Dans les coulisses de l’univers romanesque de Jérôme Ferrari

Dans les coulisses de l’univers romanesque de Jérôme Ferrari

Jérôme Ferrari a accordé une série de grands entretiens à l’éditrice Pascaline David, en novembre 2017 chez lui en Corse, puis en décembre 2018 à Bruxelles. L’ouvrage qui restitue ces échanges s’apparente à une longue « lettre à un jeune poète », sincère et généreuse.

Par Manon Houtart

Les Mondes possibles de Jérôme Ferrari nous introduit dans les coulisses de l’univers romanesque de l’auteur et dans son intimité créative. C’est l’aboutissement de trois jours d’entretien au domicile de Ferrari en Corse, dans un appartement tapissé de bibliothèques, et d’un rendez-vous à Bruxelles à la suite de la parution du roman À son image, primé par Le Monde en 2018Cofondatrice des éditions diagonale, Pascaline David a souhaité sonder les procédés d’écriture d’un grand romancier contemporain, afin de « renseigner l’auteur néophyte » au-delà des seules notes de lecture. La maison d’édition met en effet un point d’honneur à accompagner les primo-romanciers en leur fournissant des retours constructifs sur leurs manuscrits. Grâce à une connaissance aiguisée de l’œuvre de Ferrari, l’éditrice conduit son interlocuteur à dévoiler ses techniques narratives, ses sources d’inspiration et sa conception de la littérature, lui permettant ainsi d’affiner sa posture d’écrivain. 

C’est d’abord la Corse qui est abordée, où Jérôme Ferrari a passé tous ses étés durant son enfance et qu’il a aujourd’hui choisie comme lieu de résidence. La volonté de démentir les clichés folkloriques associés à cette région, de « sortir de cette carte postale inepte » pour parler de la réalité, a motivé sa prise de plume. Il affirme que le décalage qu’il ressentait à l’égard de ce lieu, « cette expérience d’être chez soi tout en portant sur le monde un regard extérieur » a été un atout pour écrire. Mais le catalyseur de ses romans a systématiquement été différent : une citation, une photographie, une rencontre… Ce qui le guide ensuite dans le procédé même de l’écriture est la nécessité propre du texte, le souci d’en garantir la cohérence interne. Il explique d’ailleurs qu’un déclic déterminant s’est produit lorsqu’il a senti que son texte « existait objectivement devant [lui] et dans, un sens, sans [lui] », après avoir longtemps eu l’impression, dans sa jeunesse, de ne rien écrire d’autre qu’« une sorte de journal intime amélioré ».

Plutôt que l’écriture de soi, le partage d’une expérience personnelle, dont il déplore qu’elle serve trop souvent de motivation aux écrivains, Ferrari privilégie donc la fiction en ce qu’elle rend possible « l’expérience réelle de l’étrangeté ». Toutefois, il est vigilant quant aux questionnements éthiques que pose l’entremêlement de la fiction et de l’Histoire : dans son roman Le Principe, où il explore le personnage d’Heisenberg, physicien allemand, Ferrari a veillé à rendre justice au réel. Tous les éléments factuels qui concernent le personnage sont vrais ; là où son travail de romancier a opéré, dit-il, c’est dans l’agencement, et donc dans l’interprétation de ces éléments. La construction narrative a d’ailleurs une importance centrale dans son œuvre : ses romans sont pour la plupart composés d’une multiplicité d’intrigues, dont les points d’intersection sont longuement prémédités en amont.

Quant à son style, l’écrivain déclare être surtout sensible à l’« équilibre rythmique et phonique » de son phrasé, qu’il peaufine en lisant ses textes à voix haute. Il tâche ainsi de ne pas répéter certains tics, et de ne pas s’enliser dans un style nécrosé. Ne cherchant ni à séduire le lecteur, ni à « faire joli », il prend garde d’éviter à tout prix tout commentaire ou justification au sein du roman : « la moindre indication sur ce que doit penser le lecteur ou ce qu’il doit ressentir, et le texte devient quelque chose de dégueulasse ». Sa conception de la métaphore, comme un « outil de dévoilement de connexions possibles entre les choses » et non comme un ornement, rejoint l’idée qu’il se fait de la littérature : ni divertissement, ni loisir, elle est un moyen d’incarner une pensée, une perspective sur le réel, un certain type de vérité.

Enfin, en certains passages touchants, Ferrari témoigne de ses questionnements spirituels : « Je n’ai pas de facilité particulière à vivre dans un monde qu’on qualifie de désenchanté. Je n’ai pas la capacité de me créer ma propre transcendance, je souffre d’un gros déficit de la faculté de croire », confie-t-il. Bien qu’athée, l’écrivain est « sensible à la perte établie de sens religieux du monde ». Les auteurs qu’il admire reflètent d’ailleurs cette quête métaphysique qui l’habite : il cite Dostoïevski pour la haute teneur mystique de son œuvre ; Borges, pour sa capacité à « transformer un concept en quelque chose d’excessivement incarné » ; Bernanos pour la façon dont il traite l’énigme du mal, mais aussi les textes sacrés pour leur force poétique. 

Nous est ainsi livré un échange très riche et éclairant, que l’on imagine animé d’un enthousiasme commun – chez l'éditrice et l'écrivain –  à l’égard des arcanes de la création littéraire, ainsi que d’un souci partagé de précision et de maîtrise. Jérôme Ferrari y révèle ce qui le meut et ce qui le tourmente, sur un ton assez terre-à-terre et sans romantisme : la littérature n’a pas, selon lui, d’immenses pouvoirs, si ce n’est celui de rendre compte de la complexité des problèmes et des situations, et d’ainsi démanteler « les grosses dichotomies creuses ». Quant à la création, nul secret : outre un travail rigoureux, elle nécessite de « cesser d’être un peu trop facilement content de soi-même ». 

 

À lire : Les Mondes possibles de Jérôme Ferrari, entretiens sur l’écriture avec Pascaline David, Actes Sud / diagonale (co-édition), 176 p., 1 8€

 

Photo : Jérôme Ferrari © Marianne Tessier 

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