. Mais j'y pense : si nous regardions un instant ce qui vient jusqu'à nous avec les yeux de Dante, si nous envisagions les transformations incessantes que les transhumanistes appellent de leurs voeux en les jaugeant à l'aune que le poète s'était fixée pour rallier l'impossible, que trouverions-nous exactement ? D'un côté, le Christ, défini comme vrai Dieu et vrai homme. Et, d'un autre côté, un simple fonctionnement technologique s'employant à transformer l'humanité en rouage : en quelque sorte, une inversion, une antithèse qui ne serait ni Dieu ni homme. En un mot, l'antichrist.

Photo: Dante et Virgile, de William Bouguereau (Huile sur toile, 1850)

Grand entretien

Claire Marin © HANNAH ASSOULINE/Ed. de l'Observatoire

Claire Marin
Auteure de Rupture(s) (éd. de l'Observatoire)

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