Disparition de Jean Starobinski, grand théoricien de la littérature

Disparition de Jean Starobinski, grand théoricien de la littérature

Historien des idées, docteur en lettres et en médecine, Jean Starobinski était un des plus grands théoriciens de la littérature. Décédé le 6 mars 2019 à l'âge de 99 ans, il avait plusieurs fois collaboré avec le Magazine Littéraire. Nous publions en hommage un entretien que l'auteur nous avait accordé en 2012 ainsi qu'une critique de son dernier essai, La Beauté du monde – La littérature et les arts, paru en 2016.

Jean Starobinski : « Comprendre comment les livres commencent »

Entretien réalisé par Patrice Bollon (n°526, décembre 2012)

Grand commandeur de l'analyse littéraire, Jean Starobinski est toujours « à la tâche ». À 92 ans, il publie coup sur coup deux « portraits » (l'un de Rousseau, l'autre de Diderot) et un recueil de textes ayant trait à la mélancolie. Peut-être sa question essentielle, le trait d'union entre ses deux formations initiales : il est à la fois docteur en lettres et en médecine.

Étrangement, dans votre oeuvre, vous parlez peu de Nietzsche et de Schopenhauer, pourtant très proches de vos thématiques.

C'est vrai. Je n'ai pas eu une lecture vraiment suivie de Nietzsche et n'ai pas beaucoup fréquenté Schopenhauer, qui a pourtant influencé toute une génération d'écrivains, Laforgue, Gide, etc. Je me suis tout de même plus intéressé au premier, au travers de Rousseau et la musique - Rousseau apparaissant comme une sorte de chaînon intermédiaire entre l'opéra de la Renaissance et les conceptions de Nietzsche. C'est un travail qu'il faudrait que je reprenne...

En même temps, on a l'impression que, ce qui vous retient avant tout, c'est, comme Diderot, le dialogue avec les autres, et avec les auteurs en particulier.

Oui. Je suis un lecteur qui prend plaisir à la lecture, qui essaie d'analyser son plaisir et d'y trouver des structures chaque fois d'un nouveau type. Disons que, ce qui m'intéresse, c'est la relation. J'ai d'ailleurs intitulé un de mes ouvrages La Relation critique.

Dans L'Encre de la mélancolie , vous avez cette phrase : « Écrire, c'est transformer l'impossibilité de vivre en possibilité de dire. » Quels sont les rapports entre mélancolie et art ?

La mélancolie n'est pas une présence, si j'ose dire, permanente dans la conscience individuelle, mais elle peut se vivre comme une phase du développement ou de l'expression personnels ; cette phase, une fois dépassée, laisse une trace, une mémoire, une culpabilité ou un regret. Et c'est alors que se développe un retour sur soi, une interprétation de soi, et l'invention d'un vocabulaire venant décrire ce qui s'est passé, classer l'événement et déclarer le passage à une nouvelle vie, à un dépassement. D'où le fait que la mélancolie a été parfois, surtout entre la Renaissance et le XIXe siècle, par reprise des modèles antiques, symbolisée par la descente aux enfers, la traversée d'une contrée désertique, d'une forêt, etc. Il y a là toute une élaboration pour objectiver la période douloureuse et en même temps s'en séparer. Encore faut-il que cela se passe à l'intérieur d'une communauté de langage, que le mélancolique délivré ait la possibilité de retrouver une insertion, une conscience de l'insertion dans le groupe social. La mélancolie désinsère l'individu et la sortie de la mélancolie le réinsère parfois dans d'autres liens.

Vous-même, vous êtes un mélancolique ?

Je ne sais pas. Je ne me suis jamais posé la question. Je suis un lecteur du langage, ou plutôt des discours sur la mélancolie, mais je m'en tiens prudemment à distance. Je les lie à des oeuvres musicales, littéraires, etc., et j'essaie de faire le point sur leurs éléments constitutifs, les motifs qui habitent un texte ou bien l'effet de style, les ruptures, les suspensions, les inaboutissements qui permettent de deviner une souffrance, une interruption du flux de la pensée. Mais, au fond, ça n'est pas aujourd'hui mon principal intérêt. Je suis devenu un lecteur qui a bonheur à voir ce qui, dans un beau texte, un texte fortement marqué par la présence de l'écrivain, constitue un univers plus vaste que celui-là même qui a été pensé par l'auteur.

Lire l'entretien intégral publié par le Magazine Littéraire en 2012. 

 

« Starobinski : le prince de l'essai »

Critique de La Beauté du monde – La littérature et les arts par Patrice Bollon (n°569, été 2016)

Le mot « essai » a perdu, dans les lettres actuelles, une bonne part de sa signification originelle. Influence du sens courant évoquant le tâtonnement et l'objet non fini ou mal défini, maisons d'édition et feuilles littéraires s'en servent aujourd'hui comme d'une sous-catégorie ou non-catégorie où verser pêle-mêle tout ce qu'elles ne peuvent attribuer à une discipline précise. Ainsi a-t-on fini par donner le beau nom d'essayistes à de pseudo-auteurs aussi approximatifs dans leur « pensée » que dans leur style, tels que les Finkielkraut, Onfray, Bruckner et autres BHL. Or l'essai n'a rien à voir avec ces pauvres surgeons idéologiques. C'est un genre en soi, une grande forme même, et peut-être la plus française de toutes, car la plus en phase avec, sinon l'hypothétique « génie » de notre langue, sa dynamique et sa tradition. Pensons à Pascal, Voltaire, Rousseau, Diderot, au Baudelaire des Fusées, au Bachelard spiritualiste, à Valéry, Bataille, Caillois, Michaux... et n'oublions jamais que notre littérature a quasi commencé avec le Montaigne des Essais.

C'est presque à une défense et illustration de cette forme que procède La Beauté du monde, de Jean Starobinski. 

Lire la critique de La Beauté du monde – La littérature et les arts, par Patrice Bollon.

 

Repères 

17 novembre 1920. Naissance à Genève. Son père, un médecin d'origine polonaise immigré en Suisse, rédigera en 1942 l'acte de décès de Robert Musil.

1942. Après une licence en lettres classiques,il entreprend des études de médecine.

1946-1953. Alterne les deux activités, littéraire et médicale : assistant de littérature française à l'université de Genève, puis interne à la Clinique thérapeutique de l'hôpital cantonal de Genève. Publie un Montesquieu par lui-même dans la collection « Écrivains de toujours » du Seuil.

1953-1956. Sur l'invitation de Georges Poulet, enseigne la littérature française à la Johns Hopkins University de Baltimore (États-Unis).

1958. Après son double doctorat en lettres (thèse en 1957, Jean-Jacques Rousseau : la transparence et l'obstacle, éd. Plon, 1957, et Gallimard, 1971) et en médecine (Histoire du traitement de la mélancolie), il met fin à toute activité médicale. Nommé professeur d'histoire des idées, puis professeur extraordinaire de littérature française à Genève.

1961. L'œil vivant, sur Corneille, Racine, La Bruyère, Rousseau, Stendhal (Gallimard).

1970. La Relation critique (Gallimard), suivie, l'année suivante, des Mots sous les mots. Les Anagrammes de Ferdinand de Saussure (Gallimard).

1982. Montaigne en mouvement (Gallimard).

1987-1988. Professeur invité au Collège de France. Publie Le Remède dans le mal. Critique et légitimation de l'artifice à l'âge des Lumières (Gallimard).

1999. Action et réaction. Vie et aventures d'un couple (Seuil).

2005. Les Enchanteresses, sur l'opéra (Seuil).

2012. L'Encre de la mélancolie (Seuil), Accuser et séduire (sur Rousseau) et Diderot, un diable de ramage (Gallimard).

 

Photo : Jean Starobinski © J. Sassier/Gallimard

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