Doris Lessing à l'époque du « Carnet d'or »

Doris Lessing à l'époque du « Carnet d'or »

Doris Lessing se souvient de ses années de jeunesse, où son désir de changer le monde s'accordait mal avec sa volonté d'écrire. Devait-elle distribuer des tracts ou faire des romans ? Une alternative qu'elle a su dépasser. 

Quand j'écrivais Le Carnet d'or, j'avais une quarantaine d'années, c'est un âge assez dramatique dans la vie d'une femme. C'était aussi l'époque des déceptions politiques dont j'ai parlé et autour de moi je ne voyais que des gens qui allaient mal. Je me suis demandé si une des causes de ce malaise généralisé n'était pas l'habitude que nous avons de compartimenter les émotions et les expériences, la vie d'un côté, la conscience politique d'un autre côté, la sexualité d'un troisième. Je voulais pour le livre une forme qui puisse contenir toutes ces petites boîtes étanches. C'est ainsi que l'idée des carnets qui constituent chacun un journal intime m'est venue. Chaque carnet est orienté vers un sujet différent et celui dans lequel l'écrivain s'interroge sur l'écriture représente la pierre de touche de cet ensemble de réflexions éparses. Il y a une autre idée que j'ai développée et « grossie », qui est une idée répandue parmi les gens de gauche et qui est aussi en moi, mais réprimée, j'imagine, c'est l'idée qu'écrire ne sert à rien puisque la littérature est impuissante à changer le monde.

Écrire et militer

À l'époque du Carnet d'or, j'étais dans un état d'esprit que je réprouve aujourd'hui. L'état d'esprit apocalyptique. Je pensais qu'il fallait que les choses changent très vite et que si la littérature ne parvenait pas à les faire changer, à quoi bon écrire ? C'était une des séquelles de ma période engagée. Quand je militais, en Afrique, mes camarades et moi nous étions si sûrs de parvenir à transformer le monde en une dizaine d'années que tout effort qui ne contribuait pas immédiatement à cette transformation nous semblait futile. C'était un des articles de notre foi politique. Aujourd'hui, je m'interroge sur cet état d'esprit. Nous n'étions pourtant pas des imbéciles, nous étions assez intelligents et cultivés. Mais nous étions des croyants, nous avions transposé dans les termes de la doctrine que nous défendions les mythes religieux de l'enfer et de la rédemption. Aujourd'hui, je sais qu'écrire sert tout de même à quelque chose, à fournir des informations. Ce n'est pas ce dont j'aurais rêvé dans ma jeunesse, mais c'est tout de même quelque chose.

Quand j'étais jeune, l'attitude des gens de gauche à l'égard de la littérature était qu'il valait mieux faire du porte-à-porte pour distribuer des tracts plutôt que d'écrire. Un écrivain évoluant dans un milieu activement politisé est souvent en butte à des critiques acerbes, cruelles. Je sais aujourd'hui que ce qui inspire ces critiques c'est surtout l'envie, la jalousie, car les gens qui formulent ces critiques sont eux-mêmes, la plupart du temps, des écrivains ratés. C'est ce qui explique leur virulence. Il m'a fallu du temps pour comprendre cela. J'ai observé à nouveau le même processus chez une jeune femme de mes amis qui est en train d'écrire un livre. Elle est liée à un groupe de gens appartenant à divers groupements gauchistes. Ces gens ne lui ménagent pas les critiques hostiles et tentent d'influencer ce qu'elle écrit, chacun selon sa sensibilité politique particulière. Il est clair, pour quelqu'un de l'extérieur, que ces gens lui en veulent surtout d'avoir du talent. Elle-même n'en a pas conscience... Je n'en aurais pas eu conscience à son âge.

Le romancier, témoin de son temps

En dehors de ses éventuelles qualités littéraires, un roman nous apporte une foule de renseignements. Les romanciers ont en quelque sorte quadrillé le monde et créé un immense fonds d'informations. Prenez Proust qui est un de mes grands écrivains favoris, il donne un portrait assez exhaustif de la société de son temps, il rend compte, à travers les personnages, de l'ascension d'une classe sociale et du déclin d'une autre, il montre comment une classe de parvenus est lentement absorbée par l'aristocratie et devient à son tour l'aristocratie. C'est la même chose dans les Buddenbrook de Mann. Et que saurions-nous de la Russie présoviétique sans les romanciers, sans Tchekhov, Tolstoï, Dostoïevski ou Tourgueniev ? Un de mes amis à qui je disais ces réflexions m'opposait qu'aucun auteur russe du XIXe n'avait mentionné le début de la révolution industrielle qui s'opéra là-bas et que l'image fournie par ces romanciers est historiquement fausse. Peut-être, dans ce cas précis, mais il y a des romanciers qui rendent compte de tout. En tout cas, je lis beaucoup de romans dans le but de m'informer. De bons romans et de moins bons. Je pars pour l'Australie dans un mois. Tout ce que je sais de l'Australie, je l'ai appris par des romans.

 

Photo : Doris Lessing a reçu le prix Nobel de littérature en 2007 © SHAUN CURRY / AFP

L'histoire du livre

Le Carnet d'or est une vaste fresque d'époque qui marie la tradition réaliste des grands romans du XIXe siècle à un style extrêmement moderne - structure éclatée, composition sophistiquée, jeu du roman dans le roman. C'est aussi le livre qui apporte la célébrité internationale à Doris Lessing et lui colle une étiquette d'« écrivain féministe » qu'elle ne cessera de rejeter. Le roman est construit autour d'un récit, Femmes libres, dont les différentes parties sont éclairées par les carnets intimes de l'héroïne, Anna : carnet noir pour les souvenirs, rouge pour la politique, jaune pour la fiction, bleu pour l'introspection. De leur abandon naîtra un dernier carnet, le « carnet d'or », qui donne son titre au livre. Analyse subtile de la condition féminine moderne — on a parfois comparé Lessing à Simone de Beauvoir —, Le Carnet d'or est aussi un remarquable tableau des courants sociaux et intellectuels de son époque.

Nos livres

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF