Venise, par tous canaux

Venise, par tous canaux

Tous les écrivains et artistes ont un jour posé le pied sur un quai de la Sérénissime. Un livre fait l'anthologie de leurs réflexions à fleur de lagune.

Depuis plus d'un millénaire, Venise, ce grand radeau de brique souvent paré de pierre et de marbre - voire, jadis, de fresques -, posé sur une forêt de troncs d'arbres enfoncés dans la boue au milieu d'une lagune immense et d'une beauté géométrique, a nourri les rêves d'innombrables voyageurs auxquels ont succédé des touristes qui n'y voient qu'un décor où immortaliser leur vacuité grâce à des rafales de selfies. Une « république des castors », ainsi que la définissait Goethe, édifiée sur presque rien, au milieu de nulle part, et pourtant devenue la « ville des villes », où les distances se calculent selon les pas du marcheur. Ou plutôt deux villes superposées - celle des rues et celle des canaux -, si bien que l'on ne sait par où la voir le plus justement. Voire trois villes, car il y en a une autre, qui s'offre depuis les cieux à la contemplation des anges déchus : « a volo d'uccello », ainsi que la dessina Jacopo de' Barbari en l'an 1500, lorsque la Sérénissime était à l'acmé de sa gloire et que l'Arsenal construisait un navire chaque jour. Une gloire suivie d'une interminable agonie qui s'acheva avec sa chute, le 12 mai 1797, dans le tourbillon des fêtes : à cette époque, le carnaval durait six mois, le Maggior Consiglio était paralysé faute d'atteindre le quorum des voix, et de nombreux patriciens se cachaient lorsqu'un doge agonisait, cloîtré en son palais et dépouillé de tout pouvoir. Un déclin qu'illustra Giandomenico Tiepolo dans Il mondo novo, où l'on voit, de dos, des personnes de toute condition scruter un horizon énigmatique.

Une déchéance inexorablement métamorphosée en une déréliction qui enivra nombre d'écrivains, dont Maurice Barrès : « Cette agonie prolongée, voilà le charme le plus fort de Venise pour me séduire. [... ] Les magnificences des grandes époques vénitiennes et la Ca' d'Oro restaurée ont moins de pointes pour nous toucher au vif que les mouvements d'une ville quand sa désagrégation libère des beautés et d'imprévues harmonies que contenaient ses premières perfections. » D'autres, qui l'avaient depuis longtemps précédé lorsque Venise était synonyme de puissance maritime, y apprécièrent plutôt la compagnie des dames, depuis les putains outrancièrement dévêtues et fardées du quartier des Carampane jusqu'aux courtisanes à la culture raffinée, qui préféraient les jeux de l'esprit à ceux de la chair. Ainsi Montaigne, arrivé avec « la faim extrême de voir cette ville », fut-il admis chez Veronica Franco, une poétesse qui chantait l'amour plus qu'elle ne le pratiquait, si bien qu'il nota ne pas y avoir trouvé « cette fameuse beauté qu'on attribue aux dames de Venise », mais y vit toutefois « les plus nobles de celles qui en font traficque [...] et faisant une dépense de meubles et vestemans de princesses ».

