Satie et Boulez, l'art du couac

Satie et Boulez, l'art du couac

Si dissemblables soient-ils, ces deux électrons libres cultivèrent la dissonance.

Erik Satie et Pierre Boulez ont été contemporains. Mais brièvement : le grand manitou de l'avant-garde musicale est né en mars 1925 à Montbrison, capitale du Forez, et la même année, au premier jour de juillet, s'éteignait l'auteur de la Sonatine bureaucratique à l'hôpital Saint-Joseph de Paris. On ignore si Satie aurait aimé Boulez, mais on sait que Boulez n'aimait pas Satie : « Je trouve que c'est un talent mineur et inexistant. Comparé à Debussy ou à Ravel, Satie n'existe pas, à l'exception peut-être d'une Gymnopédie, point final. C'est l'éternel réhabilité, alors qu'il n'y a vraiment rien à réhabiliter chez lui. » Sentence extraite des riches entretiens (inédits) menés par Michel Archimbaud avec Pierre Boulez, mort aux premiers jours de 2016. Pour parfaire ce chassé-croisé, la disparition de Boulez coïncide comme par hasard avec le cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Satie, événement salué par Romaric Gergorin, critique musical épris de littérature, dans une brève, passionnée et percutante biographie.

En dépit du jugement abrupt du fondateur de l'Ircam (Institut de recherche et de coordination acoustique/musique), il y a pléthore de points communs entre les deux musiciens, et particulièrement leur intransigeance et leur refus du conformisme. Tranchant, Boulez ne s'est pas fait que des amis, pas plus que Satie, qui a lui aussi cultivé quelques belles animosités. Certaines durent encore : en avril dernier, lors du conseil municipal d'Arcueil (où Satie vécut de 1898 à sa mort) consacré aux subventions prévues pour les festivités du centenaire, Denis Truffaut, élu FN, a dévoilé sa façon de penser. Pas question, a éructé l'édile, de dépenser l'argent des contribuables pour un tire-au-flanc qui a échappé au service militaire, qui plus est viré du conservatoire de musique. « Pour moi, a-t-il conclu, ça n'est pas un exemple à célébrer. Je refuse que l'argent public serve à honorer un membre du parti communiste alcoolique. »

Romaric Gergorin, dans son essai aussi dense qu'exhaustif, revient évidemment sur les addictions de Satie et sur l'engagement de ce tempérament anarchiste tenté par l'ésotérisme chez les sectateurs de Lénine dans les années 1920. Avec une empathie communicative, il compose un portrait sensible du fils d'un courtier maritime de Honfleur et de Jane Leslie, une douce Anglaise au coeur trop fragile, qui laissa le petit Erik orphelin à l'âge de 6 ans. « La solitude de Satie, écrit Romaric Gergorin, s'installe alors dans un état transitoire qui va s'éterniser, le recouvrir d'une fine pellicule transparente, nommée mélancolie de l'enfant seul. » D'autant que son père ne trouve rien de mieux que de se remarier avec « l'austère Eugénie Blanchet, une demoiselle prolongée de 46 ans à forte prétention mondaine ».

Erik, sensible aux oeuvres de Rimbaud, Verlaine et Mallarmé, se plonge avec délice dans les contes d'Andersen ainsi que dans la bible des anarchistes, L'Unique et sa propriété de Max Stirner. Qui s'en étonnerait ? Le voyant rétif à la discipline scolaire, son père, désormais parisien, lui fait quitter l'école à 12 ans, mais l'emmène aux cours de littérature et de philosophie dispensés au Collège de France... C'est son oncle, l'excentrique Adrien Satie, qui lui inocule le virus du spectacle, en l'entraînant au cirque et dans les loges des comédiennes qu'il tente de séduire. Sa marâtre, compositrice à ses heures, a tout le moins le mérite de l'initier au piano et de l'inscrire au conservatoire, « calvaire sans fin couronné d'échecs subi par un élève qui ne supporte pas l'enseignement académique ».

