Deux récents ouvrages d’Alain Mabanckou pour tâter le pouls des lettres africaines

Deux récents ouvrages d’Alain Mabanckou pour tâter le pouls des lettres africaines

Après le Dictionnaire enjoué des cultures africaines, coécrit avec l’écrivain djiboutien Abdourahman Waberi, Alain Mabanckou publie en recueil les Huits leçons sur l’Afrique qu’il a dispensées au Collège de France en 2016. Deux ouvrages complémentaires pour dégager les grandes dynamiques des lettres d’Afrique noire.

Par Manon Houtart

En 2012, l’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou avait suscité un tollé avec son essai Le Sanglot de l’homme noir (Fayard), dans lequel il incitait vigoureusement les Noirs à ne pas s’enliser dans l’idée d’une malédiction liée à la couleur de peau et dans l’explication de tous leurs malheurs « à travers le prisme de la rencontre avec l’Europe ». Son Dictionnaire enjoué des cultures africaines, coécrit avec le djiboutien Abdourahman Waberi et paru en octobre dernier, et ses Huit leçons sur l’Afrique qui viennent de paraître, participent de la même veine : souligner la vivacité culturelle de l’Afrique par le biais d’un enthousiasme nuancé, en prenant acte des tares et héritages du passé colonial sans tomber dans un africanisme grégaire ou revanchard. 

Le dictionnaire offre un butinage ludique parmi les notions clés des cultures africaines, ses grandes figures intellectuelles (d’Aimé Césaire et Léopold Senghor à Frantz Fanon et Achille Mbembe), ses textes fondateurs, ses mouvements et concepts tels que la négritude ou l’afrofuturisme (1), ses coutumes alimentaires et vestimentaires, les lieux d’éveil de la conscience noire, etc., donnant « à voir et à sentir le pouls » d’un continent « en passe d’imposer une griffe, un style, une manière d’être au monde » sur la scène internationale. Ce survol englobant peut servir de porte d’entrée au second ouvrage, plus consistant grâce au fil rouge et à la focale auxquels il se tient. Issu des cours que Mabanckou a dispensés au Collège de France en 2016, alors qu’Antoine Compagnon lui avait confié la chaire de création artistique, le recueil retrace l’histoire des lettres d’Afrique noire d’expression française, depuis le XVIe siècle jusqu’à aujourd’hui. 

Avec rigueur et pédagogie, l’écrivain montre comment cette littérature a accompagné de près les grandes étapes historiques du continent noir. La littérature sur l’Afrique – produite par les Blancs – a d’abord servi à répondre au désir d’exotisme des Occidentaux et à combler les vides laissés par les grands explorateurs du XIXsiècle, en créant des mythes nocifs à propos de ces terrae incognitae. Elle a ensuite permis de justifier l’entreprise coloniale et d’instiller l’idée d’inégalités entre les ethnies (y compris au sein du peuple noir, comme ce fût le cas au Rwanda). A partir des années 1930, la littérature coloniale se voit enfin concurrencer par une littérature produite par les Noirs, revendiquant une parole confisquée par l’Occident.

La littérature négro-africaine francophone a ainsi été innervée par la revendication d’une expression propre et par un souci d’engagement, au point que certains écrivains, tels que Camara Laye avec son Enfant noir (1953), se virent reprocher d’investir les sphères de l’intime et de donner une image de l’Afrique « belle, paisible, maternelle ». Or, « n’est-ce pas de l’engagement que de montrer les richesses de ses coutumes, de ses traditions, et, en définitive, de sa culture ? », défendent Waberi et Mabanckou dans l’entrée de leur dictionnaire consacrée à ce roman. A cette exigence d’insurrection, qui a parfois conduit « à ne voir la littérature africaine que sous l’angle du bêlement et de l’engagement politique », s’ajoute aussi une exigence d’« authenticité africaine » chez certains écrivains, qui contestent le recours au français comme langue d’écriture, car il « véhiculerait des codes de l’asservissement, des tournures impropres au phrasé africain ». Une autre fracture se manifeste également dans le traitement du passé africain : tandis qu’une littérature d’exaltation de ce passé se développe dans la deuxième moitié du XXe siècle dans le but de démentir les préjugés d’une Afrique de barbarie et de ténèbres, les ouvrages plus tempérés d’un Yambo Ouologuoem ou d’une Léonora Miano refusent de passer sous silence les conflits internes antérieurs au colonialisme, y compris l’esclavage par les Noirs eux-mêmes. Pour ces écrivains, « il ne s’agit pas d’effacer le rôle de l’Occident dans les malheurs de l’Afrique, il s’agit de le dire, c’est vrai, mais de le dire aussi de la manière la plus complète, sans escamoter notre propre "complicité” sous la forme d’une collaboration active ou passive », explique Mabanckou, rappelant que « tout système de domination comporte son lot de complices ».

Dans ses deux dernières leçons, sur les guerres civiles et la poétisation de l’enfant-soldat et sur le génocide du Rwanda, le professeur de littérature interroge les rapports entre fiction et histoire et les questions éthiques que soulève l’écriture de l’horreur. Il s’étonne de l’attitude silencieuse des écrivains africains à la suite du génocide et constate que les témoignages sont d’abord venus « de l’Autre, celui que Catherine Coquio classe dans la catégorie des “tiers” et qui, entre la littérature et le journalisme, recompose le récit de l’extermination programmée d’un peuple ». Mabanckou souligne l’habileté de quelques rares écrivains africains tels qu’Ahmadou Kourouma, Gaël Faye ou Boubacar Boris Diop, qui parvinrent à s’emparer de la fiction avec habileté pour raconter ces pages sombres de l’histoire, en se gardant de tomber dans le pathos ou la fascination pour l’horreur. Répondant à « l’urgence de recentrer la littérature sur l’histoire immédiate », ces romans s’inscrivent également dans l’élan de contestation qui a impulsé la littérature africaine d’expression française depuis ses origines, désireuse de redonner au continent sa dignité.

Le « dictionnaire enjoué » et les leçons de Mabanckou sont deux ouvrages passionnants et complémentaires qui permettent de dégager les dynamiques majeures des lettres d’Afrique noire (et plus largement des cultures africaines) du colonialisme aux indépendances, de l’écriture de l’horreur aux romans de la « migritude » (2) en explorant le traitement littéraire et artistique du passé africain, les problématiques éditoriales, les questions liées au recours à la langue française, etc. Ils participent au rayonnement des études africaines en France, où elles sont encore méconnues et dédaignées, et contestent la prétention de Paris à être le seul centre de gravité de la francophonie.

 

À lire : 

Couverture Grasset

Huit leçons sur l’Afrique, Alain Mabanckou, Grasset, 224 p, 19€

Dictionnaire enjoué des cultures africainesAlain Mabanckou et Abdourahman Waberi, Fayard, 344 p., 20€

 

(1) Afrofuturisme : courant artistique, littéraire et musical bouillonnant qui « entremêle différents enjeux, au croisement de la culture, de la race, des sciences, de la technologie et des discours émancipateurs ».

(2) Migritude : néologisme qui associe les termes de migration et négritude. Les écrivains de la migritude sont des écrivains africains vivant en Europe, « dont les œuvres mettent en scène des protagonistes confrontés à leur condition d’immigrés, entre souci d’intégration et nécessité de ne pas s’écarter de leurs racines ».

 

Photo : Alain Mabanckou © JF PAGA/Grasset

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