Dada et le surréalisme, entre révolte et révolution

Dada et le surréalisme, entre révolte et révolution

La révolte originelle de Breton, de ses premiers amis dadaïstes et des surréalistes les plus virulents (Cravan, Vaché, Rigaut) est viscérale. Ses armes sont multiples : l'amour fou, l'érotisme, la folie. Entre la révolte individuelle et le projet collectif de révolution, histoire du projet surréaliste.

Fortement impliqué dans l'entre-deux guerres, le Surréalisme fut précédé par le Cubisme et le Futurisme, mais surtout par Dada avec lequel il rompt au lendemain de l'échec du « Congrès pour l'établissement et les directives de l'esprit moderne » en janvier 1922. Dada n'avait pas été pour Breton et ses amis qu'un « état d'esprit » Les Pas perdus. Ils y avaient participé, mais il leur fallait désormais dépasser le mouvement et l'état d'anarchisme permanent que tentait de prolonger artificiellement Tristan Tzara. Les liens qui semblent unir, dans le Rrose Sélavy et le Marcélavy de Desnos et Duchamp, le Surréalisme à Dada sont illusoires : l'antagonisme entre les deux états d'esprit est réel. La métaphore de Breton affirmant que le Surréalisme succède à Dada « comme une vague vient recouvrir une vague » n'est pas plus exacte que l'analyse de L. Molinaro soutenant, dès 1939, que le Surréalisme avait profité de Dada plus qu'il n'en était sorti.

Né des désastres de la guerre, la génération Dada voulait une rupture absolue. Elle marquait à la fois la conscience de l'effritement des idéologies et la volonté d'une vie meilleure, mais son nihilisme et sa désinvolture lui interdisaient toute réalisation concrète de ses aspirations. A l'opposé, les surréalistes n'entendent pas jouer les démolisseurs. A l'écoute des conditions sociales environnantes tout autant que de l'activité intérieure de l'esprit, ils se donnent une méthode d'approfondissement et d'analyse, étudient Marx et Freud, et n'hésitent pas à sortir de l'enfer des bibliothèques les oeuvres subversives de Lautréamont, Sade et Rimbaud. A l'inverse des dadaïstes, le cordon ombilical n'est pas artificiellement coupé, mais digéré, investi dans une étude maîtrisée du passé. Les sommaires de la revue Littérature donnent des clefs : les derniers symbolistes y côtoient des poètes qui ont gravité autour d'Apollinaire, ou des isolés comme Paulhan, Giraudoux, Drieu la Rochelle.

Bien que partageant avec Tzara la conviction qu'un « grand travail négatif » reste à entreprendre, les surréalistes se tournent résolument vers un avenir à accomplir. Les jeux collectifs, l'écriture automatique, l'activité onirique s'opposent à la crispation répétitive dans laquelle se cantonnent les dadaïstes narcissiques et passéistes. En avril 1921, Dada, qui avait su attaquer la notion même d'expression artistique et poétique, refusait de se renouveler. Son « anti-art » était devenu de l'art. Breton « ne tournant plus ses regards » vers Tzara, ne mâchera pas ses mots : « Lâchez tout. Lâchez Dada. Partez sur les routes. »

Après la modernité d'Apollinaire, c'est chez Reverdy que les futurs surréalistes ont trouvé la matière première à leur théorie de l'image. Le rapprochement insolite de deux réalités éloignées ne tournera plus, comme chez les dadaïstes, au procédé, mais marquera l'amorce d'une possible élucidation du lyrisme poétique. Breton, dans Les Vases communicants 1932, assigne pour tâche essentielle au poète de mettre en présence « d'une manière brusque et saisissante » deux objets « aussi éloignés que possible loin de l'autre », donc de créer des images qui rendent caduques les notions de métaphore et de comparaison. La beauté convulsive de l'image surréaliste ne passe ni par la rhétorique ni par le réalisme pratique. Seule une analogie universelle, proche des thèses baudelairiennes, est susceptible de créer une image parfaitement authentique. L'écriture automatique en garantira la liberté et rendra enfin possible l'essor d'une pensée pure seule capable d'atteindre au « dévoilement surréel ».

L'humour, qui avait été un des moteurs essentiels du dadaïsme, en est également un du Surréalisme. Mais pour ce dernier, le rire cède la place au désespoir. L'humour devient l'expression d'une révolte, une attitude morale, une façon de « se dépasser par une négation substantielle » Marco Ristic. Artaud voit en lui un moyen de libération des forces instinctives de l'être, quant à Jacques Vaché il en fait une forme de désespérance qui permet de se détacher de la vie pour la considérer en spectateur. Ainsi, l'humour, « que Breton et ses amis ont toujours vénéré comme premier dieu » M. Nadeau, ne prend sa dimension véritable dans le Surréalisme, et s'éloigne d'autant de Dada, que lorsqu'il devient de l'humour noir, seule force capable de concilier la soif de jeu et le besoin d'action. Situé entre l'« humour objectif » de Hegel et le « quelque chose de sublime et d'élevé » de Freud, l'humour noir surréaliste, parce que puisant à la source de l'ironie romantique et du « surnaturalisme » ironique de Baudelaire, n'est rien d'autre qu'une tentative pour rendre à l'homme, dépecé et dépossédé de sa totalité, sa souveraineté. Il est aussi le garant d'une forme définitive de la révolte, voire de la révolution.

Ces deux mots ne figurent d'ailleurs plus au Dictionnaire abrégé du Surréalisme, publié en 1939. Pourtant, de la révolte individuelle au projet collectif de révolution, c'est tout le trajet surréaliste qui est inscrit dans les rapports ambigus qu'il entretient avec ces deux notions. Dans la Déclaration du 27 janvier 1925, on peut lire : « Nous avons accolé le mot de surréalisme au mot de Révolution uniquement pour montrer le caractère désintéressé, détaché, et même tout à fait désespéré de cette révolution. Nous sommes des spécialistes de la Révolte. » La révolte originelle de Breton, de ses premiers amis dadaïstes et des surréalistes les plus révoltés Cravan, Vaché, Rigaud est viscérale : « la révolte absolue de l'insoumission totale, du sabotage en règle » Breton.

Dans un premier temps, Breton proclame que l'« acte surréaliste le plus simple consiste, revolver au poing, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu'on peut dans la foule ». De son côté, Aragon confie : « Certains jours, j'ai rêvé d'une gomme à effacer l'immondice humaine. » Mais s'il faut détruire toutes les « camisoles de force qui empêchent l'homme de vivre suivant son désir », le dogme a-dogmatique doit se doter de concepts - l'amour et l'érotisme, la folie donc la psychanalyse -, et d'instruments : le rêve, l'écriture automatique, l'occultisme.

En prônant un amour fou conçu comme une prédestination, au mépris de toute logique, un amour qui se situe au-delà des conventions sociales, l'amour surréaliste présuppose un bouleversement du monde ancien et de ses valeurs. Desnos, Eluard, Breton font reposer la notion d'amour sur une vision cosmique de la femme, dont la conséquence essentielle sera une féminisation de l'univers. La femme est miroir, garante du merveilleux et de la poésie, de l'insoumission totale et de l'Amour à l'ombre « vénéneuse et mortelle ». Elle permet dans l'Amour une réhabilitation de l'aspiration fondamentale de l'humanité : une révélation de l'être par le désir, expérience du corps et de l'esprit qu'il faut aborder en terme d'éthique. La femme, parce que liée à l'érotisme, est une des formes prises par la révolte.

Défini dans Le Dictionnaire abrégé du Surréalisme comme une « cérémonie fastueuse dans un souterrain », l'érotisme est un mot clé du Surréalisme. A l'opposé du xixe siècle qui, en faisant un délire, ne l'abordait qu'en terme médical, le Surréalisme en appelle à l'érotisme, notamment lorsqu'il est lié au « scabreux » pour tenter de « délivrer l'homme de la tyrannie des interdits et de restaurer l'activité du plaisir » Benayoun. Plaçant sa démarche sous la double libération de la femme et des zones obscures de l'inconscient, Breton voit dans l'érotisme, et parce qu'il est à ce point de convergence où se rassemblent les revendications marxistes, freudiennes et sadiennes, la force subversive et créatrice qui rompt « les liens collectifs créés par la race, s'élève au-dessus des différences nationales et des hiérarchies sociales » L'amour fou. Tendant à s'identifier à la dictée du désir, l'érotisme surréaliste veut tout à la fois siéger sur le terrain de la poésie et le quitter pour celui de la pratique.

Il est un autre point de divergence fondamentale entre Dada et le Surréalisme : la question de la folie. Grâce à leur formation médicale, Aragon et Breton ont eu connaissance relativement tôt des travaux de Freud. Empruntant ses éléments conceptuels au discours psychiatrique français du xixe siècle et au discours spirite-métapsychique, le Surréalisme, bien que tenant la découverte de l'inconscient pour un événement capital, s'oppose fondamentalement aux théories freudiennes : il fait de l'inconscient une arme libératrice, alors que la psychanalyse n'y voit qu'une clef susceptible de révéler un comportement. Très vite, Breton demandera à la psychanalyse « d'autres exploits que des exploits d'huissier ». Le fou, puisqu'il permet de passer de l'autre côté de la raison, est salué comme un grand insoumis, celui qui va développer au maximum sa subjectivité. Homme de la plus extrême révolte, il n'est rien d'autre que la conséquence ultime d'une société qui, parce qu'elle rend toute pensée impossible, ne peut que conduire à la folie. Aux fous qui « puisent un grand réconfort dans leur imagination », la société oppose « les internements arbitraires » Nadja que les surréalistes rejettent violemment : « Ils ont enfermé Sade ; ils ont enfermé Nietzsche ; ils ont enfermé Baudelaire. » Dans cette mise à l'écart du fou, les surréalistes voient une mutilation du mental. En intégrant la folie à leur démarche - ce que ne faisait pas Dada -, le « pensé surréaliste succombe enfin sous le pensable » et l'expérience de son fonctionnement permet une libération du jeu purement automatique de l'esprit.

Dada, comme nous le voyons, s'éloigne en bien des domaines du projet surréaliste. Nous évoquions le rêve et l'écriture automatique : ils constituent, en effet, deux exemples qui permettent d'étudier le saut qui sépare l'aventure dada spontanée du Surréalisme qui, dans certains cas, n'hésitera pas à créer de nouveaux poncifs. En réhabilitant le rêve, en insistant, dans un premier temps, sur le concept de liberté, puis dans un second, sur son contenu érotique, les surréalistes se demandent s'il ne pourrait pas résoudre les « questions fondamentales de la vie » Breton. Nous sommes loin de la psychanalyse et de ses « huissiers ». Lorsque Reverdy, dans Le Gant de crin, postait le poète « sur l'intersection précieuse de deux plans au tranchant cruellement acéré, celui du rêve et de la réalité », il faisait du rêve et de la pensée l'avers et le revers d'une même pièce de monnaie. Grâce aux surréalistes, les hommes finissent de « négliger le trésor du rêve » M. Nadeau. En publiant les premiers récits de rêves dans Littérature, puis, en abondance, dans La Révolution surréaliste, ils assignent à ces derniers la perspective d'une réalisation pratique : Breton met le rêve au service du Surréalisme, car il croit que le surréalisme peut servir la révolution.

Dans Entrée des médiums, Breton définit le Surréalisme par trois pratiques : les expériences de sommeil hypnotique, le récit des rêves et « un certain automatisme psychique ». Deux ans plus tard, en 1924, le Premier manifeste confirme le rôle primordial joué par l'écriture automatique. Breton insiste sur le caractère vertigineux, dangereux, de l'écriture automatique lorsque celle-ci est pratiquée « avec quelque ferveur ». Ce n'est plus alors le texte qui compte, mais l'enchaînement, la chaîne singulière d'une pensée où fantasmes et pulsions se bousculent. Devant la dictée de l'inconscient, le formalisme littéraire devient un château de cartes : la littérature « se trouve renvoyée à son néant ». Avec G. Durozoi, nous dirons que l'automatisme « apparaît bien comme le point où cristallisent à la fois l'insatisfaction des surréalistes et la légitimité de leur révolte ». En libérant l'activité psychique, l'écriture automatique, à laquelle aucun surréaliste n'échappa, conduit en fait à un « reclassement général des valeurs lyriques ».

Le Surréalisme ne se contente pas de rendre compte d'une crise de conscience, encore moins de provoquer comme Dada. Il doit, dans une critique de la pratique révolutionnaire, fomenter une révolution qui sera linguistique, culturelle et morale, et enfin sociale : Lautréamont, Freud, le marxisme-léninisme puis Trotski en seront les trois étapes. L'enthousiasme qui pousse Breton et ses amis à publier dans le premier numéro du « S.A.S.D.L.R. » un hommage à Staline, n'a rien à voir avec l'union tactique, véritable « mariage de raison » qui poussera les existentialistes à se rapprocher de l'U.R.S.S. Entre la guerre du Rif 1925 et le « Congrès des écrivains pour la défense de la culture », qui se clôtura par le discours de Breton lu par Eluard - « Transformer le monde, a dit Marx ; changer la vie, a dit Rimbaud. Ces deux mots d'ordre, pour nous, n'en font qu'un » -, les surréalistes, qui ont un temps cherché à se mettre « au service de la révolution » 1930-1933, auront compris qu'il y avait incompatibilité entre la révolution marxiste telle que la conçoit le P.C.F. et « l'irréductibilité » surréaliste La Révolution surréaliste, n°3, mars 1928 qui ne saurait admettre une mainmise de la politique sur la création artistique.

Breton, qui avait adhéré au P.C.F. en 1927, en même temps qu'Aragon, Eluard et Peret, en est exclu en 1933. L'échec de la fusion entre Clarté et La Révolution surréaliste, le voyage d'Aragon et de Sadoul au Congrès de Karkhov, les premières analyses des « Procès de Moscou » 1929 conduiront les surréalistes à rompre avec le parti communiste et Breton à reconnaître la pensée de Trotski comme la plus apte à assumer « le besoin d'émancipation de l'homme ». Breton part en 1938 pour le Mexique ; Eluard, qui avait en 1926 loué « l'âme indomptable de Sade », quitte le Surréalisme et passe à l'autre camp. Parce que l'idée de Révolution « est la sauvegarde la meilleure et la plus efficace de l'individu » Breton, le Surréalisme ne pouvait se plier au marxisme-léninisme, « idéologie d'un parti bien décidé à soumettre la création intellectuelle aux impératifs de sa stratégie politique » Louis Janover. La révolution est pour les surréalistes une instance suprême, comme l'amour. Curieusement, c'est Aragon, à l'époque où il proclamait encore son « peu de goût de tout communisme » 1924 qui en définit le mieux l'essence : « Je place l'esprit de révolte bien au-delà de toute politique. »

L'intérêt du Surréalisme pour l'occultisme est, à mon sens, l'étape ultime, qui montre combien sa conception de la vie et de l'art est éloignée de celle proposée par Dada. Si plusieurs pages du Premier Manifeste évoquent les « paysages dangereux » des occultistes, c'est au moment du Second Manifeste 1930 que Breton proclame la nécessité d'explorer l'occulte. La tradition ésotérique fournit au Surréalisme sa théorie des correspondances ; l'alchimie, la pierre philosophale qui devrait « permettre à l'imagination de l'homme de prendre sur toutes choses une revanche éclatante » ; quant à l'étude des grands textes de la littérature occultiste, ils ne sont là que pour faire retenir du sacré et de l'occulte les ferments actifs. L'Exposition surréaliste de 1947 doit « marquer un certain dépassement », et révèle les dimensions mythique, magique et philosophique du Surréalisme appelé à devenir la principale source de renouvellement mythique de la société occidentale ; mais pour cela, il faut l'écarter de la foule et de l'approbation. En demandant « l'occultation profonde et véritable du Surréalisme », Breton rappelle une fois encore que, contrairement à Tzara, il ne voit pas dans le Surréalisme un « prolongement » de Dada : le nihilisme de ce dernier lui interdisant de prendre en compte les événements historiques de son époque et d'accepter la transformation des idées qui l'accompagnent. Le lien qui unit Dada au Surréalisme est l'histoire d'une rencontre entre gens qui n'avaient pas rendez-vous.