Miracle permanent de la lumière

Au-delà de Chateaubriand, qui la juge « une ville contre nature », de Stendhal, qui rédigeait son courrier au Florian en feignant de l'adresser de Trieste (on lui avait ordonné d'attendre du gouvernement autrichien l'exequatur de consul) et qui, à l'inverse, la considérait comme « la ville la plus civilisée », de Byron, qui y contracta une gonorrhée à la suite d'une brève liaison avec une jeune fille issue d'une famille inscrite au « Livre d'or », de Flaubert, qui note sobrement : « Aucune fouterie. Il y a des belles filles à Venise, comme ça devait être beau », de Sartre, qui y manifesta une délicatesse de sentiments inédite, ou d'Aragon, qui tenta de s'y suicider après que Nancy Cunard l'eut plaqué pour un pianiste de jazz noir, puis rentra à Paris en laissant une note d'hôtel impayée, cette étrange cité fut avant tout celle des peintres. Parmi ceux-ci, Claude Monet, qui, bien que réticent à quitter Giverny, céda à l'insistance de John Singer Sargent, lequel lui vantait ce miracle permanent de la lumière dont cette ville est le théâtre. Le peintre français s'installa en octobre 1908 au palais Barbaro, près du pont de l'Accademia, dont Henry James s'était inspiré pour Les Ailes de la colombe, puis dans un hôtel de la Riva degli Schiavoni. Toujours méthodique, il avait organisé ses journées en quatre sessions de deux heures - entre 8 heures du matin et 6 heures de l'après-midi -, qui correspondaient chacune à un motif précis concernant une ou plusieurs toiles. Cette rigoureuse organisation ne le préserva pas du découragement qu'il avait pressenti dès le premier jour en confiant à sa femme : « Trop beau pour être peint ! » Lui qui n'imaginait pas une journée sans un pinceau à la main, il lui fallut deux semaines pour se mettre au travail, mais, lorsque l'abattement laissa place à l'enthousiasme, les séances ne cessèrent de s'allonger, si bien qu'avant même de partir il parlait de revenir l'année suivante, malgré les inconvénients incongrus qui heurtaient la pointilleuse régularité de ses journées : « Un navire est presque chaque jour mouillé précisément devant le motif que je voulais peindre, et j'ai dû me caser ailleurs. » Et lorsque ce n'est pas un bateau, c'est le temps qui passe brutalement du soleil à l'orage. Il regagnera la France avec pas moins de trente-sept tableaux, qu'Octave Mirbeau décrira admirablement dans le catalogue de l'exposition qui leur sera consacrée : « On dirait que la main s'abandonne à suivre la lumière. Elle renonce à l'effort de la capter. Elle glisse sur la toile, comme la lumière a glissé sur les choses. » Bref, sans le savoir, Monet avait suivi l'exemple de Turner, qui, au fil de ses séjours, avait progressivement fait disparaître la ville pour en interpréter les ciels, qui devinrent son sujet central, dans l'éventail de leur gamme chromatique ; il révolutionna ainsi l'image picturale de la cité des Doges, figée depuis le XVIIIe siècle dans les représentations qu'en avaient données Canaletto, Guardi, Bellotto et leurs émules. Une étape capitale saluée par John Ruskin et que nota Proust, dont les descriptions de la plage de Balbec se réfèrent explicitement aux paysages du maître anglais : « Ne pas exposer les choses qu'il savait qu'elles étaient, mais selon les illusions optiques dont notre vision première est faite. »

À Venise, rien n'est en réalité ce qui paraît être, sans pour autant qu'on le remarque d'emblée. Comme l'écrit Arrigo Cipriani, propriétaire du légendaire Harry's Bar et l'un des plus intéressants contributeurs de ce volume faisant la part trop belle à des textes bâclés et répétitifs, Venise n'est pas « une ville mais une sensation », elle est placée sous le signe de l'asymétrie. À commencer par la façade du palais des Doges, avec ses fenêtres comme percées au hasard, ou sa cour, que l'on atteint par un angle de l'édifice, en retrait, et qui semble une exposition d'architectures de fantaisie disséminées au petit bonheur la chance. Née d'un artifice, Venise est pourtant profondément « naturelle », oscillant entre contrainte et liberté, si bien que l'on ne sait guère si c'est le Vénitien qui s'est adapté à cette cité à la silhouette de poisson ou si c'est celle-ci qui a modelé celui-là (celui qui y vit choisira à coup sûr la seconde hypothèse).

Parmi tant de mystères, il en est un plus oppressant que les autres : pourquoi chacun se croit-il obligé, au moins une fois dans sa vie, de se rendre à Venise ? Certes, pour ses monuments et ses oeuvres d'art, mais nombreuses sont les villes d'Italie qui n'en manquent pas. Son étrangeté ? Certes, mais Kyoto, Le Havre et New York n'en sont pas dénués. En réalité, c'est la façon dont on y vit qui rend Venise radicalement différente, ce dont le touriste pressé ne peut avoir conscience. Le fait de ne s'y déplacer qu'en marchant ou en empruntant un vaporetto entretient un sentiment d'appartenance à une communauté, renforcé par le fait que la rue et la place sont le prolongement de la maison, sans obstacles ni périls. Malgré le manque de courage et le clientélisme de ceux qui la gouvernent depuis trop longtemps - et n'y habitent même plus -, le véritable trésor artistique de Venise est son art de vivre : cette ville est une vaste demeure aux limites invisibles, où les enfants courent ou dessinent des marelles sur les pavés, où les parents conversent bruyamment d'une fenêtre l'autre mais, dans la rue, se saluent d'un mouvement de la tête à peine perceptible, comme le feraient les membres d'une société secrète. Dans cette ville où le tourisme de masse transforme la vie quotidienne des derniers indigènes en épreuve d'endurance, tout le monde se connaît mais chacun sait, en véritable insulaire, que, s'il est plaisant de tout savoir, c'est une question de survie, personnelle et collective, que de ne pas le faire savoir. D'ailleurs, à Venise, il y a tant à savoir pour commencer à deviner...

Photo: Le Palais des Doges vu de San Giorgio, Claude Monet, 1908 (huile sur toile, collection pivée)

À lire

Venise. Histoire, promenades, anthologie et dictionnaire, Delphine Gachet et Alessandro Scarsella (dir.), éd. robert Laffont (Bouquins), 1184 p., 32€

Nos livres

« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard