Le laboratoire de Frankenstein

Le laboratoire de Frankenstein

La créature a deux cents ans - tout au moins sa vision par Mary Shelley, durant un cauchemar, une nuit de juin 1816. Une exposition revient sur la naissance de ce mythe.

En ce 16 juin 1816, le ciel est menaçant au-dessus du lac Léman, la température glacée, à peine 14 °C. La jeune Mary Godwin est venue avec son amant, le poète Percy Shelley, passer la soirée dans la majestueuse villa Diodati chez leur ami et voisin lord Byron et son médecin John Polidori. Ces jeunes lettrés à l'imagination débordante et aux moeurs libérales se sentent oppressés par cette sombre « année sans été ». L'éruption du volcan indonésien Tambora en avril 1815 a enténébré la planète tout entière, ses nuages de cendres ont déréglé le climat, dévasté les cultures allant jusqu'à provoquer des émeutes de la faim. Certains cas de cannibalisme dans les montagnes reculées de Suisse sont même rapportés.

Et si nous écrivions chacun une histoire de fantômes ? lance le sulfureux lord Byron. Tous sont alors émoustillés par les histoires allemandes à se faire froid dans le dos, de spectres ou de revenants, évoquées dans le recueil des Fantasmagoriana dont même l'empereur Napoléon fut un lecteur. Vient la nuit, Mary se couche, mais son « imagination déchaînée » la possède. Un cauchemar la réveille ; la créature est née. « Je vis, étendue, l'apparence hideuse d'un homme donner des signes de vie [...]. Sa propre réussite terrifiait l'artisan ; il fuyait précipitamment, frappé d'horreur, son oeuvre affreuse », raconte-t-elle. La jeune femme, qui a toujours placé plus haut ses rêves que ses écrits, accouche ainsi au printemps 1817 du roman Frankenstein ou le Prométhée moderne, devenu l'un des plus grands mythes de la littérature mondiale.

Pour marquer le bicentenaire de cette oeuvre fascinante, la Fondation Martin-Bodmer accueille dans son ventre souterrain une exposition qui met en lumière la genèse du livre dont les variations n'ont cessé d'alimenter tant la littérature que le théâtre et le cinéma. Située à deux pas de Genève et à quelques centaines de mètres à peine de la villa Diodati, l'exposition rassemble tableaux et gravures, mais le plus éloquent reste l'éventail de manuscrits d'époque jamais réunis jusque-là. Ainsi, les brouillons écrits fébrilement par Mary Shelley, de la première idée à la version définitive, le tracé nerveux se déliant de plus en plus au fur et à mesure que l'oeuvre prend forme. « On voit véritablement comment naît le roman. À côté de l'écriture de Mary, on reconnaît dans les marges les annotations de Percy Shelley, comme une conversation continue et stimulante entre les amants. Percy a encouragé et soutenu Mary tout au long de l'écriture du livre », relève le professeur David Spurr (commissaire de l'exposition en collaboration avec Nicolas Ducimetière), qui ajoute : « Un tel enchâssement des écritures me fait penser à la complicité littéraire qui existait aussi entre Alphonse et Julia Daudet et dont les manuscrits étaient également le reflet. »

Succès immédiat

Tout ce qui a pu éclairer Mary Shelley est là. Paysages d'alors, montagnes enneigées surplombant le lac - la mer de glace de Chamonix est à deux pas -, une grandiloquence de la nature à laquelle est particulièrement sensible cette fervente lectrice de Jean-Jacques Rousseau. Plusieurs livres sources d'inspiration pour Mary deviendront ceux que la créature trouve miraculeusement dans une valise et dont elle se nourrit avidement : Le Paradis perdu de John Milton, Les Vies de Plutarque, ou encore Les Souffrances du jeune Werther de Goethe.

Dans le décor raffiné et intimiste de la Fondation Martin-Bodmer orchestré par l'architecte Mario Botta, on découvre aussi une édition originale de L'Homme machine (1747) du médecin Julien Offray de La Mettrie. « Au moment où Mary Shelley écrit, l'époque s'interroge sur le principe de la vie. Elle veut en percer le secret, découvrir la différence entre la vie et la mort, ce qui permettrait à l'homme de créer lui-même la vie », explique David Spurr. Frankenstein met ainsi en scène la découverte, à la fin du XVIIIe siècle, par le scientifique Luigi Galvani de cette « électricité animale » qui traverse le corps et interroge le mystère de la vie. Ce climat d'émulation scientifique doublé de transgression imprégnera profondément l'oeuvre de Mary Shelley, lui insufflant à la fois l'énergie folle du créateur Victor Frankenstein et la malédiction de n'avoir pas su s'arrêter à temps.

Publié pour la première fois en janvier 1818, le livre connut un succès immédiat, malgré certaines critiques virulentes pointant son invraisemblance et le qualifiant de roman pour aliénés. Walter Scott ne s'y trompa point et salua d'emblée « une imagination poétique d'un pouvoir peu commun ». Traduite dès 1821, l'oeuvre, et plus encore sa créature, enflamme depuis sans relâche d'autres auteurs pas toujours reconnaissants. « L'époque était inquiète, et ce livre en est le reflet. Après la Révolution française, Dieu n'a plus le même statut. L'homme s'est placé au centre de la création. La Terreur de 1792 puis les guerres napoléoniennes ont marqué les esprits. L'idée d'un homme littéralement surdimensionné fascine, mais, si dans le roman on assiste à une véritable hécatombe, sur scène l'histoire sera édulcorée », remarque David Spurr.

La force la plus troublante de Frankenstein reste l'ambiguïté de la créature. À l'heure de sa mort, son chemin parsemé de meurtres, le monstre rappelle qu'il est né bienveillant, que son coeur est fait pour ressentir « l'amour et la sympathie ». Si « le Mal est devenu son Bien », la faute en revient à son créateur. À peine Victor Frankenstein verra-t-il sa créature s'animer qu'il la reniera, effrayé. Jamais le monstre ne recevra de nom ; banni dès sa naissance, il est l'irregardable autant que l'innommable, être composé de morceaux de cadavres humains, couvert de cicatrices, sauf celle qui aurait pu témoigner de son humanité : un nombril. Frappé d'une solitude insoutenable, le coeur trop plein dans un monde trop vide, le monstre, né de l'orgueil de son créateur, se retournera contre lui : le refus de Victor de créer son double féminin précipitera le drame.

Le journal intime de Mary Shelley, également présenté dans cette exposition, évoque d'abord la splendeur romantique des paysages et l'état d'avancement du roman ; il aborde peu la vie intérieure de l'écrivaine. Pourtant, Mary a déjà vécu la perte d'une fille née prématurée et, dans les années suivantes, deux autres de ses enfants mourront en bas âge, suivis de son mari, Percy Shelly, lors d'un naufrage en 1822. La solitude du monstre, à laquelle fait écho celle de son créateur, Victor Frankenstein, dont les proches sont un à un assassinés, se révèle en quelque sorte prémonitoire de celle que devra affronter la jeune femme dans les années qui suivent la publication du livre. En 1840, Mary revient à Genève et se souvient de cette soirée du 16 juin 1816. Tous ses compagnons d'alors ont disparu : John Polidori s'est suicidé à 25 ans, en 1821 ; Percy Shelley s'est noyé ; lord Byron est mort à 36 ans, en 1824. Tous sont des fantômes. « La tempête, la maladie et la mort avaient passé par là et les avaient tous détruits. [...] J'avais le sentiment que toute ma vie depuis lors n'était qu'une fantasmagorie irréelle », écrit-elle alors, mélancolique.

Précipité romantique où forces de création et de destruction s'affrontent dans un jeu macabre, Frankenstein questionne ainsi inlassablement les tentations prométhéennes de la science... Sans conscience. S'il y a deux cents ans, on traquait la vie dans les cadavres encore frais, aujourd'hui la question de la limite se pose tout autant dans le domaine de la procréation que de l'homme augmenté. Par-delà les siècles, le cri déchirant du monstre abhorré reste un signal d'alarme pour tout créateur dupe du propre anéantissement qu'il porte en son sein.

Photo: Frontispice de Theodor von Holst, pour l'édition de 1831 de Frankenstein

À VOIR

Frankenstein, créé des ténèbres, jusqu'au 9 octobre, Fondation Martin-Bodmer, Cologny (Suisse). Programme complet des événements organisés avec la Fondation Brocher sur frankenstein.ch/

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© Louison pour le NML

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF