Féminicide

Féminicide

Elles étaient soixante-quatorze, le 6 juillet dernier, quand des milliers de personnes ont défilé place de la République. Soixante-quatorze femmes tombées, depuis le 1er janvier 2019, sous les coups de leurs (ex-)conjoints. Le jour même, tandis que ce rassemblement battait le pavé pour tirer la sonnette d'alarme, une soixante-quinzième victime était assassinée par son petit ami. La soixante-seizième, en réalité. On n'apprendra que trois jours plus tard la mort d'une femme poignardée treize fois par son amant le 27 juin. Difficile d'écrire ces lignes en songeant que, selon toute probabilité, quand vous les lirez, l'interminable bilan se sera alourdi.

Féminicide est le nom de cette épidémie. Un nom que certains ont beau jeu de juger superflu, au prétexte que nous disposons déjà d'« homicide » pour désigner l'assassinat d'un être humain, et auquel d'autres reprochent une dramatisation hors de propos parce qu'il sonne comme « génocide ». Aux premiers, il faut rappeler que le féminicide n'est pas un homicide comme un autre. Car, si ce dernier peut toucher indistinctement un homme ou une femme, le féminicide, lui, est intrinsèquement lié à la nature de sa cible. L'homicide peut avoir une infinité de mobiles. L'autre est un meurtre sexiste. Les seconds devraient se renseigner sur le sort réservé aux femmes dans les conflits et se demander au nom de quoi l'esclavage sexuel et le viol de guerre ne seraient pas, eux aussi, des crimes contre l'humanité. Le féminicide est la conséquence d'une négation de l'humanité des femmes. La preuve que les meurtriers considéraient leurs (ex-)compagnes non comme des personnes dotées de droits et d'une dignité, mais comme leur propriété. Une chose qu'on peut briser si elle désobéit, ou détruire si elle ose s'émanciper. Il est aussi le symptôme d'un aveuglement collectif coupable. Tant que des journaux continueront à romantiser l'horreur en titrant « drame passionnel » ou « dispute [qui] a dérapé » pour évoquer le meurtre d'une femme par un mari ou un ancien petit ami violent ; tant que les autorités ne prendront pas au sérieux les appels au secours des victimes qui, pour beaucoup, avaient porté plainte contre leurs bourreaux, nous resterons les représentants d'une humanité qui se trahit en s'amputant de la moitié d'elle-même.

 

Photo : Manifestation contre le féminicide place de la République à Paris, le 6 juillet 2019.

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Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

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