Le dandysme contre la maladie

Le dandysme contre la maladie

Dans Soins intensifs dandy, la narratrice de Claire Guezengar affronte un drame personnel avec la rebellion, la nonchalance et la fantaisie du dandy face à la vulgarité du réel. Retour, par son éditrice d'alors, Laure Limongi, sur ce livre de 2012, alors que le Nouveau Magazine littéraire consacre son dossier au chemin de croix final d'Oscar Wilde.

Après Ouestern (2007) qui évoque, en face-à-face, joute familiale et duel iconique de cow-boys, et Sister Sourire, une pure tragédie (2009) qui raconte l’histoire de la fameuse nonne chantante comme celle d’une rock star rebelle, Claire Guezengar publiait en 2012 son troisième livre, Soins intensifs Dandy, titre surprenant au premier abord : qu’est-ce qui semble plus éloigné de la posture dandy que l’espace médical ? C’est justement au creux de ce paradoxe apparent que va se construire le récit de Claire Guezengar, dans la continuité de ses deux premiers ouvrages, eux-mêmes fondés sur ce principe de collision mais aussi liés – de façons diverses – à la vie de l’autrice. Soins intensifs Dandy l’est, de manière plus aiguë encore. Et quelques années plus tard, Philippe Lançon semble répondre à notre interrogation face à ce titre : « Je me trouvais dans une situation où le dandysme devenait une vertu. » (Le Lambeau, Gallimard, 2018, p. 121.)

Ainsi la narratrice de Claire Guezengar n’est-elle pas en soins suite à un diagnostic qui lui laisse statistiquement peu de chances mais, tel Oscar Wilde accepté au prestigieux Magdalen College d’Oxford, en formation d’excellence avec la professeur Brummelle. Face à cette épreuve intime, la réponse est son déguisement, une recomposition fantasque du réel qui éloigne la réalité de la souffrance et de la peur en l’esthétisant. Wilde écrirait : « la vérité est entièrement et absolument une affaire de style ». Et comme l’extravagant dandy disait avoir mis tout son génie dans sa vie, la narratrice devient « spectatrice de sa propre existence » (p. 38) vêtue de « blazer en drap de laine, blouse à lavallière en soie, mocassins en tartan » (p.30). Le dandysme est ici un autre nom de la forme qui sublime et donne sens à l’expérience. Sans doute est-ce aussi une manière de la rendre lisible, sans pathos, à celui qui en est lecteur – avant que la vie ne le rende à son tour héros d’une aventure d’un genre voisin.

Le récit procède par courtes scènes dynamiques et se déploie en polysémie : « examens », « résultats », « moral(e)»… Chaque décor peut ainsi être interprété de deux manières : épreuve médicale ou formation dandy. Claire Guezengar tient magistralement ces deux veines entrelacées jusqu’à l’épilogue.

D’une part, si la pudeur est de mise, les épreuves qui attendent la narratrice ne sont pas effacées et les différentes étapes de ces péripéties apparaissent : la stupeur du diagnostic, l’angoisse, la nécessité de se garder des fâcheux et de se réinventer, les médecines alternatives complémentaires, les malentendus avec l’entourage, les rapports avec le personnel soignant, la solitude du malade (« I’m a poor lonesome cowbaye » p. 48), son désespoir mais aussi sa rébellion, son sursaut vital. Terriblement affecté par deux années de prison, Wilde écrit dans De Profundis, sa lettre à Lord Alfred Douglas, cause de sa condamnation : « Je vois maintenant que la douleur, étant l’émotion suprême dont l’homme soit capable, est à la fois le type et la pierre de touche de tout grand art ».

De l’autre, Claire Guezengar analyse, critique, déploie, réinvente la figure du dandy. La révolte du patient face à une maladie qui a de grandes chances de l’emporter fait écho à la rébellion du dandy face à la vulgarité d’une réalité qui finit, hélas, toujours par gagner. L’autrice adhère ainsi à l’ascèse du dandysme, à son goût pour une langue soigneusement ciselée mais elle s’approprie cette esthétique et la transforme via deux infléchissements majeurs.

L’omniprésence d’un humour subtil s’exprimant souvent à travers une certaine autodérision – ce qui s’éloigne de l’ironie happy few proprement dandy. Mais surtout l’affirmation d’un dandysme au féminin qui éreinte le mépris d’un Baudelaire. L’idéal dandy, c’est Edie Sedgwick davantage qu’Andy Warhol. « On ne naît pas dandy, on le devient. »

Deux ans après la parution de ce qui est devenu son dernier livre, Claire Guezengar est partie, à 41 ans, rejoindre l’éternité des dandys, nous laissant une œuvre joyeuse, profonde, nécessaire.

« Au bord du précipice, je sors mon rouge à lèvres et je procède à une ultime retouche de maquillage. » (p. 91.)

 

Laure Limongi est autrice. Son dernier roman est Anomalie des zones profondes du cerveau, publié en 2015 aux éditions Grasset.

 

À lire : Oscar Wilde, le dandy crucifié, un dossier publié dans le numéro 13 du Nouveau Magazine littéraire (daté du mois de janvier 2019)

 

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