 

Photo : Groupe de Surréalistes : Jean-Mario Prassinos, André Breton, Henri Parisot, Paul Eluard, Benjamin Péret, René Char and Gisèle Prassinos. © Bibliothèque Ste Geneviève - Fonds Doucet/Photo12/Via AFP

mai 68 / avenirs d'une révolte

Jean Baudrillard*

Mai 68 a incontestablement pris date dans l'histoire, à la différence de tous ces événements qui ont suivi, qui furent calculés et téléguidés et qui, par conséquent, n'ont pas eu lieu. Par contre intervenir sur ce mai 68, trente ans plus tard, me semble sépulcral : toute tentative de rééditer un événement ou de le commémorer est un contresens. Les siècles passés n'ont jamais dressé le bilan de leur propre siècle, ils faisaient l'histoire. Nous, nous faisons le procès de l'histoire. Et la plupart du temps, il s'agit d'un procès en réhabilitation. Comment peut-on faire avancer l'histoire en restockant les archives ? Si nous accordons tant d'importance aux commémorations, et notamment à celle de mai 68, c'est que nous n'avons pas été capables de prévoir cette révolte : la prévision est la mémoire du futur, en se penchant sur ce passé et en tentant rétrospectivement de lui attribuer des causes, nous ne faisons que le prévoir après coup. Il s'agit là d'une entreprise de réécriture de l'histoire, selon une stratégie très orientée, très ciblée politiquement et idéologiquement. Il faut être lucide : il ne sert à rien de disserter sur un événement : il a eu lieu, un point c'est tout ! A quoi rime le déferlement de commentaires et d'images auquel collaborent les acteurs de cette révolte ? Les soixante-huitards s'apprêtent à devenir les figurants d'un événement fossile.

Il me semble plus intéressant de se tourner vers les événements à venir. L'an 2000 est peut-être le seul événement qui puisse déclencher une sorte de virage, par la seule force du chiffre du temps. Mais on peut aussi craindre que le cyberespace ait confisqué la révolte : l'effet d'éponge a commencé avec l'irruption de l'informatique puis d'Internet. Quelle place pour la révolution, donc ? Je crois qu'il ne faut plus songer à grand-chose, les illusions s'envolent. La révolte, par contre, est intemporelle : elle a toujours existé, sous la forme des hérésies ou des soulèvements ruraux. Des catégories sociales se sont toujours senties rejetées par le social lui-même. La révolte, ce sont des singularités qui explosent. Or si le cyberespace a pu étouffer la voix de la révolution, il n'a pas étouffé ces singularités, prêtes à exploser. Bien sûr, le cyberespace ne générera pas lui-même des convulsions nouvelles, mais dans ce domaine moins qu'en aucun autre il n'est de prévision possible. Il est toutefois frappant de constater que les révoltes n'adviennent que lorsqu'il y a continuité de l'histoire : dans le temps réel, celui de l'informatique, il n'y a plus continuité mais discontinuité et simultanéité. Dans un tel temps, rien ne peut plus s'organiser en terme historique. Cela ne signifie cependant pas que nous assistions à ce que Fukuyama appelait la fin de l'histoire. Je crois au contraire que nous sommes dans une période de recyclage de l'histoire : nous essayons de digérer une histoire de plus en plus violente qui a posé des problèmes sans jamais proposer leur solution. La révolte mettra donc un terme à ce recyclage de fin de siècle."

mai 68 / avenirs d'une révolte

Hervé Hamon*

En 1968, l'un des sujets proposés à l'agrégation de philosophie fut le commentaire de cette phrase d'Einstein : « Ce qui est incompréhensible, c'est que le monde soit compréhensible ». Voilà qui me semble parfaitement emblématique de la révolte qui embrasa la France en mai 68. Le monde de 1968 est compréhensible à condition d'admettre qu'il n'y a pas eu un mai 68, mais plusieurs. Mai 68 est incontestablement une grande révolte, mais cette révolte fut, d'une part, celle d'une génération poussée par un mouvement démographique et démocratique, d'autre part, une révolte violente mais où personne ne voulait tuer et où personne ne voulait mourir.

