Patrick Grainville: «La Vie d'Adèle, de Cendrillon à Bérénice»

Patrick Grainville: «La Vie d'Adèle, de Cendrillon à Bérénice»

Malgré ses scènes de sexe comme encombrées d'elles-mêmes, La Vie d'Adèle confirma la force d'Abdellatif Kechiche. L'histoire d'une métamorphose : les grands films, c'est quand l'héroïne devient très belle.

Autant le dire tout de suite, Kechiche est un de mes cinéastes préférés. Cette dureté dans l'audace de Vénus noire, l'extrême sensualité de La Graine et le Mulet (la danse du ventre de l'héroïne). Il allie un discours amoureux très littéraire, très aérien - Marivaux, Mme de La Fayette, Choderlos de Laclos - à un sens de la densité, de la profusion charnelle. Dans La Vie d'Adèle, la beauté ne relève plus de l'antique. Adèle (Adèle Exarchopoulos), dès qu'elle apparaît, est mal fagotée, petite, rondouillarde, la tête enfoncée sous un gros bonnet. Festin de nouilles grasses en famille. Emma (Léa Seydoux) surgit : « Ce fut comme une apparition », dirait Flaubert. Sorte de rockeuse, de raveuse aux cheveux bleus, en tunique de jean déchiré. Mais c'est plus décapant que Mme Arnoux, ovale d'Ingres, ou que la princesse de Clèves, chieuse et ciselée par la cour. Emma déboule très crâne, roule des mécaniques, en débardeur de mec, noir, sur sa belle peau crémeuse, arborant son casque d'azur. Adèle bluffée, médusée, le rapt, l'hypnose. Elle morfle à la première oeillade de l'envoûtante tribade. On sait que Kechiche a fait tourner la scène trente-six fois. Et il obtient ce sommet de désarroi de fille chamboulée, harponnée par la fascination, déraillée, aliénée de but en blanc. « Je la vis, je rougis, je pâlis... » C'est Phèdre qui recommence entre deux platées de spaghettis et des analyses plan-plan de bon prof de lycée. La beauté n'est pas immédiate. Adèle devient belle, de plus en plus. La boudeuse un peu renfrognée fleurit, fossettes, s'illumine, deux rangées de quenottes éclatantes, pulpe rôtie de désir. Adèle mordue, avalée crue.

Kechiche excelle dans les deux scènes de bagarre, la première, où la horde, toujours triviale et raciste, attaque la « gouinasse », la seconde, où, juste retournement des choses, Emma trompée, jalouse, laisse déborder sa rage destructrice. On dit que Kechiche aurait poussé ses actrices à carrément se cogner. Clouzot avait fait subir le même sort à Brigitte Bardot dans La Vérité. Est-ce bien ? Est-ce mal ? Et les pugilats opposant Pialat à Bonnaire ! Le haut de gamme des tortures dans le miroir de Pygmalion.

On peut critiquer l'écart social trop exemplaire entre les deux filles. L'une populaire, l'autre bobo chic et cuistre débitant « L'existence précède l'essence » de Sartre, le rossignol enroué de la logomachie. On fait souvent de bons films avec des antithèses. Adèle sait ce qu'elle veut : aimer et enseigner aux gosses. Statique et centrée. Emma trouve ça petit, la pousse à plus d'ambition : créer ! Emma, plus narcissique, aspire à l'escalade des sommets. Adèle heureuse au sein du vallon.

Alors, les fameuses scènes de sexe ? Je les ai scrutées plusieurs fois. J'aurais voulu plus, comme Abdellatif Kechiche lui-même l'a avoué. Plus de quoi ? De cul ? Non, plus d'invention, de folie, de fulguration, de rentre-dedans magmatique. Les épousailles de l'extase, c'est l'impossible, au cinéma. Ou trop élégant, trop idéalisé, ou brut de charcuterie porno. Scandaleuses, ces postures, ridicules ? Non. Ce n'est pas ça. Les scènes n'ont-elles pas été simulées avec usage de postiches intimes ? Comme disait le dictateur chinois capitaliste : peu importe la couleur du plumage du moment qu'il attrape les souris. Les baisers prennent. Les caresses, les doigts sucés. Mais le ventre de la danse ? Quelque chose manque, ici, dans la graine et le mulet, si j'ose dire. Je n'ai pas de solution. Des jours et des jours de tournage et de martyre pour arriver à une apothéose : la scène rêvée qui eût été un mélange de L'Origine du monde, des Deux Amies de Courbet et de l'inégalé Empire des sens d'Oshima, au féminin. Le Japonais a raflé la mise érotique pour longtemps. Kechiche trop français encore, culture trop classique ? Oshima tordu et convulsif, maboul à fond. Georges Bataille ou rien !

Qui a eu tort dans ce projet d'Austerlitz de l'incandescence érotique ? Le bourreau Abdellatif épuisant ses tendrons à force de triturer les scènes pendant des kilomètres ? Accusé d'être voyeur, phallocrate, prédateur aux présupposés masculins. Ou les actrices inaptes à la transe de Lesbos ? C'est toujours le metteur en scène qui a tort, au finish. Et pas pour des raisons morales. Là-dessus, Esmeralda-Adèle aurait mieux assumé que Léa. Plus immédiate, plus charnelle, Adèle. Léa aurait plu à Rodin, Adèle au gourmand Maillol. La brune, plus en phase avec ses flux, la densité de sa glaise et ses éclats de soleil. La blonde Léa, très princesse de Clèves, icône callipyge aux mimiques satinées. On revient au problème du début. Les grands films, c'est quand l'héroïne devient très belle. Ils racontent l'histoire d'une métamorphose. Emma-Léa belle dans sa colère de lionne changée en hyène. Au départ, Adèle : Cendrillon-citrouille bouffe des nouilles. À la fin, elle plane chez Bérénice, dans le pic de grâce de l'exil. Tout compte fait, j'aurais peut-être donné la palme d'or à la Vénus noire, frontale, radicalement dérangeante.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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