Topor à cheval

Topor à cheval

Les romans du dessinateur sont réédités.

Gloire à Wombat ! Depuis quelques mois, cette enseigne fondée par Frédéric Brument, spécialisée dans les récits d'humour, réédite les romans de Roland Topor (1938-1997). On a ainsi pu relire - ou offrir - Mémoires d'un vieux con (1975), Café panique (1982), Vaches noires (des nouvelles jusqu'alors inédites) et La Plus Belle Paire de seins du monde (1986). Voici à présent Joko fête son anniversaire, roman paru en 1969 chez Buchet-Chastel, honoré l'année suivante du prix des Deux-Magots puis porté à la scène par le Théâtre expérimental de Belgique. Joko, le héros, part au travail, quand un type lui saute sur le dos. « Je ne suis pas tellement lourd, dit ce dernier. Et je paie bien... » Joko, évidemment, refuse d'être son cheval. Mais tout le monde n'est pas de son avis : ses collègues se voient proposer le même labeur et acceptent. Les salaires offerts par les cavaliers sont d'ailleurs généreux ; Joko regrette, et finit par tourner casaque. « Je me réjouis de constater la fin d'un conflit qui nous déchirait, lui dit son chef. Comme nous tous, vous apprendrez à aimer, donc à servir, votre prochain. » Joko transporte désormais sur le dos des étrangers, venus assister à un congrès en ville...

Comment lire ce conte cruel, grotesque, plein de débordements (sexualité, masochisme, assassinats, etc.) ? Pacôme Thiellement rappelle dans sa préface que les critiques de l'époque l'ont pris pour une satire de la colonisation, une fable sur les rapports Nord-Sud. Pourquoi pas ? Les noms européens caractéristiques des clients de Joko (Grande-Bretagne, Allemagne, Suède, etc.) ne sont sans doute pas dus au hasard. Mais les lectures possibles sont plus variées ; relu en 2016, Joko fait penser aux pratiques d'esclavage moderne au Moyen-Orient, et à toutes les formes d'exploitation en général. C'est un récit sur la déshumanisation, le traitement d'autrui comme une chose, ou une bête ; sur la délectation cruelle de l'exploiteur, aussi, c'est-à-dire le sadisme. Ses clients ne demandent-ils pas à Joko de verbaliser sa souffrance ? « Décrivez, décrivez, s'il vous plaît, insistent-ils. Ne laissez rien dans l'ombre. » Quant à Joko, il est moins innocent qu'il en a l'air. Le masochisme le guette. À la fin, ses clients lui rentrent carrément dans le corps : il intègre ses parasites. Soumission ? À un journaliste qui, en 1992, l'interrogeait sur ses thèmes fétiches, Topor répondait : « Quelqu'un qui rentre dans quelqu'un d'autre »...

De Tolstoï à Marcel Aymé

Cette image du corps parasité, le dominé portant l'oppresseur sur le dos, voilà de vieilles obsessions de Topor ; elles ressurgissent dans ses dessins. Dans Voyageur du livre, Alexandre Devaux a rassemblé ses illustrations littéraires de 1960 à 1980 (un autre tome est prévu pour la période suivante). Dès 1963 dans Hara-Kiri, Topor dessinait ainsi une voie de métro où circulent des types à quatre pattes, portant les voyageurs sur leur dos, pour illustrer une nouvelle d'André Ruellan. Même idée sur la couverture mexicaine des Contes paniques de Jodorowsky, la même année ; et dix ans plus tard, il dessinera encore une femme au fouet sur les épaules d'un type enchaîné, pour un roman de Jean-Paul Delamotte... Topor, obsédé du califourchon ? On ne peut pas ne pas penser à la vieille gravure révolutionnaire qui ornait nos manuels d'histoire, la noblesse et le clergé sur le dos courbé du tiers état... Au-delà de ce thème récurrent, Voyageur du livre montre la facilité de Topor à se glisser dans l'univers des romanciers qu'il illustre, à ajouter ses folies aux leurs. Certaines rencontres sont inattendues (George Sand ou Tolstoï, pour le Cercle du bibliophile), d'autres tombent sous le sens : Boris Vian, Anatole France, Gogol, Jacques Sternberg. Morceau de bravoure du volume : 120 dessins en couleur pour l'édition Flammarion des romans de Marcel Aymé en six tomes, en 1977. Et qu'y trouve-t-on, entre autres ? L'image d'un homme au cigare, montant les escaliers sur le dos d'un autre qui sue et souffle. Marotte inépuisable, décidément, du romancier-dessinateur.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

Nos livres

À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MAI :

► Roberto Bolaño, et de deux : en complément de l'ensemble « Il faut relire » consacré à l'écrivain

► Entretien avec Jacopo Rasmi : avec Yves Citton, il signe l'essai Générations collapsonautes