L'un des slogans de mai 68 était : « Ce n'est qu'un début, continuons le combat ». A distance, je dirai au contraire que mai 68 a marqué une fin : la fin d'un monde ponctué par le travail à la chaîne, la fin d'un monde dans lequel l'information était bâillonnée, la fin d'un monde d'où les femmes étaient exclues dans leur identité. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je ne crois pas que l'on puisse proclamer, à l'instar de certains penseurs mondains, que les années qui ont suivi 1968 furent des années de plaisirs faciles. Certes, la génération de 68 était privilégiée puisque la question du chômage ne se posait pas - permettant ainsi de cultiver l'art du détour - mais elle a dû faire éclater le moule terrible qui l'avait façonnée. Cette génération s'est révoltée parce qu'elle était animée par un désir de « libérer le désir », de « jouir sans entraves », pour reprendre les slogans de l'époque. Mais elle ne savait pas très bien comment s'y prendre : d'où ces expériences, ces aventures plus ou moins heureuses au sein des communautés. Les étudiants de 1968 ont été très fortement marqués par la lecture des Choses , de Georges Perec : ils ont montré, par leur révolte, qu'ils refusaient d'être absorbés par une société qui proposait de faire de la consommation l'horizon de toute existence. En se révoltant contre la société de consommation, les jeunes s'offraient le luxe de refuser le luxe.

Aujourd'hui, la révolte ne se fera plus grâce aux grands soirs : nous nous sommes enfin libérés de cette utopie. Mais c'était déjà le cas en mai 68 : jamais personne n'a cru en une prise du Palais d'Hiver, l'affaire de la Bourse le montre assez clairement. Le problème de la révolte se pose désormais de manière très différente : il ne saurait y avoir de révolte sans redéfinition collective de la volonté de vivre ensemble ; paradoxalement, la révolte de mai 68 a engendré une société parcellaire que la crise économique a achevé de rendre inquiète. Or on se révolte plus facilement quand on est porté par l'espoir que lorsqu'on est tenaillé par la crainte. De plus, mai 68 a fait périr les grandes mythologies unificatrices : le marxisme et l'Eglise ont vu leur influence décroître jusqu'à disparaître et la fonction contestataire qu'ils assumaient alors n'existe plus c'est aujourd'hui le Front national qui remplit cette fonction. Nous sommes en manque de bannière. Ne plus avoir d'utopie mobilisatrice est certes un avantage dans la mesure où cela signifie que nous sommes sur la voie de l'autodétermination, mais c'est un inconvénient dans la mesure où les archaïsmes s'installent sans que rien ne vienne les contester. La révolte ne peut advenir qu'à condition que soit repensé le lien social."

Ouvrages cités

André Breton, Anthologie de l'humour noir 1940. Le Livre de poche, 1970.

Dictionnaire abrégé du surréalisme 1938. Rééd. Corti, 1970.

Maurice Nadeau, Histoire du surréalisme . Ed. Seuil, 1964.

Louis Janover, Surréalisme, art et politique . Ed. Galilée, 1980.

Louis Aragon, Une vague de rêves . Commerce, 1924.

La Révolution surréaliste , Rééd. éd. J.M. Place, 1975.

André Breton, Arcane 17 1945. Rééd. 10/18, 1965.

Michel Carrouges, André Breton et les données fondamentales du surréalisme . Ed. Gallimard, 1950.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

Nos livres

À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MAI :

► Roberto Bolaño, et de deux : en complément de l'ensemble « Il faut relire » consacré à l'écrivain

► Entretien avec Jacopo Rasmi : avec Yves Citton, il signe l'essai Générations collapsonautes