Ce refus des cadres rigides fut pour Satie une chance et un désastre. Un désastre parce qu'il a vécu dans la misère et n'a jamais pu jouir du succès de ses pairs, tels son ami Debussy et son protecteur Ravel. Il vouera au premier une affection amère teintée de jalousie et au second, qui ne lui ménagera jamais son appui, le mépris dont on récompense souvent ceux qui méritent notre reconnaissance. Sa marginalité lui a donné en revanche une ouverture peu commune dans le monde réglé de la musique savante. Compositeur et exécutant dans les caf'conc' de la Belle Époque, le créateur des Aperçus désagréables, l'inventeur de la « musique d'ameublement », est devenu des années 1910 à sa mort le compagnon de route indispensable de l'avant-garde de son époque, de Picasso à Cocteau, en passant par Picabia, Tzara et Breton. « Monsieur le précurseur », comme le nommait Debussy, est devenu ainsi le père fondateur de la musique répétitive, un abolisseur de temps, au profit de mélodies aussi intemporelles qu'inoubliables, qui annoncent, comme l'écrit Romaric Gergorin, « l'épure d'un certain XXe siècle. »

Entretiens féroces

Cette formule sied tout aussi bien à Pierre Boulez, à ceci près que celui-ci est parvenu au stade d'épure séculaire par de tout autres moyens. Lui aussi exprime sa haine de tout académisme, mais sa formation est à l'opposé du dilettantisme de Satie. Si Boulez se dit « autodidacte », ce qui n'est pas faux, cette posture s'accompagne d'une connaissance aussi totale que rigoureuse de la musique, classique comme contemporaine. Si les jugements qu'il émet dans le petit livre d'entretiens brillant et vif sont d'une rare férocité, cela ne tient ni de l'ironie, ni d'un désir de nuire, mais d'un jugement pour ainsi dire fondé en droit. Il n'empêche que ses vieux maîtres (hormis Olivier Messiaen) en prennent pour leur grade... René Leibowitz, alors porteur au conservatoire de la rue de Rome de la vraie croix de la trinité viennoise (Schoenberg, Berg, Webern), est particulièrement bien servi : « Son enseignement était stérile. Ce n'était pas de l'académisme traditionnel, mais, au fond, cela ne valait guère mieux... On avait le sentiment de relever les compteurs à gaz, c'était épouvantable ! Il nous a fait mal connaître le dodécaphonisme. Je crois que, pour lui, cet enseignement était surtout un marchepied et rien de plus. Il s'était trouvé dans l'orbite de l'École de Vienne et en avait fait, en quelque sorte, son "fonds de commerce". »

Au directeur du conservatoire, qui reprochait aux élèves leur manque d'assiduité, le jeune homme renvoya une lettre ainsi rédigée : « Le contenu de l'enseignement importe plus qu'un cahier d'absences et un directeur n'a pas à se demander qui est absent, mais pourquoi des élèves s'absentent. » Ces propos de jeune révolté n'ont pas empêché le compositeur et chef d'orchestre de devenir un homme d'institution. Mais pour lui, à l'opposé du tout-venant, une position dans l'institution n'était pas une fin, mais un moyen. Qui pourrait lui reprocher d'avoir répondu positivement à l'invite du président Pompidou, puisqu'elle a donné lieu à la création de l'Ircam, pépinière sans équivalent dans le monde pour la musique contemporaine ?

Tout au long de ce dialogue qui va droit à l'essentiel, on perçoit la profondeur et l'enthousiasme d'un créateur, sa générosité aussi, pour avoir partagé, un peu à la manière de l'auteur de Rêverie du pauvre et des Préludes flasques pour un chien, les parcours des plus beaux voyous de son temps, nommés, entre autres, Jean-Louis Barrault, Patrice Chéreau, Samuel Beckett et Jean Genet. Au fond, le seul vrai reproche que l'on pourrait faire au compositeur du Marteau sans maître, c'est d'avoir frappé trop fort sur le chapeau melon de l'auteur des Trois valses distinguées du précieux dégoûté.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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