Des mondes francophones : retour sur l'œuvre de Yanick Lahens

Des mondes francophones : retour sur l'œuvre de Yanick Lahens

Ce 21 mars en fin de journée, Yanick Lahens prononcera la première leçon inaugurale de la chaire « Mondes francophones » au Collège de France dont elle est la titulaire pour l'année 2018/2019. Dans un texte rédigé pour l'occasion, l'écrivaine haïtienne énonce que « faire advenir les mondes francophones exigera de passer par le partage des savoirs historiques et culturels de ces mondes et par l’écoute de nouvelles narrations qui rendront plus audibles les altérités qui les constituent ». Son oeuvre précisément, est une de ces nouvelles narrations qui rendent dans toute sa plénitude l'âme de son pays écartelée entre passé et présent. 

Par Juliette Einhorn. 

Pour nous emmener vers ce qu’elle appelle ses « terres intérieures », Yanick Lahens rejoue, dans ses romans et nouvelles, la tragédie ordinaire d’êtres aux prises avec le destin chaotique d’Haïti. Elle invente une langue touffue, charnelle, pour mettre à nu les contradictions d’une société post-coloniale esclavagiste. Ses personnages n’abandonnent jamais leur quête de rédemption, moments de grâce d’autant plus éclatants – art du contrepoint et de l’ombre portée.

Cette infusion réciproque entre l’avant et l’après confère à l’œuvre une grande amplitude narrative. Fécondant les décombres, Failles (2010) se faisait chronique métissée de l’après-catastrophe (le séisme qui a ouvert les entrailles de la terre en janvier 2010), inventant sa propre forme, entre témoignage, récit et essai, pour transformer la faille géologique en sismographie critique : s'extraire de l’actualité en l’articulant à l’Histoire, restituer le drame dans son contexte, refuser, aussi, de faire d’Haïti un objet de déploration en « exotis(ant) le malheur ». Guillaume et Nathalie prend place quant à lui à la fois dans l’avant et dans l’après. En décrivant leur « liesse intime », le roman installe les deux personnages hors de la fatalité.

Une échappée qui permet aussi de mettre en perspective le statut de l’écrivain en Haïti : où ancrer sa parole, puisqu’il écrit dans une langue qui n’est pas, au départ, celle de son pays ? En enroulant le présent dans le passé, Yanick Lahens « fouille dans les poubelles de la mémoire, la grande décharge du présent ». Elle en fait un temps en mouvement, promis à toutes les fictions de soi.

Qu’ils se coulent dans l’espace d’une journée, pour se faire la chronique d’une perte annoncée, aller-retour entre la tragédie et sa préfiguration (La Couleur de l’aube, 2008), ou dans les sept jours de Douces déroutes (2018), enquête sur un assassinat (comment être un juge intègre dans une société corrompue ?), ces romans de l’asphalte ne taisent rien du chaos : population rendue exsangue par la misère, dictature des Duvalier, avènement du « prophète-président », apartheid déguisé, hommes ivres de pouvoir qui « traînent la mort au bout de leur outil ».

Yanick Lahens donne voix aussi au grand chœur paysan (la majeure partie, encore, de la population). Bain de lune (prix Femina 2014) est une fresque de la terre et du nous : à travers le combat, sur un siècle, que livre une lignée de pêcheurs contre des seigneurs autoproclamés qui ont raflé toutes les terres, se déploie une vengeance par générations interposées.

Dans une poésie sombre qui rend sa beauté régénératrice à son pays, Yanick Lahens écrit non seulement le grand roman haïtien, mais aussi une œuvre universelle. Elle redessine son île sur la carte du monde, à la croisée de la Caraïbe, de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Europe : et si, au lieu d’être un petit pays périphérique, Haïti était un carrefour ? Elle lui donne, en somme, une ponctuation – à la fois une structure et une respiration.

 

À lire : notre critique de son dernier ouvrage, L'Oiseau Parker dans la nuit et autres nouvelles, publié aux éditions Sabine Wespieser.

 

Photo : l'écrivaine Yanick Lahens © Eric Feferberg/AFP.

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À lire : « Le froid, roman en trois actes avec entractes », Andreï Guelassimov, traduit du russe par Polina Petrouchina, éd. Actes Sud

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